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- ... De toute manière fidèle ! C'est assez beau... Puis-je vous rappeler cependant au code de la civilité qui est le nôtre à présent? Voilà un bon moment que nous oublions les lois et parlons comme à Versailles.

Batz arrondit le bras en s'inclinant devant son hôtesse :

- Me feras-tu l'honneur, citoyenne Talma, d'accepter mon bras pour te conduire aux agapes républicaines ?

Ce qu'elle fit en riant, et tous deux franchirent le seuil de la salle à manger tandis que Talma reconduisait Laura au petit cabriolet léger et élégant qui attendait au bout de l'allée avec d'autres voitures. Le cocher qui se tenait sur le siège en dégringola pour ouvrir la portière.

- Nous rentrons, Jaouen ! lui dit-elle après avoir offert sa main au baiser de Talma qui, ce devoir accompli, se hâta de regagner la cuisine où l'attendaient Cunégonde et ses petits plats !

On criait vraiment trop fort chez lui et il n'avait aucune envie de se casser la voix pour essayer de se faire entendre. A ce propos... il avait senti une petite fêlure, tout à l'heure, en reprenant le monologue de Charles IX... Un lait de poule serait peut-être judicieux ?

- Je vais vous faire ça tout de suite, mon canard, approuva la vieille femme. Rien de tel pour la souplesse d'une belle voix !

Ceux qui peuplaient l'élégante salle à manger de Julie et s'agitaient autour de la longue table chargée de fleurs et de candélabres pleurant leurs longues bougies rosés auraient eu peut-être grand besoin de l'innocent remède, car c'était à qui crierait le plus fort. Tous ces hommes étaient encore sous le coup de l'émotion qui s'était emparée d'eux à la Convention quand le projet de Comité de salut public avait été proposé, et entendaient la faire partager à leur hôtesse.

- Je leur ai dit, clamait Buzot, que leur projet était dangereux parce qu'il donnait à une poignée de privilégiés un droit spécifique à l'Assemblée : celui de faire des lois puisque le Comité pourra prendre des mesures provisoires qui sont toujours des lois définitives en matière de salut public ! Ce à quoi Marat m'a répondu...

Mais Batz n'écoutait pas. Sa voix à lui, cette voix de bronze qui pouvait se faire entendre au plus fort d'une bataille, resta muette. Son corps seul était présent à ce souper délirant. Son esprit demeurait attaché à Laura, partagé qu'il était entre la colère et une joie de l'avoir revue qu'il n'imaginait pas si vive. Pourtant, la colère l'emportait. Depuis combien de temps était-elle à Paris ? Et par quel tour de magie la retrouvait-il, élégante et parée, dans un salon où elle n'avait que faire, y jouissant apparemment du statut flatteur de riche étrangère ? Une maison - même louée - dans le quartier de la Chaussée-d'Antin coûtait cher, la voiture et les vêtements aussi et, sur la gorge de Laura comme à ses poignets, il avait vu scintiller des diamants sertissant une parure de fort beaux camées. Qui payait tout cela ? Un homme sans doute - elle lui était apparue tout à fait ravissante! -mais lequel ? Pour la première fois de sa vie, Jean éprouvait un sentiment bizarre, amer et profondément désagréable, qu'il n'arrivait pas à analyser mais sur lequel n'importe quelle femme l'eût renseigné : cela s'appelait la jalousie... Sans doute aurait-il eu de la peine à l'admettre.

Soudain, entre deux énergiques participations à la discussion, Julie s'aperçut de l'étrange comportement de son invité :

- Que t'arrive-t-il, citoyen? On ne t'entend pas, tu ne manges pas, tu ne bois pas... tu n'as même pas l'air d'être avec nous ! Ce qui se dit ici ne t'intéresse pas?

- Si, bien sûr mais cela me soucie beaucoup. J'aie peur que tes... que nos amis n'aillent vers de gros ennuis. Déjà, l'on dit dans les places et les cafés que Robespierre, Marat, Danton et les autres veulent se débarrasser des Girondins.

- C'est certain mais ils sauront se défendre, dit-elle avec exaltation. Et Talma en sera aussi!... mais, au fait, où est-il celui-là?

- Il raccompagnait miss Adams aux dernières nouvelles...

- C'est un peu long ! Il faut qu'il nous rejoigne ! David doit venir et s'il n'est pas là pour l'accueillir, il sera très mécontent...

Elle semblait réellement inquiète tout à coup. Batz n'avait jamais fait qu'entrevoir le peintre des Serments - celui des Horaces d'abord puis celui du Jeu de paume qui connurent un immense succès -, mais cela lui avait suffi pour déceler un orgueil frisant l'arrogance et un caractère vindicatif qui ne devaient pas le rendre facile à vivre. Qu'il soit un intime de la maison et l'inspirateur de la révolution costumière de Talma ne changeait sans doute rien à l'accueil qu'il devait attendre à chacune de ses visites : le tapis rouge et le ménage Talma prosterné dessus.

- Rassure-toi! dit-il en se levant. Je vais chercher ton époux.

N'était-ce pas, en effet, une merveilleuse occasion de s'esquiver? En passant par le vestibule, il prit son chapeau, sa canne, et fonça droit sur la cuisine où, comme il s'y attendait un peu, il trouva le tragédien dans son fauteuil, une couverture sur les épaules, un bol bien serré entre ses mains et sirotant avec délices le lait de poule demandé. L'entrée de Batz lui fit lever un sourcil dubitatif :

- Elle me réclame ?

- Oui. Elle dit que David ne devrait plus tarder et que si vous n'êtes pas là pour le recevoir...

- Mon Dieu, je l'avais oublié celui-là ! Je l'aime bien et j'admire son immense talent, mais j'aimerais qu'il ne se prenne pas toujours pour Jupiter ! Il faut que nous y allions ! ajouta-t-il, en rendant le bol et la couverture à la vieille femme.

- Pas moi. J'étais venu en passant. Il faut que je rentre. J'ai à faire avec Lecoulteux que vous connaissez! Présentez mes excuses à votre adorable épouse et allez vite où le devoir vous appelle ! Nous nous reverrons bientôt.

Et il s'élança au-dehors tandis que Talma regagnait en soupirant sa maison illuminée. Il était grand temps : dans l'allée, Batz croisa un homme qui marchait avec la solennelle dignité d'un sénateur romain, portant haut une tête assez belle en dépit d'une bouche charnue épaissie par une légère tumeur qui lui donnait un air de dédain plutôt déplaisant, à mi-chemin entre un long nez et une mâchoire volontaire. Les yeux froids fixaient la plupart du temps d'une façon hautaine mais ne firent qu'effleurer Batz avec insolence, comme s'il s'agissait d'un objet sans importance ne méritant pas le moindre salut.

Rendant dédain pour dédain, celui-ci haussa ostensiblement les épaules en s'attendant presque à ce que l'autre lui demande raison, l'espérant même : une bonne querelle et pourquoi pas un joyeux duel lui eussent apaisé les nerfs. Mais cette imitation de Romain n'avait certainement jamais manié autre chose que des pinceaux dans lesquels - il fallait bien l'admettre -passait parfois l'éclair du génie. Il serait dommage, après tout, de priver l'Art d'un tel homme! Un instant plus tard, Batz retrouvait son cheval, l'enfourchait et quittait la rue Chantereine.

Pas pour aller bien loin. L'élégante artère dite rue du Mont-Blanc dont le nom remplaçait depuis peu celui de Mirabeau était assez proche et Batz savait bien qu'il ne pourrait trouver le sommeil s'il n'avait auparavant réglé ses comptes avec l'ex-marquise de Pontallec. Quelques minutes plus tard, il était devant chez elle.

La maison, pourvue d'un petit jardin, était de dimensions modestes comparée aux vastes et magnifiques demeures qui l'entouraient : hôtel Necker, hôtels d'Épinay ou de la Guimard, toutes proclamaient la puissance de l'argent. La plus proche était celle où mourut Mirabeau. Elle avait été ornée d'une plaque de marbre noir sur laquelle, à la demande de Talma, le poète Chénier avait fait graver :

" L'âme de Mirabeau s'exhala en ces lieux Hommes libres pleurez ! Tyrans baissez les yeux ! "

Les temps ayant changé en même temps que l'image du tribun dans l'esprit du peuple, la plaque venait d'être enlevée tandis que l'on remplaçait le nom de la rue, attribuée provisoirement à un sommet alpin dont la pureté ne pouvait être contestée. Ce qui n'était pas le cas de Mirabeau.