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- Disons que tout va bien de ce côté-là aussi, mais je ne vous cache pas que j'aimerais que cela ne dure pas trop longtemps. Elle est gentille, cette petite, et je ne voudrais pas qu'elle ait trop d'illusions! D'ailleurs, je ne fais rien pour cela et me cantonne dans un rôle de grand frère attentionné, ce qui rassure ceux qu'il faut bien appeler ses gardiens. Le père Bourdon surtout car sa femme, qui prétend encore à la séduction, semble s'imaginer que je viens en réalité pour elle !

- Et... ce n'est pas le cas ?

- Vous voulez rire ? Elle a de la moustache.

- Pauvre Pitou! Mais rassurez-vous! Encore quelques jours de patience et vous pourrez... être obligé de vous rendre dans votre famille en province. Vous connaissez notre plan ?

- Par cour ! assura Pitou qui se mit à réciter : le jour venu, je m'arrange pour emmener la citoyenne Bourdon et Pierrette manger des glaces et faire quelques courses au Palais-Royal. Comme c'est l'endroit le plus encombré de Paris, je m'arrange pour perdre la dame à la moustache et me faire arrêter par deux compères qui m'emmèneront dans un endroit tranquille où nous resterons toute la nuit. On s'évadera au matin, mais auparavant l'un des nôtres ira clamer au Temple que Pierrette a disparu. Cela affolera ses parents et les précipitera hors de la tour assez longtemps pour vous permettre d'enlever la famille royale... et au fait, où comptez-vous les emmener?

- Voici : des voitures différentes seront postées rue Chariot et rue du Temple. La Reine viendra chez moi, à Charonne. Le petit roi, sous la conduite d'Hyde de Neuville et de Roussel, partira immédiatement pour le château d'Abondant, chez les Tourzel, d'où il gagnera Jersey. Je le rejoindrai avant l'embarquement et après avoir fait partir sa mère pour les Pays-Bas chez sa sour Marie-Christine, en compagnie de lady Atkyns et sous la garde de mon ami Rougeville que vous ne connaissez pas.

- Le chevalier qui est amoureux de Marie-Antoinette ? Il n'a donc pas émigré comme Fersen ou les Polignac ?

- Il était emprisonné aux Madelonnettes depuis le procès du Roi. C'est Michonis qui l'en a tiré. Depuis, il se cache à Vaugirard, chez son amie Sophie Dutilleul, la comédienne. Il brûle de se dévouer pour la Reine !

- Restent Madame Royale et Madame Elisabeth.

- Elles iront chez Laura. Notre ami " Sévignon " les conduira. Elles y resteront quelques jours, le temps que les remous se calment. Ensuite elles iront en Angleterre, par Boulogne où j'ai tout prévu, et se rendront à Ketteringham Hall où Charlotte Atkyns sera revenue. Peut-être avec la Reine si Sa Majesté le souhaite...

- Elle souhaitera surtout rejoindre son fils.

- Sans doute mais, dans l'immédiat, il vaut mieux qu'ils ne soient pas ensemble. Le roi Louis XVII vient d'avoir huit ans. Il faut le protéger et non en faire un otage de l'Autriche. A Jersey l'imprenable, il sera protégé par des forces françaises et anglaises. Suivant les événements et si nous remportons la victoire, sa mère reviendra auprès de lui pour devenir régente.

- Il est trop jeune pour vivre seul au milieu des hommes, s'insurgea Pitou.

- Mme de Tourzel et sa fille Pauline passeront elles aussi à Jersey. Et, bien entendu, Madame Elisabeth et la petite Marie-Thérèse s'y rendront quand elles le voudront.

- Voilà qui me semble bien organisé, grogna Pitou. Et moi, dans tout cela, qu'est-ce que je fais ? Je reste à Paris et je deviens le gendre des Tison ? Jolie perspective !

- Seulement si cela vous chante, fit Batz en riant. Je vous propose de m'attendre à Charonne en jouant aux cartes avec Marie et ses deux gardes du corps, Devaux et Biret-Tissot. La Grandmaison n'a aucune raison de quitter sa demeure. Et, croyez-moi, elle va être heureuse de s'y trouver enfin sans invitée. Voir lady Atkyns repartir vers les brouillards de Londres est son plus cher désir.

- Elles ne s'entendent pas ? Cela me semble difficile à croire : Marie est une hôtesse... parfaite, si gracieuse, si aimable...

- C'est que l'Anglaise s'est révélée franchement envahissante. La maison de Charonne n'a pas grand-chose à voir avec un château anglais et Charlotte s'y sentant à l'étroit ne le laisse pas ignorer. En outre, elle ne rêve que de courir au Temple, de se jeter aux pieds de la Reine et de la supplier de lui laisser prendre sa place.

- C'est assez courageux, il me semble?

- J'avoue y avoir pensé un instant mais, si grand que soit son talent, ce n'est plus possible. La Reine a trop changé : elle a maintenant quelque chose d'immatériel, d'usé, qui est très difficile à rendre sans une longue période d'observation, les airs de tête ne suffisent pas... Et puis nous en arrivons toujours au même point : la Reine ne veut pas abandonner ses enfants.

Dire que Marie souhaitait voir lady Atkyns repartir pour l'Angleterre relevait de l'euphémisme. En dépit de sa patience et de son cour généreux, elle trouvait le temps long, elle en arrivait presque à souhaiter quitter une maison qu'elle adorait mais où elle ne se sentait plus chez elle pour regagner son appartement de la rue Ménars. L'Anglaise était partout, se mêlait de tout, trouvant toujours un moyen de ramener choses et conversations au sujet qui l'obsédait : Marie-Antoinette. Elle en parlait à longueur de journée, jouait sur la harpe les airs qu'elle aimait, entretenait sans fin Marie de ce jour inouï, à Versailles, où elle avait rencontré la Reine. En outre, les rares retours de Batz au logis ne permettaient plus aucun instant d'intimité : Charlotte accaparait le baron avec toujours plus d'insistance sur la question qu'elle ne cessait de formuler : quand comptait-il l'emmener au Temple ? Comme s'il était facile d'y répondre !

Dans son impatience, Charlotte avait souhaité se rapprocher de la tour où s'étiolait sa reine et s'installer chez son ami, l'avocat Yves Cormier, qui habitait rue du Rempart à l'enclos du Temple. Pressenti par Batz tout à fait conscient de ce que subissait Marie, celui-ci venait de décliner l'honneur avec courtoisie mais fermeté, expliquant son refus par la santé chancelante de son épouse, une fragile créole fille d'un armateur nantais spécialisé dans le " bois d'ébène ". Sujette à des crises nerveuses et maladivement jalouse, Mme Cormier ne supportait aucune femme dans son entourage, à la seule exception d'une camériste âgée qui l'avait élevée. Ce qui n'empêchait pas l'avocat breton d'être toujours prêt à se dévouer pour la cause.

Ce soir-là pourtant, après un rapide passage rue de la Loi, le garde national Forget prit le chemin du vieux couvent de la Madeleine : le baron de Batz en sortit à la nuit tombante et gagna au pas de promenade sa maison de Charonne. La nouvelle qu'il apportait emplit Marie de joie et d'appréhension tandis que Charlotte Atkyns éclatait en sanglots avant d'adresser au Ciel une fervente prière d'action de grâce : l'enlèvement de la famille royale était fixé au 21 de ce mois de juin.

Ce fut une belle nuit pour Marie : elle eut enfin son amant à elle toute seule et il l'aima avec une passion qui traduisait mieux que des mots à quel point elle lui avait manqué. Il semblait ne pouvoir se rassasier d'elle. Pourtant, à mesure que coulaient les minutes magiques, Marie se sentait envahir lentement par la tristesse et, quand il s'endormit enfin, elle contempla longuement le visage de cet être qui était toute sa vie. Comme il arrive à beaucoup d'hommes d'action, le sommeil n'arrivait pas à le vaincre entièrement. Sous la sérénité du repos on sentait, à d'imperceptibles mouvements du nez, sensible comme celui d'un chien de chasse, ou de la bouche, qu'il suffirait d'un rien pour qu'il s'éveille en pleine lucidité, la main déjà tendue vers l'épée qui ne quittait guère son chevet. Marie sentait que des jours et des jours allaient s'écouler avant que ne revienne un instant de bonheur comparable à ce qu'elle venait de vivre. Elle savait qu'il ne lui appartenait pas entièrement, peut-être parce qu'il ne s'appartenait pas à lui-même. Cette belle mécanique, cette puissance au repos, ce cour fier et noble étaient tout entiers au service du Roi, même et surtout s'il n'était qu'un petit garçon de huit ans. Il fallait bien s'y résigner ! Tenter de retenir Batz sur le chemin qu'il s'était choisi, c'était risquer de le perdre à tout jamais et Marie savait qu'elle était prête à accepter n'importe quoi, n'importe quelle séparation, n'importe quelle blessure, pour la joie de sentir encore ce cour battre contre le sien, ce souffle se mêler au sien. Avec une infinie douceur, elle voulut se lever comme elle en avait l'habitude pour aller faire un peu de toilette. Elle savait qu'il aimait en s'éveillant la trouver fraîche, ravissante et parfumée, ses beaux cheveux bruns, aussi lisses et brillants que de la soie, retenus par un ruban de satin clair. Mais cette fois, il ne lui permit pas de s'écarter de lui. D'instinct, ses bras se resserrèrent autour d'elle :