Выбрать главу

- Me faire un ami de ce trafiquant?

- Pourquoi pas ? D'abord, il n'est pas plus américain que vous. C'est un Écossais dont les parents ont émigré à Boston quand il avait onze ans... et c'est aussi un authentique héros! Surtout pour vous qui êtes née à Boston et dont le père était négociant en thé, fit Devaux qui ajouta avec un sourire : Jamais entendu parler de la Tea Party qui a marqué le début de la guerre d'Indépendance ?

Laura fronça les sourcils dans l'effort qu'elle faisait en fouillant sa mémoire :

- Il me semble que Batz me l'a racontée quand il m'aidait à entrer dans mon nouveau personnage. N'était-ce pas l'assaut mené par une bande de faux Indiens contre un navire chargé de thé après que les négociants de Boston eurent refusé de payer l'impôt énorme que les Anglais prélevaient sur cette marchandise ?

- Vous y êtes ! Eh bien, James Swan était l'un de ces Indiens. Ensuite il n'a cessé de combattre et a terminé la guerre avec le grade de colonel. Puis, ruiné par des spéculations malheureuses, il est venu en France voir si l'herbe y était plus verte, s'est installé d'abord au Havre, à Rouen, et enfin à Paris en 1788. Voilà ce que vous devez savoir sur lui.

- Merci, mais vous croyez réellement que je vais pouvoir faire illusion aux yeux de cet homme ?

- Bien sûr, dit Devaux en riant franchement. Il en sait sur vous beaucoup plus que vous-même : il a connu votre père !

- Cependant...

- Allons, soyez en paix! Vous savez bien que Batz ne laisse jamais grand-chose au hasard! J'ajoute que votre " compatriote " a très envie de vous connaître.

- Alors tant mieux ! Mais je me suis pas du tout certaine de partager cette envie-là...

Jamais encore Laura n'avait vu à la maison de Charonne cet air de fête. Toutes les fenêtres aux vitres brillantes étaient ouvertes sur le jardin débordant de fleurs. Les tilleuls et les chèvrefeuilles embaumaient, leurs senteurs mêlées à de séduisantes odeurs issues de la cuisine. La longue table était disposée dans le pavillon en rotonde dont les portes-fenêtres laissaient voir les cristaux et l'argenterie disposés sur une nappe damassée d'une blancheur neigeuse. Des fleurs encore dans le surtout, des fleurs aussi dans le salon ovale que Laura connaissait si bien et où il lui sembla qu'il y avait foule.

Marie vint accueillir son amie au seuil et l'embrassa avant de glisser son bras sous le sien pour faire les présentations. Souriante et gracieuse à son habitude, élégante aussi dans une robe de mousseline blanche presque semblable à celle de Laura, elle n'en parut pas moins différente de ce qu'elle était d'habitude : plus nerveuse, plus tendue, plus pâle aussi sous le léger maquillage qu'elle s'était autorisée mais qui ne trompait pas Laura. Celle-ci, cependant, n'eut pas le temps de se poser de question ni même d'en poser : un grand diable dont les cheveux roux coupés court semblaient faire preuve d'une joyeuse indépendance interposa soudain sa longue silhouette osseuse entre les deux femmes et le reste de la société :

- Miss Adams ! clama-t-il aussi bruyamment que s'il s'agissait de mener une charge de cavalerie. Enfin vous voilà ! Quelle joie de vous revoir... après si longtemps ! Vous ne m'avez pas oublié, j'espère ?

L'accent qui assaisonnait ces paroles interdisait toute erreur. Laura sourit, tendit une main sur laquelle il se cassa en deux :

- Bonjour, colonel Swan, dit-elle. Moi aussi, je suis heureuse de vous revoir. N'êtes-vous pas inoubliable?

- Marie a pensé qu'il était grand temps de vous réunir, fit la voix nonchalante de Batz venu à son tour s'incliner sur la main de la jeune femme. Et puisqu'elle reçoit aujourd'hui ses amis...

Si préparée qu'elle fût à le revoir, le cour de Laura manqua un battement tandis que les lèvres chaudes effleuraient ses doigts. Et quand Jean se redressa, quand le regard de ses yeux noisette rencontra le sien, elle n'y trouva pas trace de l'ironie qui en était l'expression habituelle mais une expression qu'elle ne lui connaissait pas, à la fois avide et admirative. Mais ce ne fut qu'un instant. Déjà il s'écartait, laissant Marie poursuivre la présentation des " amis "... dont, à l'exception du banquier Benoist d'Angers, elle n'en connaissait aucun. Les avertissements de Michel Devaux n'étaient pas inutiles : ce dîner n'était rien d'autre que le lever de rideau d'une pièce écrite par Batz, et ces gens, comme elle-même, en étaient les acteurs, conscients ou non. Cela expliquait sans doute le visage pâle de Marie et l'inquiétude qu'elle avait lue dans ses yeux.

Outre Benoist, il y avait là trois autres banquiers : un certain Jauge et les frères Frey, deux Autrichiens attirés à Paris par leur " enthousiasme pour les idées nouvelles ". Pour échapper au " joug d'un tyran " impérial, ils avaient quitté Vienne, avec leurs millions et leur jeune sour Léopoldine, pour Paris où ils s'étaient plongés dans les délices du club des Jacobins dont ils se proclamaient les soutiens indéfectibles. En arrivant en France, ils avaient, dès leur passage à Strasbourg, renié leur vieux nom juif de Drobuska pour celui de Frey qui, en anglais, signifie liberté. L'aîné avait même pris le prénom romain de Junius tandis que son frère restait Emmanuel comme devant. Leur extérieur était austère et, s'ils portaient le costume révolutionnaire, ce costume était noir, tout juste égayé par le bonnet rouge couvrant des cheveux à la " coupe philosophique ". Aux Jacobins, on montrait beaucoup de respect à ces grands caractères de nobles étrangers décidés à tout pour vivre leur idéal. En revanche, leur sour, une jeune fille de seize ans, blonde comme les blés avec les plus jolis yeux bleus qui soient, était une vraie beauté. Quant à Jauge, c'était un de ces courtiers, mi-banquiers, mi-coulissiers, habiles à lancer des affaires et à " chasser le pigeon ". Laura fut surprise de reconnaître en lui un de ses voisins de la rue du Mont-Blanc. Il la salua d'un air ravi, se déclarant enchanté d'avoir enfin une occasion de l'aborder...

Il y avait aussi des députés : Delaunay, d'Angers comme Benoist dont il était l'ami, ainsi que l'ancien pasteur Julien de Toulouse, présent à Charonne lui aussi. Tous deux avaient amené leurs amies, deux très jolies femmes, l'une d'elles était cette dame de Beaufort dont Batz avait fait une cliente de Lullier et pour laquelle le pauvre La Châtre se desséchait en Angleterre. La belle l'oubliait joyeusement dans les bras de l'ancien pasteur avec qui elle vivait une passion fort peu en rapport avec les anciennes fonctions du député. Delaunay, lui, était accompagné d'une charmante actrice, Louise Descoings, avec qui il semblait s'entendre à merveille. Ces deux hommes n'en étaient pas moins mariés à des femmes respectables restées dans leurs fiefs électoraux... Laura devait apprendre par la suite que tous ces gens étaient à la dévotion de Batz.

Il n'en était pas de même des trois autres convives : le vieux poète La Harpe, pédagogue en renom et auteur de tragédies parfois indigestes, invité pour donner une sorte de respectabilité à une réunion de tournure un peu galante, et surtout Chabot, invité d'honneur avec son confrère Basire, un Dijonnais avec lequel il ne s'entendait que superficiellement, le jugeant un peu mou dans ses convictions révolutionnaires.

Pour une fois, Chabot avait fait toilette. Renonçant à son débraillé habituel, le capucin défroqué portait chemise à haut col et cravate blanche sous une sorte de redingote marron. Il s'était même fait coiffer et, sous le bonnet rouge auquel rien ne l'aurait fait renoncer, ses cheveux châtains légèrement grisonnants montraient quelques ondulations du plus gracieux effet.

Lorsqu'elle se trouva en face de lui et qu'elle rencontra son regard impudent et froidement appréciateur, Laura retint un frisson de dégoût cependant qu'une idée affreuse lui traversait l'esprit : Batz ne l'avait tout de même pas fait venir pour séduire ce monstre ? Mais elle se rassura vite : c'était à la blonde Léopoldine Frey que Chabot s'intéressait. Après l'avoir félicitée d'appartenir à la nation qui avait " vu naître la Liberté espoir du monde entier ", il se hâta de se rapprocher de la jeune fille.