- Je sais, docteur! Voyez-vous, j'ai l'habitude. En attendant, je veux rester ici... jusqu'au bout! ajouta-t-elle avec un regard vers sa mère.
- Alors portes closes, ma chère! Portes bien closes! Je ne crois pas d'ailleurs que ce sera très long. Je reviendrai à l'aube.
- Anne-Laure...
La voix était faible, pourtant elle réussit à percer le sommeil, fragile à vrai dire, où la jeune femme avait sombré peu après minuit. Elle se redressa dans son fauteuil placé près du lit et vit que sa mère la regardait, la tête légèrement tournée vers elle. Aussitôt elle fut à genoux près d'elle.
- Mère ! murmura-t-elle sans se rendre compte que des larmes montaient à ses yeux. Vous m'avez reconnue ?
- Une mère... reconnaît toujours son enfant-même... une mère... comme moi!... J'ai soif!...
Il restait un peu de tilleul dans la tisanière éteinte posée à l'un des chevets. Laura y ajouta du miel et, passant son bras sous l'oreiller, souleva le buste qui lui parut léger. La blessée but quelques gorgées puis se laissa aller en arrière.
- Vous vous sentez un peu mieux?...
- Non... chaque souffle est plus épuisant... que le précédent... J'ai... peu de temps ma fille! Tout à l'heure je vous ai entendus... avec le médecin mais je ne pouvais pas parler... Je sais... à présent... que j'ai épousé... un criminel...
- Où est-il maintenant?... Vous avez fait naufrage?
- Je... je ne crois pas. Sur le bateau... j'étais malade... II... il m'a donné quelque chose à boire... et je me suis réveillée dans l'eau... J'ai cru que j'allais mourir mais je sais nager... et en me débattant j'ai... heurté un morceau de bois... une planche où je me suis accrochée. Il faisait noir... je ne voyais rien et la mer... se formait... des vagues plus dures... plus hautes... c'est l'une qui m'a jetée sur les rochers... à plusieurs reprises... la douleur!... Une douleur terrible... et je ne sais plus.
- Un pêcheur vous a trouvée à Rothéneuf. Il savait qui vous étiez. Il a demandé du secours et l'on vous a ramenée. Mais il n'y avait pas trace de naufrage... ni de Pontallec.
- II... doit être... à Jersey... C'est un... monstre! Un monstre et je vous avais donnée à lui...
- Je le retrouverai, mère ! Je " nous " vengereai !
- Songez d'abord à vivre !... Écoutez !... Oh, mon Dieu... encore un peu de force... par pitié! Écoutez ! avant... ce mariage impie... j'avais pris des précautions... réalisé quelques affaires et rassemblé... de l'or. J'ai mis tout cela... à l'abri... à Komer... chez vous. Allez voir Conan Le Calvez! Il vous remettra... tout ce que... j'avais mis de côté... pour les mauvais jours... que je sentais venir! Ramassez tout... et puis allez-vous-en!... Ne le cherchez pas! II... il sera toujours... le plus fort!...
- Non ! Non ! Un jour viendra où il paiera ! J'en fais le serment !
Elle avait presque crié et ce cri rappela Mathurine et Bina qu'elle avait envoyées se reposer un moment. Elles virent la jeune femme agenouillée auprès de sa mère et celle-ci qui agrippait ses mains dans un geste qui était une supplication. Elles s'arrêtèrent au seuil.
- Non, souffla Marie-Pierre. Abandonnez-le à Dieu ! Je vais mourir... et je ne réclame pas vengeance...
Avec douleur, Laura lut, dans les yeux sombres de sa mère si semblables aux siens, une prière ardente qui la révolta :
- Vous l'aimez encore ? Après tout cela ?
- Pardonnez-moi!... mais... c'est vrai!... Je crois que je l'aime encore...
- Ce sont les derniers mots qu'elle a prononcés, soupira Laura. Ils avaient dû lui coûter un terrible effort. Elle étouffait et, peu après, elle a vomi une grande quantité de sang, juste au moment où le docteur Pèlerin revenait. La fin est intervenue très vite... et je me suis aperçue que j'avais du chagrin... beaucoup plus que je ne l'imaginais...
Visiblement, elle revivait ces derniers instants auprès d'une mère qu'elle avait si peu connue. Batz respecta un moment ce silence avant de demander doucement :
- Vous êtes repartie aussitôt?
- Non. Tant qu'elle est restée dans sa maison, je n'ai pu me résoudre à la quitter. Quelque chose m'en empêchait. Nous ne pouvions pas la garder longtemps. Je me suis souciée de l'enterrement, mais comment faire? Il n'y a plus d'église ni de prêtres dignes de ce nom... C'est alors que Mathurine m'a remis les dernières volontés de ma mère. Elles étaient surprenantes mais bien dans son caractère : n'ayant jamais pu enterrer mon frère aîné Sébastien disparu dans l'océan Indien, elle demandait que son corps soit confié à la mer, sans faste aucun, comme celui d'un simple matelot... Jaouen est allé au port avec M. Bedée et il n'a eu aucune peine à obtenir ce qu'il voulait : une barque de pêcheur qui, de nuit, a conduit le corps de ma mère au large... et l'y a laissé. A bord, sous la veste du matelot, il y avait un prêtre, un vrai... Ensuite, je suis allée à Komer.
- Et vous êtes revenue ici. Mais pourquoi pas chez nous ? Si je ne vous avais pas rencontrée ce soir, pendant combien de temps aurions-nous ignoré votre retour?
- Pas longtemps, je le jure ! J'étais déterminée à me rendre à Charonne un jour prochain. Pour embrasser Marie d'abord, vous confier ensuite le soin de ma petite fortune...
Batz se mit à rire :
- Jamais les femmes n'ont tant souhaité me donner de l'argent. L'autre jour, c'était lady Atkyns chez qui nous devions nous retrouver à Londres et qui a débarqué avec de l'or anglais pour sauver la Reine. Et aujourd'hui...
- Acceptez de m'aider! plaida Laura. Je n'ai confiance qu'en vous...
Il se leva et, se penchant sur elle, vint appuyer ses mains au bras du fauteuil où elle se trouvait :
- Alors pourquoi tout ceci, fit-il d'une voix basse et intime. Pourquoi n'être pas venue directement à moi?
Il était si proche qu'elle pouvait sentir son odeur de lavande, de cuir et de tabac blond. Mais il lui était impossible de lui avouer qu'elle supportait de moins en moins l'idée de se trouver en tiers chez lui, témoin quotidien de son amour pour Marie, de leur complicité tendre. En le revoyant tout à l'heure elle avait eu un coup au cour, et ce cour s'était mis à chanter de joie. Et comme il répétait : "Pourquoi?" elle eut un petit rire gêné qu'elle jugea stupide et se recroquevilla dans son fauteuil.
- Je ne suis pas revenue seule. J'ai avec moi Jaouen et Bina. Il était impossible de vous encombrer de la sorte...
- Mauvaise raison : la maison est grande.
- Et puis... je suis engagée dans une autre guerre à présent. J'ai juré d'abattre ce Pontallec de malheur et je n'ai pas le droit de vous entraîner dans cette aventure-là.
- Autre mauvaise raison ! Oubliez-vous que je lui ai déjà enfoncé quelques pouces de fer dans les côtes ? Et qu'étant l'agent du comte de Provence il fait partie de mes ennemis personnels? Oubliez-vous enfin notre pacte ?
C'en était trop. D'un geste brusque elle le repoussa, l'obligeant à lui livrer passage :
- Je n'oublie rien de tout cela mais, ayant une vengeance à assouvir, je vous retire le droit que je vous avais donné de disposer de ma vie. C'est pourquoi j'ai voulu avoir une existence à moi puisque le Ciel m'en donnait les moyens. M. Bedée qui a désormais tous mes secrets m'a donné une lettre pour un ami sûr, notaire à Paris. C'est lui qui m'a trouvé cette maison et mise en rapport avec Julie Careau. Nous avons sympathisé.
Un instant déstabilisé par l'attaque de Laura, Batz était allé s'adosser à une console et, les bras croisés sur la poitrine, contemplait la jeune femme si charmante avec ses magnifiques cheveux blond cendré qu'elle laissait retomber sur ses épaules. Il pensait que Pontallec était sans doute un rude imbécile, mis à part ses instincts prédateurs, mais qu'il avait tout de même quelques excuses : en passant de son personnage de petite marquise effacée et timide à celui de libre Américaine, l'ex-Anne-Laure s'était épanouie, modifiée d'extraordinaire façon. Élégante, sûre d'elle, on la sentait en pleine possession de ses moyens... et que ces moyens étaient donc jolis ! En l'entendant revendiquer son droit à disposer d'elle-même, il ne put s'empêcher de sourire, de ce curieux sourire de loup, à belles dents blanches, qui mettait des flammes dans ses yeux noisette. Leur regard était si intense que Laura détourna le sien.