En dépit des apparences, il remporta de sa faction au Temple une vraie satisfaction et la certitude que malgré la surveillance renforcée - et bien que Toulan eût disparu du paysage pour se mettre à l'abri -, l'évasion de la famille royale était possible, le point important étant de choisir un soir où Cortey et ses hommes - plusieurs d'entre eux étaient gagnés à la cause - seraient de garde en même temps que Michonis dont le titre de directeur des prisons se doublait de celui de commissaire municipal. Ce qui lui permettait de revenir très fréquemment au Temple.
Il en rapporta aussi une tristesse mêlée de colère car, durant cette journée, il lui fut donné d'apercevoir enfin les nobles prisonners. Il vit la Reine, toujours imposante et belle sous ses crêpes noirs et ses cheveux blanchis, faire lire le petit roi qui lui parut un peu pâle. Il vit Madame Elisabeth et sa nièce, les manches retroussées et les mains dans une cuvette, laver quelques lingeries fragiles avec une assurance qui le confondit. Ces jeunes femmes n'avaient jamais connu que la splendeur des palais royaux - Versailles l'inimitable ! - servies par une nuée de serviteurs attentifs à leurs moindres désirs et elles acceptaient cet incroyable retournement du sort avec une patience, une soumission absolue à la volonté de Dieu. Un moment, Batz entendit même rire Madame Royale et pensa à Laura qui, depuis leur rencontre aux Tuileries, vouait à la fillette une vraie tendresse, celle d'une mère pour son enfant perdue...
Depuis deux mois, Batz n'avait pas revu la jeune femme et Marie pas beaucoup plus : il se vouait tout entier à ce personnage du garde Forget qui lui permettait d'être au cour du complot. Cortey, en effet, le logeait dans une dépendance de son épicerie. De là, il poursuivait le tissage de cette toile d'araignée qu'il avait entrepris de tendre sur Paris. Grâce aux fonds importants dont il disposait, il s'était assuré des complaisances, voire des complicités, dans les milieux les plus divers allant de la basse police à la Commune et à la Convention. Sans compter, bien sûr, un solide noyau de jeunes nobles brûlant de se dévouer à la cause royale. Sa grande habileté consistait à tenir tous ces gens à l'écart les uns des autres. A de rares exceptions près, chacun d'eux ignorait tout des autres conjurés. Batz, en effet, se demandait encore s'il n'avait pas commis une énorme erreur en provoquant dans les caves de la Tombe-Issoire et à la veille de la mort de Louis XVI une réunion trop fournie : quelque cinq cents personnes. C'était vraiment ouvrir la porte à la trahison : une vingtaine auraient suffi peut-être, mais il avait été pris par le temps. Personne n'imaginait que l'exécution suivrait de si près la condamnation à mort... Cette fois, il était décidé à n'opérer que par actions ponctuelles nécessitant seulement un nombre réduit de participants.
En attendant, son travail de sape contre la Convention donnait déjà des résultats : le 31 mai dernier, Lullier, procureur-syndic de la Commune -et son ami - avait par un discours enflammé soulevé l'assemblée contre les Girondins, des modérés cependant, mais à qui Batz ne pardonnait pas d'avoir voté la mort du Roi. Lullier avait eu la tâche facile : le général Dumouriez, qui était des leurs, venait de passer définitivement à l'ennemi auquel il avait livré les commissaires à lui envoyés par le gouvernement. En même temps, les faubourgs travaillés par quelques orateurs particulièrement convaincants - dont Danton et Marat, jouant ainsi sans le savoir sur l'échiquier du baron - s'étaient lancés à l'assaut de la Convention établie aux Tuileries. Résultat : à cette heure, les Girondins en fuite et poursuivis s'étaient égaillés à travers les provinces pour y rameuter leurs sympathisants. Leur égérie, la jeune et charmante Mme Roland, était emprisonnée à l'Abbaye et, cela, Batz le regrettait un peu parce qu'elle était femme, mais elle avait répété trop souvent qu'elle comptait prendre un vif plaisir au spectacle de la Reine descendant toujours plus bas dans l'enfer de la déchéance et de l'humiliation.
Batz savait ce que pouvait peser l'amour ou la haine d'une femme sur le comportement d'un homme. Belle, intelligente, cultivée, placée au centre du monde politique dans ce ministère de l'Intérieur dont un époux à sa dévotion - parce que beaucoup plus âgé - était le titulaire, Manon Roland fascinait les Girondins dont plusieurs étaient épris d'elle. Elle se voulait la muse de l'idéal révolutionnaire et, dans son salon, on parlait beaucoup de vertu, de justice, de liberté, de stoïcisme et de Plutarque, mais elle était farouchement hostile à toute forme de royauté, fût-elle constitutionnelle. Ses aspirations allaient à un gouvernement idéal où tout serait clair, net, propre, qui veillerait surtout à la dignité d'un peuple qu'elle déclarait alors " abruti, courant à des fêtes ridicules et à se rassasier du supplice de malheureux livrés à sa féroce défiance ".
S'il lui reconnaissait une réelle valeur, Batz n'aimait pas Mme Roland. Elle avait joué, elle avait perdu et, à présent, il lui restait à attendre un procès d'où elle ne sortirait sans doute que pour aller porter sa tête charmante à la machine de mort installée désormais en permanence sur la place de la Révolution, en face d'une énorme et grotesque Liberté en carton-pâte qui trônait sur le piédestal de la statue de Louis XV. Presque quotidiennement, en effet, le Comité de salut public et son corollaire le Tribunal révolutionnaire y envoyaient leurs victimes. Ils étaient en train d'élever un régime de terreur au niveau d'une règle de gouvernement. Tant pis pour ceux qui, même dans les meilleures intentions du monde, avaient ouvré pour qu'on en vienne là...
Quand la garde fut relevée au Temple, Batz en reprenant le chemin de la section Le Pelletier se retrouva dans les rangs auprès de Pitou que Cortey avait réclamé à la section du Louvre pour l'incorporer comme " excellent élément ". Mais les deux compagnons n'échangèrent qu'un coup d'oil et ce fut seulement une fois rendus à la liberté qu'ils purent parler sans contrainte tout en se dirigeant vers un cabaret où les hommes de la section avaient leurs habitudes.
- Alors ? demanda Pitou. Quel résultat ?
- Les choses se présentent bien. Il nous reste seulement à régler quelques détails et à attendre que nous soyons de garde au Temple en même temps que Michonis. Et vous, où en êtes-vous avec la petite Tison?
Grâce à Lullier, en effet, Batz avait déniché l'endroit où la Commune tenait sous surveillance la jeune fille qui était le meilleur gage de la fidélité de ses parents : tout simplement dans l'ancien logis des Tison, rue Portefoin, sous la surveillance de leur ami Bourdon qui leur avait procuré leur poste au Temple et de l'épouse de celui-ci. Tous deux étaient des " purs " et personne n'aurait mis en doute leur civisme. Ils veillaient donc sur Pierrette avec sollicitude mais le père Bourdon aimait le bon vin - devenu plutôt rare, surtout pour les bourses modestes! - et le tabac fin, cependant que son épouse avouait en rougissant un faible pour les liqueurs douces et les pralines.
Sur les conseils du baron, Pitou s'arrangea pour rencontrer Bourdon au cabaret, engagea la conversation, laissa entendre qu'il avait un oncle dans l'épicerie, et réussit finalement à se faire inviter rue Portefoin où il apparut un beau jour, portant deux bouteilles de bordeaux provenant de la cave de Charonne et un sac de pralines fournies par les réserves de la maison Cortey. Il se montra respectueux envers les dames, discrètement admiratif envers la jeune Pierrette qui d'ailleurs était charmante, fut invité à revenir et en deux semaines devint l'ami de la maison. Les Bourdon auraient volontiers vu en lui un bon parti pour la jeune fille mais elle n'était pas leur fille et seuls les Tison pouvaient en décider. Connaissant leur caractère difficile et la rage permanente où les maintenait la séparation d'avec leur enfant, on jugea plus prudent de ne pas leur faire part des assiduités du citoyen Pitou. Il serait bien temps d'en parler quand on en aurait fini avec la Louve et ses Louveteaux ! A la question de son chef, Pitou fit la grimace et haussa les épaules :