Les formalités habituelles s'accomplissent : la garde descendante remet ses postes, Cortey impassible en apparence reçoit le mot de passe et, tandis que s'éloignent ceux qui rentrent chez eux, une partie des nouveaux venus va s'installer dans la salle du premier étage. Les autres montent. A ce moment Michonis apparaît, serre la main de Cortey et salue les autres. Il est souriant. Tout va bien. Le soir tombe. Et puis soudain, des cris éclatent, des sanglots et aussi une galopade : les Tison qui viennent d'apprendre que leur fille a disparu. Quand ils dévalent l'escalier, on dirait qu'ils sont devenus fous. La femme crie, hoquette au milieu de ses larmes; l'homme exige qu'on les laisse aller à sa recherche. Les municipaux qui trouvent ce bruit excessif essaient de les calmer, rien n'y fait. Alors, avec un sourire agacé, Michonis laisse enfin tomber :
- Allez-y ! Mais arrangez-vous pour revenir vite, sinon c'est vous qui pourriez bien disparaître. Qu'on les laisse passer ! ordonne-t-il.
Le couple s'éclipse en même temps que Michonis, obligé un instant à la sévérité, retrouve un sourire débonnaire. Il faut bien se montrer indulgent, de temps en temps!... Restent les guichetiers. Tout est si calme et il fait si chaud dans leur espace clos qu'ils iraient volontiers boire quelque chose de frais dans les tavernes qui pullulent autour du Temple et puis, la nuit, on n'a pas vraiment besoin d'eux. Rassurés par la réputation sans défaut de Cortey et de Michonis, ils se hasardent, sur le conseil discret d'un des gardes, à demander une petite permission qu'on leur accorde volontiers. Et les voilà partis ! Et le temps passe : c'est à minuit, quand on va changer les factionnaires des prisonnières, que Batz et ceux qui sont dans le complot vont monter habiller les trois femmes des longues capotes que l'on a mises ce soir. L'enfant-roi, Batz se fait fort de le sortir en l'attachant contre lui, sous le manteau qui est ample. Louis XVII est petit, léger, presque fluet et, dans la tour qui n'est déjà pas claire en plein jour, les ombres sont nombreuses et denses lorsque la nuit est tombée...
Quant à Simon, on a prévu de se débarrasser de lui le temps nécessaire à l'opération. Simon, en effet, représente un danger aussi grand que les Tison. Cet ancien cordonnier d'une cinquantaine d'années qui n'était guère qu'un savetier n'avait jamais réussi dans la vie. La cordonnerie ne marchant pas très fort, il avait tâté de la " restauration " en ouvrant une gargote rue Dauphine. Sans grand succès. Veuf et encombré d'une fille de sa défunte, il s'est remarié à Marie-Jeanne Aladame, femme de ménage, une solide commère dure à l'ouvrage et qui le fait bien, comme la cuisine et les soins à donner en cas de maladie. Cela lui avait valu de soigner les Marseillais blessés le 10 août dans l'ancien couvent des Cordeliers proche de son logis. Car la grande chance de Simon a été de s'installer avec son épouse dans ce qu'on pourrait à peine appeler un appartement -une pièce et deux réduits sans fenêtre ! - à deux pas de Danton, de Marat, de Fabre d'Églantine, de Chaumette et de quelques autres avec qui il s'est lié d'amitié. Haïssant le pouvoir royal, il a vu dans la Révolution une occasion de se tirer d'affaire et, de fait, il doit à ses nouveaux amis le poste de commissaire de la Commune chargé principalement du Temple et quitte le moins possible un poste qui flatte sa vanité en lui permettant de jouir à longueur de journée des " humiliations de l'Autrichienne, des deux autres garces et du louveteau ". Protégé personnellement par Marat et même Robespierre, il se sait intouchable et en abuse volontiers. On n'aime guère Simon chez les soldats du Temple, et quelques-uns comme Cortey ou Michonis le détestent tout en s'en méfiant. Il importe donc d'écarter, pour ce soir-là, ce personnage aussi encombrant que déplaisant. A onze heures du soir, c'est chose faite. Un billet de Marat dont il croit connaître l'écriture lui est porté par un " municipal ". Son " ami " lui demande de le rejoindre d'urgence pour affaire grave.
Simon n'hésite qu'un instant. Tout est si calme, ce soir! Et puis on peut compter sur Cortey et Michonis, ces " purs ", pour veiller au grain au cas où il s'annoncerait.
- J'y vais ! confie-t-il à Michonis. J'en ai pas pour longtemps.
Il faudra tout de même celui de gagner à pied le quartier de l'Odéon et d'en revenir... Vers minuit, les gardes qui vont monter relever ceux du troisième étage se préparent. Batz et les deux autres désignés pour les portes donnant sur l'escalier réendossent leurs grandes capotes.
- Tout le monde est prêt? demande Cortey. Alors en avant !
La petite troupe quitte la salle de garde, s'engage dans la sombre vis de pierre quand, soudain, en bas, des cris éclatent :
- Halte! Halte!... Que personne ne bouge! Cortey étouffe un juron. Cette voix est celle de Simon, de Simon revenu par extraordinaire, de Simon qui grimpe l'escalier quatre à quatre, qui rejoint la petite troupe :
- Halte! lâche-t-il encore, à demi étranglé par l'essoufflement. Il faut qu'on fasse l'appel des hommes. Il a dû se passer quelque chose d'anormal mais heureusement tu es là, ajoute-t-il à l'adresse de Cortey.
- Pourquoi l'appel ? demande celui-ci.
- Parce que ! Après on s'occupera de Michonis. C'est un traître. Qu'est-ce que tu veux, toi ?
Les derniers mots s'adressent à Batz. Pâle comme un mort, le baron qui voit s'écrouler ses espoirs par la faute de ce triste espion tient le long de sa jambe un pistolet dans sa main crispée. Cortey, qui a compris, interpose sa carrure entre lui et Simon :
- Il te veut rien. Faut comprendre, citoyen Simon, Michonis est son " pays ". Puis, s'adressant à Batz : Calme-toi, mon gars, il doit y avoir une erreur. Ça va s'arranger...
- Ça m'étonnerait, grince Simon. Il doit aller sur l'heure à l'Hôtel de Ville s'expliquer. Il est là-haut?
- Oui, il est là-haut, répond Cortey qui lui-même résiste mal à l'envie d'étrangler le maudit savetier mais dans la tour tout le monde est en alerte, à commencer par les municipaux. On aboutirait seulement à une catastrophe.
- Bon, j'y vais ! Mais, avant tout, fais donc l'appel !
- Je n'en vois pas la raison mais si ça peut te faire plaisir...
Et il procède à l'appel, sans danger aucun, puisque les princesses n'ont pas encore pris la place des gardes. Personne ne bronche et, comme les autres, Batz répond présent quand Cortey crie " Forget "...
Satisfait, Simon continue son ascension, accompagné de quatre municipaux qui vont escorter Michonis à l'Hôtel de Ville. Quelques instants plus tard, les hommes redescendent, en encadrant un Michonis qui n'a pas l'air autrement inquiet.
- Tu parles d'une ânerie! lance-t-il à Cortey. Moi, un traître, avec tout ce que j'ai donné comme preuves de mon loyalisme !
- Il doit y avoir une erreur quelque part...
- Bien entendu ! Ne te tourmente pas, je saurai bien le fin mot de l'histoire.
- Où est Simon?
- Là-haut, bien sûr. Il a pris ma place... mais je te jure qu'il ne la gardera pas !
Il n'en dit pas davantage, les municipaux trouvant qu'il parlait un peu trop l'entraînaient, avec tout de même quelques ménagements. Cortey échangea un regard avec Batz :
- Bon, l'incident est clos. Il faut tout de même aller relever les camarades de là-haut.
Le ton était teinté d'une imperceptible interrogation que Batz saisit : cela voulait dire que l'on allait rester un bon moment en compagnie du malencontreux Simon. Se sent-il capable de le supporter ? Bien sûr ! Cela pourrait même être intéressant. D'un léger signe de tête, il approuve et on reprend le chemin de l'escalier.
Au troisième étage, tout est tranquille. La relève s'effectue et les hommes relevés redescendent. " Forget " a été affecté aux portes vitrées devant lesquelles Simon marche de long en large comme un tigre dans sa cage. Derrière, Batz imagine avec désespoir les trois femmes qui n'en sortiront pas cette nuit et dont la déception doit être affreuse. Il regarde avec horreur l'homme trapu, à la taille courte, au faciès vulgaire, inquiétant même avec ses grosses lèvres et ses yeux un peu exorbités... Pourtant il se décide à lui parler :