Quant à la demeure de miss Adams, son ordonnance était simple : un corps central marqué par des refends et surmonté d'un arrondi, des fenêtres à consoles et une porte ornée d'un mascaron. La cour ne pouvait contenir que deux voitures et le jardin dont on apercevait les frondaisons au-dessus de l'unique étage ne devait pas être beaucoup plus grand. A l'entrée, une grosse cloche que Batz, sans quitter sa selle, agita avec autorité.
Quelques instants d'attente, puis un pas sur les pavés de la cour, et enfin une voix peu aimable demandant qui venait à cette heure de la nuit.
- Il n'est pas si tard, fit le baron sèchement. Et miss Adams que j'ai vue chez Talma et qui vient de rentrer peut certainement me recevoir.
- C'est possible, mais cela ne me dit pas qui vous êtes.
- Jean de Batz, annonça celui-ci en évitant de faire sonner son titre aux échos de la nuit. Quelque chose me dit que miss Adams s'attend à ma visite...
Preuve qu'il avait raison, la porte s'ouvrit presque aussitôt sous la main unique d'un homme taillé en force, vêtu avec la sobriété d'un majordome ou d'un intendant, dont le bras gauche était prolongé par un crochet de fer qui devait en faire une arme redoutable. Les yeux, froids et gris, dévisagèrent le nouveau venu :
- Je crois en effet qu'elle vous attend ! dit-il avec lenteur.
Mais Batz savait déjà à qui il avait affaire :
- Vous êtes Joël Jaouen, n'est-ce pas ? Pitou m'a parlé de vous.
- C'est un bon ami. Entrez, je vais m'occuper de votre cheval. Miss Adams est dans le salon de musique, la deuxième porte à gauche dans le vestibule...
Batz trouva sans peine et, après avoir frappé discrètement, pénétra dans une pièce qui devait son appellation à une grande harpe dorée dressée près d'un tabouret recouvert de soie verte et aux cartouches qui, au-dessus des portes, composaient des bouquets d'instruments enrubannés. Laura elle-même était assise sur une chauffeuse près de la cheminée, les bras croisés sur la poitrine, habillée d'un long vêtement d'intérieur en fin lainage blanc, simple comme la robe d'une novice, dont les amples manches cachaient les mains. Elle ne se leva pas pour accueillir le visiteur, se contentant de lui désigner une bergère placée en face d'elle :
- Venez vous asseoir là. On va nous apporter du café.
Mais il se donna le temps d'examiner la pièce, petite et charmante avec ses boiseries d'un vert doux relevé de légers filets d'or, ses rideaux de velours ivoire et ses meubles tendus de soie. Il eut un petit rire assez déplaisant :
- Vous êtes bien logée. Qui paie tout cela ? L'intention blessante alluma un éclair dans les yeux noirs de la jeune femme mais elle ne broncha pas.
- Moi-même. Chez qui donc croyez-vous être?
- Auriez-vous fait fortune ?
- Le mot est vaste. Disons que j'ai retrouvé quelques biens. Mais si vous vouliez prendre place devant moi au lieu d'arpenter ce salon en évaluant chaque chose comme un marchand, je pourrais peut-être expliquer ce que vous ne comprenez pas ?
Il se décida à poser les yeux sur elle, rencontra un regard dont la gravité le surprit après le ton léger dont elle avait usé dans ses premières paroles, puis vint lentement occuper le siège qu'on lui désignait. A cet instant, Bina entra, portant un plateau chargé de tasses et d'une cafetière qu'elle vint déposer sur un petit guéridon placé entre les deux personnages.
Batz considéra la jeune fille avec intérêt :
- Si je ne me trompe, cette jeune personne était votre... je veux dire la femme de chambre de Mme de Pontallec ?
- Vous ne vous trompez pas. C'est Bina, en effet. Elle a... définitivement je crois, rejoint ma cause. Merci, Bina, je vais servir, ajouta-t-elle en se levant.
L'instant suivant appartint à l'odeur de l'excellent café dont Batz but une première tasse avec un plaisir visible.
- Si vous m'expliquiez ? soupira-t-il enfin. Je ne comprends plus rien.
- Oh, mon histoire est assez simple. Disons que la chance y est peut-être pour quelque chose. Mais d'abord donnez-moi des nouvelles de Pitou. Vous a-t-il rejoint sans problèmes, et ensuite est-il bien rentré ?
Cette fois, Batz trouva un sourire pour cette femme dont il n'arrivait plus à démêler si elle l'agaçait plus qu'elle ne l'enchantait.
- C'est bien de commencer par lui. Une autre se serait peut-être inquiétée du diamant bleu...
- Le diamant n'est qu'une pierre et Pitou un cour d'or. C'est sans aucune commune mesure...
- Alors sachez que tout va bien de ce côté. Pitou a repris son service mais il est plus ou moins consigné chez lui. Il est aussi très malheureux...
- Pas à cause de moi, tout de même ?
- Et pour qui d'autre ? J'ai eu beaucoup de peine à l'empêcher de retourner en Bretagne. Il était persuadé que vous y étiez en danger...
- Tant que vivra Josse de Pontallec, je crois que je le serai, mais c'est la règle du jeu après tout. Je le hais autant que je l'ai aimé, je crois, mais à présent j'ai juré sa perte. Ce sera lui ou moi, car il n'y a pas assez de place sur terre pour tous les deux.
- A cause de son mariage avec votre mère ?
- Non. Parce qu'il l'a tuée ! A présent, écoutez-moi!
Laura était sincère quand, en quittant Pitou, elle lui avait déclaré vouloir demeurer à Cancale afin d'essayer d'arracher Jaouen à l'enfer qu'il vivait depuis la perte de son bras et de ses espoirs de devenir un jour un grand soldat mais, à peine éloigné le bateau qui emmenait son ami à Jersey, elle comprit qu'elle avait gardé une arrière-pensée et que tout son être refusait la monstruosité d'un mariage hors nature. Bien qu'elles n'eussent jamais été très proches, elle n'en voulait pas à sa mère, sachant de cruelle expérience quel charme dégageait Josse de Pontallec lorsqu'il voulait s'en donner la peine. Elle savait aussi qu'il ne faisait jamais rien sans une intention soigneusement calculée et, en l'occurrence, facile à deviner : mettre la main sur les biens des Laudren qui demeuraient entiers puisque la nouvelle marquise de Pontallec n'avait jamais émigré. Les demeures, la maison d'armement, tout devait être encore à portée de ses griffes, et séduire une femme plus âgée que lui, n'ayant guère connu de la vie qu'un travail acharné pour lutter contre le chagrin laissé par la mort de son époux et surtout par celle de son fils, n'avait pas dû présenter beaucoup de difficultés.
Au lendemain du départ de Pitou, Laura dit à Jaouen :
- Il faut que je retourne à Saint-Malo. Venez-vous avec moi?
- Où que vous alliez, j'irai. J'étais certain, d'ailleurs, que vous me le proposeriez...
Et ils étaient partis avec la carriole du marchand d'huîtres, celle-là même qui avait amené Laura et Pitou. A Saint-Malo, après qu'ils eurent fait contrôler, elle son passeport américain, lui sa carte de civisme, ils avaient pris logis à cette auberge de la Morue-Joyeuse, située à quelques pas de l'hôtel de Laudren, où Bina avait révélé à son ancienne maîtresse l'étrange état de sa famille. Sans crainte d'être reconnue par l'aubergiste Le Coz : l'enfance d'Anne-Laure s'était déroulée surtout à La Laudre-nais, la malouinière familiale, à Komer, le petit château en forêt de Paimpont, et dans le couvent qu'elle avait quitté pour épouser Pontallec dans la chapelle de Versailles. Dans la rue Dugay-Trouin, on ne la connaissait pas beaucoup.
La raison invoquée pour son séjour était le désir d'une fille des libres États unis de l'Amérique septentrionale de retrouver une racine familiale bretonne dont on avait bercé son enfance bostonienne. En outre, accompagnée qu'elle était par un héros de Valmy, elle se trouvait à l'abri de toute méfiance de la part des autorités. Elle s'installa donc dans une chambre judicieusement choisie en fonction d'une fenêtre d'où l'on pouvait surveiller les allées et venues de l'hôtel familial.