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- Vous avez été merveilleuse, mon cour! Je ne vous remercierai jamais assez pour cette réussite. Tous nos hôtes partent enchantés. Il est vrai que vous n'avez pas ménagé votre peine. Merci...

- Si vous êtes satisfait, alors je suis heureuse, murmura la jeune femme avec sa douceur habituelle.

Laura, qui l'avait observée une bonne partie de la journée, n'en fut pas moins persuadée qu'elle était, justement, bien loin d'être heureuse. Et pour la première fois, Batz n'avait pas l'air de le remarquer. Il était tout entier à la joie de voir son plan prendre le chemin de la réussite.

- C'est vrai, vous avez bien travaillé : Chabot est parti avec les Frey; il semble sous le charme de Léopoldine... approuva Devaux.

- Et quand il va découvrir leur hôtel de la rue d'Anjou, ce charme va continuer... Surtout si Junius, comme il en a l'intention, lui propose de lui donner un appartement !

- Mais continuer jusqu'où ?

- Mais jusqu'au mariage. Nous avons décidé, les Frey et moi, que Chabot épouserait Léopoldine, ce qui nous le livrera pieds et poings liés !

Marie eut un cri de protestation :

- Vous voulez faire épouser cette enfant à cette brute et ses frères sont d'accord ?

Batz prit le bras de la jeune femme pour l'entraîner vers la maison.

- J'ai déjà entendu cela de quelqu'un d'autre, dit-il avec un sourire à l'adresse de Laura. Mais vous pouvez apaiser vos cours compatissants, mesdames : la jeune Léopoldine n'est pas leur sour, c'est une bâtarde de l'empereur d'Autriche élevée dans la galanterie et elle n'ignore déjà plus grand-chose des arts de l'amour. Quant aux Frey, vous savez déjà qui ils sont : des banquiers juifs viennois repeints aux couleurs de la Révolution dans le but d'y faire de l'argent...

- Comment avez-vous connu ces gens-là, baron ? demanda Laura.

- Par un ami, le comte de Proly, un Hongrois dont j'ai fait la connaissance chez les dames de Sainte-Amaranthe. Un homme charmant, bâtard du prince de Kaunitz, le fameux ministre et amant de l'impératrice Marie-Thérèse. Or Proly, qui est à Paris, habite chez eux. La suite coule de source...

- Et vous pensez introduire Chabot dans ce milieu ?

- L'introduction est faite. Il faut à présent le laisser s'y engluer. Junius Frey fera cela très bien.

- Le jeu n'est-il pas dangereux? L'homme pourrait réagir, dénoncer...

- C'est possible, mais le jeu, comme vous le dites, ma chère Laura, en vaut largement la chandelle. Chabot est le ver que j'introduis dans le mauvais fruit de la Convention et des Comités. Il y fera, je l'espère, suffisamment de ravages pour les détruire. Allons, mes amis, buvons un dernier verre de Champagne à cette belle journée et allons nous reposer. Nous l'avons bien mérité !

Le repos, cependant, allait être différé. Marie et Laura gravissaient les premiers degrés de l'escalier pour aller se coucher quand, au portail, la cloche sonna selon le rythme initié par Batz pour les habitués de la maison : un coup isolé, deux coups rapprochés, un coup isolé... Marie tressaillit comme si elle craignait quelque chose :

- Qui peut venir à cette heure ?

- Ce ne peut être qu'un ami. Allez vous reposer, mon cour, je vous rejoindrai plus tard.

Les deux femmes montèrent, mais assez lentement pour voir qui allait entrer. Ils étaient deux : Michonis et le chevalier de Rougeville, qui commencèrent par s'excuser : ils étaient en vue du domaine depuis un moment déjà, mais ils avaient attendu le départ des voitures pour s'assurer que personne ne sortirait plus :

- Michonis a une nouvelle d'importance, dit Rougeville. Nous avons cru bien faire en venant te l'apporter. En été, les gens qui vont à la campagne un dimanche n'attirent guère l'attention.

C'était un petit homme d'environ trente-six ans, au visage volontaire, troué par des traces de variole, avec d'épais cheveux blonds et des yeux vifs. Batz le connaissait depuis longtemps et l'aimait bien à cause de sa folle bravoure et de sa générosité. Il le savait aussi passionnément amoureux de Marie-Antoinette, en dépit d'aventures féminines qui l'attiraient volontiers dans le monde du théâtre. Il les conduisit dans son cabinet de travail après avoir ordonné qu'on leur prépare deux chambres puisqu'il leur serait impossible de rentrer à Paris et que l'on apporte une collation et, bien entendu, du vin frais.

- Alors, cette nouvelle ? demanda-t-il tandis que ses invités de la dernière heure se restauraient avec un plaisir visible.

- J'étais à midi chez Procope, répondit Michonis en s'essuyant la bouche. J'ai parlé un moment avec Danton et Camille Desmoulins. Ils m'ont appris que, dans quelques jours, la Reine sera transférée à la Conciergerie.

- On s'en doutait, dit Batz se souvenant de ce qui avait motivé le déménagement de lady Atkyns rue de Lille.

- Ce n'était qu'un bruit comme il en court beaucoup. Cette fois c'est décidé, et on m'en prévenait en tant de directeur des prisons.

- Tu sais ce que cela veut dire? intervint Rougeville. On va la faire passer en jugement et ensuite...

Il n'eut pas le courage d'articuler les mots qui lui venaient mais sa soudaine pâleur parlait pour lui. Batz comprit ce qu'il souffrait.

- Ce n'est pas encore fait, dit-il, se voulant rassurant. Et il se peut qu'il soit plus facile de la tirer de la Conciergerie que du Temple. D'abord parce que nous n'aurons plus à lutter contre son refus de partir seule. Reste à savoir qui va la garder et s'il est possible d'acheter ces gens-là.

- Je te fournirai tous les détails que tu voudras, dit l'ancien limonadier. Mais il faudrait être sûr de la collaboration de la Reine. Si elle est prévenue, si elle donne son accord, ce sera plus facile. Mais elle n'aura confiance en personne là-bas...

- Conclusion, il faut introduire quelqu'un dont elle ne doute pas. Toi, Rougeville par exemple. Elle t'a vu à l'ouvre deux fois : le 20 juin où tu lui as fait un rempart de ton corps et le 10 août. Elle te reconnaîtra.

De pâle, le chevalier s'empourpra :

- La voir... lui parler? Pour ce bonheur je suis prêt à mourir.

- Plus tard si tu veux bien! Tu vas pouvoir entrer chaque jour à la prison, Michonis. Est-il possible de te faire accompagner par Rougeville en le faisant passer pour... ton adjoint par exemple?

- C'est dangereux, mais tout est dangereux dans cette affaire. Évidemment, il faudrait que les gardes s'habituent à lui avant de l'introduire dans le cachot et cela demandera un peu de patience.

- Pas trop, coupa Rougeville. S'ils n'allaient la laisser là que quelques jours puis la juger...

- Nous aviserions. De toute façon, Michonis sera averti. Et pour que vous ayez davantage encore les coudées franches, sachez que je donnerai un million à qui sauvera la Reine !

- Un million ? souffla Michonis.

- Oui. Il est à toi le jour où elle quitte la France, Avec vous deux bien entendu.

Les yeux du directeur des prisons s'illuminèrent. Batz devina qu'il évoquait la vieillesse dorée qui paierait le danger couru. De fait, l'ancien limonadier n'était pas loin de voir en son ami une sorte de dieu de la Fortune. Il eut un large sourire :

- Magnifique ! Et tu aurais un plan ?

- Peut-être ! J'y songe depuis que l'on a parlé de ce transfert... dont tu seras un élément important?

- Oui. Je serai de ceux qui iront la chercher au Temple.

- Alors, pourquoi ne pas imaginer l'opération inverse? Pourquoi ne pas imaginer qu'un beau soir, nanti d'un ordre confectionné par mes soins, tu irais rechercher la prisonnière pour la ramener au Temple sous le prétexte, justement, d'une conspiration en vue de la délivrer? Auparavant, Rougeville aura vu la Reine et lui aura remis une somme en or destinée à acheter qui lui semblera susceptible de l'être.