- C'est une chance, citoyen Simon, que tu aies pu être avisé d'une manigance !
- Qu'est-ce que tu dis ? fait le savetier qui est un peu dur d'oreille et qui interprète mal quand il n'est pas en face de son interlocuteur.
- Que tu as eu une vraie chance de déjouer ce complot, hurle Batz en forçant la voix nasillarde qui accompagne le personnage de Forget.
L'autre lui jette un regard furieux :
- C'est pas dla chance. C'est parce qu'on sait qu'en s'adressant à moi, on trouve un homme de bien, un vrai patriote...
- Ah ça, c'est sûr! Mais comment c'est arrivé, cette... chance?
- Ça te regarde pas ! Occupe-toi donc à monter ta garde et arrête de gueuler, tu m'casses les oreilles !
L'envie de corriger le grossier personnage était brûlante mais Batz se le tint pour dit et poursuivit son calvaire jusqu'à l'heure de la relève. En regagnant la section Le Pelletier au petit matin au milieu d'une troupe moins disciplinée que la veille et où l'on commentait beaucoup les événements de la nuit, il réussit à s'approcher de Cortey :
- Et... nos amis qui attendaient au-dehors?
- Ils ont été prévenus. Sous le prétexte de m'assurer que tout était tranquille dans le quartier j'ai fait une ronde... avec seulement sept hommes, ceux dont je suis sûr. On s'est partagé le travail et on est rentrés.
Tout en marchant, Batz se retourna pour jeter un coup d'oil au vieux donjon. Dans la lumière rouge d'une aurore annonciatrice de vent, il lui parut plus sinistre encore que d'habitude.
- Ne regarde pas ! marmotta Cortey. C'est mauvais pour le courage. Ce que je voudrais savoir, moi, c'est comment et par qui Simon a pu être prévenu?
- Ça je m'en charge ! chuchota Batz.
Il savait, en effet, qu'il ne pourrait pas dormir tant qu'il ignorerait d'où venait le croche-pied sur lequel il venait de trébucher mais, pour l'instant, l'inquiétant était le sort de Michonis. Il se promit d'aller voir Lullier à l'Hôtel de Ville dès qu'il serait débarrassé de sa défroque de garde national. C'était ça le plus important ! Ensuite il rentrerait à Charonne prendre un peu de repos, faire le point. Ceux qui l'y attendaient, ainsi que Laura rue du Mont-Blanc, devaient savoir déjà par leurs amis postés autour du Temple que le coup était manqué, et point n'était besoin d'une vaste imagination pour deviner leur déception.
Transgressant pour une fois ses habitudes dans sa hâte de savoir ce qu'il était advenu du directeur des prisons, Batz se disposait à changer d'aspect dans la maison de Cortey dont l'avantage était de présenter plusieurs issues, mais il n'eut pas à prendre ce risque supplémentaire. Michonis en personne apparut dans la cuisine de l'épicier où celui-ci et son compagnon reprenaient des forces avec du café, du pain et du jambon. Il fut reçu avec le soulagement et la joie que l'on imagine :
- On te croyait déjà en route pour l'échafaud! dit Cortey en lui tendant une tasse de café...
- Je l'ai cru un moment mais vous pensez bien tous les deux que je me suis défendu comme un diable, n'hésitant pas à traîner dans la boue ce vieux démon de Simon que j'ai accusé de boire un peu trop et d'avoir des visions. Il est tellement teigneux qu'il n'a guère d'amis et ma chance a été que Pache, le maire, soit au fond de son lit avec une vilaine toux...
- Devant qui avez-vous comparu? demanda Batz.
La figure de Michonis se fendit alors d'un large sourire.
- Devant le citoyen procureur-syndic Lullier, voyons! fit-il d'un ton suave. Un homme charmant ! Tellement compréhensif ! Et je ne crois pas qu'il tienne Simon en haute estime... On dirait que votre organisation tient bon, baron? Mes félicitations !
- Je ne suis pas certain de les mériter. Notre chance, dans le cas présent, est que Lullier soit sujet aux insomnies et qu'il considère plus commode de vivre dans son bureau la majeure partie du temps.
- En attendant, il faudrait savoir d'où est venue la subite clairvoyance du savetier...
- Soyez tranquille, nous le saurons bientôt.
A l'instar de Lullier, Simon ne quittait guère la tour du Temple et ne faisait, rue des Cordeliers, que des apparitions assez brèves. Son titre de commissaire le fascinait et, dès le matin suivant la nuit où il avait joué un rôle plus important encore qu'il ne l'imaginait, il décida de s'y installer à demeure : on lui trouverait bien un coin pour dormir et Marie-Jeanne n'aurait qu'à lui apporter tout ce dont il pouvait avoir besoin comme, au temps du Roi, faisaient Cléry et sa femme. Néanmoins, comme l'été était là, que la chaleur commençait à envahir Paris, il ne résistait pas à l'envie de sortir, à la nuit tombée, pour aller boire du vin frais aux environs de l'Enclos. Après, bien sûr, s'être assuré que tout était en place dans la forteresse et que les prisonniers étaient en de bonnes mains.
Les cabarets étaient nombreux aux alentours, mais il avait ses préférences pour l'Épi-Scié, sur le boulevard du Temple, pas bien loin du Cabinet des figures de cire du sieur Curtius. On y buvait du vin de Suresnes qui n'était sûrement pas le meilleur de France mais que Simon appréciait. En outre, le patron, Guérin, était originaire de Troyes comme le cordonnier. Enfin, la femme du cabaretier, Fanchon, était une belle créature d'une quarantaine d'années, blonde et plantureuse mais qui posait sur choses et gens un regard froid, indéchiffrable. En outre, elle ne parlait que rarement et ce silence l'enveloppait d'un mystère qui impressionnait beaucoup Simon. Il venait là pour elle autant que pour le vin mais c'était seulement plaisir des yeux car il se serait bien gardé de la moindre avance : ceux qui s'y étaient hasardés avaient vite découvert qu'elle pouvait griffer.
Une fois installé au Temple quasi à demeure, il se rendait chaque soir à l'Épi-Scié, y passait une heure et, quand l'horloge du cabaret marquait la demie de dix heures, il repartait prendre ce qu'il appelait son " poste de commandement ", laissant volontiers entendre que, sans sa vigilance, le vénérable donjon ne serait qu'une vaste pétaudière... Naturellement, nul n'ignorait quel rôle important il venait de jouer dans une immense conspiration destinée à faire évader celles qu'il appelait gracieusement les " salopes ". Bien qu'il ne dît jamais comment la connaissance dudit complot lui était venue.
Ce soir-là, à l'heure habituelle, Simon vida son verre, donna le bonsoir à la compagnie et quitta le cabaret pour rentrer au Temple. Tout le jour, un orage avait menacé mais s'était contenté de quelques coups de tonnerre. La nuit était chaude et noire, juste un peu plus fraîche sous les arbres du boulevard. Simon s'y arrêta un instant avant de plonger dans le trou noir de la rue Chariot. Il ôta son bonnet rouge pour s'éponger le front à la manche de sa chemise... et se retrouva à plat ventre, le nez dans la poussière, tandis que des doigts qui lui parurent durs comme du fer le serraient à la gorge : un homme qu'il ne pouvait voir pesait de tout son poids sur son dos.
- Alors Simon ? fit à son oreille une voix grave, profonde, qu'il n'avait jamais entendue. Tu viens encore de te vanter de tes exploits ! Seulement tu ne dis pas tout et moi je veux en savoir davantage. Qui t'a prévenu, le soir du 21 ?
A demi étranglé, le savetier ne put émettre que des borborygmes informes. Batz, alors, lâcha une main, l'autre maintenant d'une poigne solide la tête de l'homme contre la terre. Simon respira, toussa, puis gémit : la main libre s'était armée d'une lame dont il sentit le tranchant contre son cou...
- Je ne sais pas, dit-il enfin... Quelqu'un m'a abordé et mis un papier dans la main en disant qu'il fallait que je retourne au Temple.