- Ce n'est pas ce qui nous manque le plus, approuva Batz mais, dans ce genre d'entreprises, plus on en a, mieux cela vaut ! Voyons votre idée ?
Avant de répondre, Charlotte alla se planter devant un grand miroir Régence placé au-dessus d'une console, s'y contempla un instant, non sans complaisance, puis demanda :
- Comment me trouvez-vous ?
- Mais... très belle, dit Marie.
- Si l'on s'en tient aux portraits que j'ai pu voir, ne trouvez-vous pas que je présente quelque ressemblance avec la reine ? Même taille, même port de tête, même... Oh, je sais bien que mes cheveux sont roux et les siens blonds, mais on peut éclaircir...
- Mon Dieu! interrompit Marie qui venait de comprendre. Vous n'auriez pas dans l'idée de vous substituer à elle ?
- Bien sûr que si, murmura Batz avec une admiration qu'il ne chercha pas à cacher. Une idée sublime de dévouement car prendre sa place c'est vous condamner à mort, ma chère Charlotte...
- C'est un risque à courir, dit lady Atkyns avec bonne humeur. On pourra peut-être négocier ma liberté contre rançon. Je suis encore très riche, vous savez? Et puis vous trouverez peut-être le moyen de m'arracher à l'échafaud si l'appât du gain ne suffit pas ?
- J'ai peu de chance, ces temps-ci, avec ce genre d'aventure, fit Batz avec amertume. Mais... de toute façon, je ne crois pas que votre plan soit réalisable. La Reine a beaucoup changé... Ainsi ses cheveux sont blancs et, à ce que l'on m'a dit, ses beaux yeux sont à présent décolorés par trop de larmes. Et puis...
- Et puis je suis comédienne... et une bonne. Je vous parie que je peux arriver à lui ressembler assez pour tromper ses gardiens au moins pendant quelques heures... celles qui lui permettront de s'enfuir.
- Mais enfin pourquoi feriez-vous cela ? protesta Marie. Vous êtes encore jeune, toujours belle, vous êtes riche, aimée, et vous avez un fils ?
- Disons que c'est... par amour du sport ! s'écria lady Atkyns avec bonne humeur puis, changeant de ton : Quant au reste, peut-être suis-je moins aimée que vous ne le pensez. Je ne crois pas que je manquerais beaucoup à mon fils que son père couve... et puis l'âge vient qui emportera bientôt l'image que je vois ici. Pour ce qui est de l'amour, il ne fait plus guère partie de ma vie. Enfin j'aimerais que l'on me laisse jouer ce rôle... le plus beau de toute ma carrière et, s'il me mène à votre guillotine, j'aurai l'impression exaltante de mourir en scène. L'échafaud n'est qu'un théâtre en plein air. Bien ou mal, on n'y joue qu'une scène, une scène que l'on ne bissera jamais, fût-elle sublime...
Toujours debout devant la glace, la comédienne redressée de toute sa taille contemplait avec une sorte d'orgueil son reflet qui venait de revêtir une indéniable majesté. Lentement, elle porta sa longue main soignée à son cou fragile comme pour mesurer sa résistance au fer. Enfin elle sourit :
- Oui... je crois que je jouerai très bien ce rôle ! Pour toute réponse, Jean de Batz alla vers elle, prit cette même main et la porta à ses lèvres avec un infini respect.
- S'il n'y a pas d'autre moyen, Charlotte, nous poumons essayer. Mais seulement s'il n'y en a pas d'autre !
- Il faut à tout prix en trouver au moins un, s'écria Marie dont les yeux s'étaient remplis de larmes. La seule idée de ce sacrifice est insoutenable !
- Si la liberté de la femme que j'admire plus que tout au monde est à ce prix, dit lady Atkyns, je crois que vous la soutiendrez parfaitement. D'abord parce que vous appartenez vous aussi au théâtre, ensuite parce que vous saurez que je mourrai heureuse.
Au matin suivant, Marie reçut, par un commissionnaire, une lettre de Pierre Roussel destinée en réalité à Batz. Elle en contenait une autre, écrite par Lullier, qui tenait sa promesse : " Celui qui vous a dénoncé se nomme Louis-Guillaume Armand. C'est l'un de ces bas policiers bons à tout, propres à rien dont l'espionnage est le métier et la délation le plaisir. Je vous en parlerai plus à loisir quand je vous verrai mais ne venez pas maintenant ce serait dangereux. Quant à Armand, il vous aurait reconnu il y a quelques jours au relais d'Abbeville. Je l'ai fait jeter en prison pour outrage à magistrat et dénonciation calomnieuse touchant un citoyen aussi honorablement connu que le citoyen Roussel... mais comme il passe son temps à épier les autres détenus et à jouer les moutons, il y est bien connu et il en sortira. Méfiez-vous! Cet homme vous hait ! "
Batz n'eut pas besoin de relire ce billet sans signature qu'il fit brûler aussitôt au feu de la cheminée. Il était inutile que Lullier lui dépeigne cet Armand qu'il connaissait aussi bien que lui sinon mieux. Originaire de Château-Porcien dans les Ardennes et âgé d'une trentaine d'années, il avait servi un temps dans les dragons puis dans la gendarmerie royale. Déserteur au début de la Révolution, il s'y était épanoui comme une plante parasite sur des ruines, y trouvant l'atmosphère qui convenait à son âme trouble. Il s'était fait agent provocateur et montra de quoi il était capable dans une affaire de faux assignats dont il était complice et qu'il dénonça, envoyant à la mort plusieurs de ses compagnons. Naturellement il avait été acquitté, après quoi on l'avait beaucoup vu au Palais-Royal où il dépensait sur les tables de jeu les deniers de Judas. Batz qui ignorait ce détail l'avait rencontré au fameux 50 de la galerie Montpensier, chez les dames de Sainte-Amaranthe. L'homme était d'assez bonne mine et affichait des idées royalistes qu'il était loin d'éprouver mais auxquelles, un temps, Batz se laissa prendre. Il le crut sincère, l'invita chez lui, rue Ménars. Il y rencontra Marie qui y habitait alors et la sombre passion qu'elle éveilla en lui révéla la réalité de son caractère à la fois brutal et faux. En même temps, Benoist d'Angers qui, lui, était au courant de l'histoire des faux assigats, mit son ami en garde. Le même jour, Batz en arrivant chez Marie trouva l'individu en train d'embrasser de force la jeune femme et le jeta dehors après lui avoir appliqué une volée sévère. Il ne l'avait jamais revu.
Le misérable avait sans doute appris à se grimer et à se dissimuler sous des aspects différents, et c'était cela qui inquiétait le plus Jean. Si Armand l'avait vu à Abbeville, comment lui-même dont le regard était si acéré, si perspicace, ne l'avait-il pas reconnu ?
A l'avenir, il lui faudrait se garder davantage. Et surtout garder Marie !
CHAPITRE IV
UN SOUPER CHEZ TALMA
Batz ne revit le chevalier de Jarjayes qu'une seule fois chez celui-ci. Devant l'impossibilité d'enlever toute la famille de Louis XVI, Toulan et lui-même, écartant enfin Lepitre, s'étaient résolus à enlever la Reine seule : de toute évidence, elle était la plus exposée. Pendant quelques jours, ils purent croire à la réussite de leur plan : sur les instances de sa belle-sour et de sa fille, Marie-Antoinette avait accepté de fuir seule ; mais, la veille du jour qui devait voir sa libération, le petit roi se trouva souffrant. Le séjour de la tour n'avait rien de salubre. Toute la nuit, sa mère et sa tante restèrent à son chevet et, le matin venu, la mère sentit qu'elle ne pourrait jamais acheter son salut au prix d'une si cruelle séparation. Même si elle savait qu'entre sa tante et sa sour, l'enfant aurait tout l'amour, tous les soins possibles, c'était lui demander de s'arracher le cour que l'emmener loin de lui. Alors, elle écrivit l'un de ces billets si fragiles, si aisés à chiffonner, si petits aussi, où elle réussissait à faire tenir bien des choses. Jarjayes le tendit à Batz lors de cette dernière entrevue.
" Nous avons fait un beau rêve, voilà tout, écrivait Marie-Antoinette, mais nous y avons beaucoup gagné en trouvant dans cette occasion une nouvelle preuve de votre dévouement pour moi. Ma confiance en vous est sans bornes... mais je ne pourrais jouir de rien en laissant mes enfants et cette idée ne me laisse pas de regret. "