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Celui de Michonis aussi, quand il fit descendre son ami dans la courette en contrebas, sur laquelle ouvrait la porte de la Conciergerie.

- Nous allons passer le guichet, chuchota-t-il d'une voix un peu oppressée. Surtout ne dis pas un mot et laisse-moi faire !

Rougeville approuva d'un signe de tête et l'on s'avança vers les municipaux de garde à la grille. Ceux-ci connaissaient bien le citoyen Michonis, qui venait chaque jour faire son tour d'inspection comme dans les autres prisons. Ils ne lui demandèrent même pas son laissez-passer, se contentant de toucher leurs bicornes d'un doigt poli, mais ils s'intéressèrent à son compagnon que Michonis se hâta de présenter :

- C'est le citoyen Gousse et c'est mon adjoint, grogna-t-il. Vous feriez aussi bien de vous habituer à sa figure parce que vous le verrez souvent avec ou sans moi. Je ne peux plus suffire. Les prisons regorgent et on ne saura bientôt plus où mettre les suspects...

L'un des municipaux se mit à rire, cracha majestueusement, puis coinça sa bouffarde dans un coin de sa bouche :

- Pourquoi t'en touches pas un mot à Fouquier-Tinville, citoyen administrateur? Un mot de lui et t'auras toute la place que tu veux. Tu pourras même t'offrir des vacances! Comme dit le Père Duchesne, le " rasoir national " n'est pas fatigué...

Et de rire tandis que Michonis répliquait que ce serait trop beau si ça pouvait marcher aussi facilement.

Passé le guichet et atteint le vestibule du concierge qui lui faisait suite, Rougeville sortit son mouchoir et s'épongea le front. L'atmosphère lui semblait déjà irrespirable. Michonis qui le sentit lui donna un coup de coude :

- Fais un peu attention ! Voilà le guichetier !

Un homme en effet sortait de l'ombre. Reconnaissant Michonis, il toucha son bonnet rouge. Le directeur des prisons recommença les présentations et l'on échangea quelques fines plaisanteries. Puis le guichetier demanda :

- Tu commences par la veuve Capet, comme d'habitude?

Bon comédien, Michonis fit la grimace :

- Faut bien mais je te jure que c'est pas pour mon plaisir. Il y a toujours quelque chose qui ne va pas, avec celle-là!

- Dame, ricana l'autre, ça vaut pas Trianon ici. C'est moins gai, mais par cette chaleur c'est plus frais!

Tout en parlant, il précédait les deux hommes dans un couloir obscur sur lequel ouvraient plusieurs portes à guichets grillés et armées de lourdes ferrures médiévales. Devant la première, qui était ouverte, deux gendarmes jouaient aux dés sur un banc, éclairés par une chandelle pour suppléer au jour trop pauvre. Ils se levèrent pour accueillir l'administrateur et, tandis que l'un d'eux poussait la porte, l'autre, un certain Gilbert, donnait à Michonis les dernières nouvelles. Rougeville combattit de son mieux l'émotion violente qu'il éprouvait.

A la suite de Michonis, il pénétra dans une cellule basse, mal éclairée par une fenêtre placée presque au niveau du sol de la cour des Femmes. Un lit, un fauteuil, une table sur laquelle un crucifix était placé, une toilette et un grand paravent cachant des ustensiles plus intimes composaient tout le mobilier de ce réduit où malgré le grand soleil du dehors ne pénétrait qu'un jour parcimonieux et triste. Il y avait là deux femmes : l'une était une jeune fille. Accorte et fraîche, elle se tenait debout près de la toilette. C'était Rosalie Lamorlière, la nièce du concierge Richard. L'autre, assise dans le fauteuil et toute vêtue de noir, tenait ses mains pâles nouées sur ses genoux. A sa vue, le cour de Rougeville manqua un battement : c'était la Reine.

Elle se leva pour accueillir les deux hommes avec une politesse résignée qu'on ne lui rendit pas.

- Je viens, comme d'habitude, voir si tu n'as besoin de rien, citoyenne, dit Michonis. Et aussi te présenter mon adjoint, le citoyen Gousse qui m'assiste dans ma lourde tâche...

Etranglé d'émotion, incapable de parler, Rougeville toucha vaguement son bonnet tandis que la Reine inclinait la tête. A la retrouver ainsi, son âme se gonflait d'affliction. Il voyait devant lui une femme de trente-sept ans, vieillie bien avant l'âge, un visage cireux marqué par la maladie, la douleur, les injures quotidiennes et surtout le chagrin éprouvé depuis qu'elle était séparée de ses enfants. Certes, sous le bonnet de linon entouré d'un ruban noir, ses beaux cheveux descendaient toujours sur son épaule en boucles gracieuses, mais ils étaient presque blancs. Quant au regard bleu, les larmes en avaient délavé la couleur, éteint la flamme. Pourtant, prisonnière, menacée, insultée, cette femme conservait une inimitable majesté. Pourtant, elle était toujours celle que le chevalier adorait et vénérait depuis qu'à son retour d'Amérique, il s'était incliné pour la première fois devant elle. Et le plus dur était de ne pas pouvoir se jeter à ses genoux.

Cependant, le regard dont Marie-Antoinette avait effleuré le nouveau venu s'animait un peu tandis qu'une rougeur fugitive passait sur ses pommettes. Il y eut même l'ébauche d'un sourire et Rougeville comprit qu'elle l'avait reconnu pour celui qui, le 20 juin, l'avait sauvée en l'obligeant à rejoindre le Roi dans la salle du Conseil. Des larmes, alors, montèrent à ses yeux.

Michonis, pour sa part, entretenait le garde Gilbert des nombreuses difficultés de sa charge. Rougeville en profita pour s'approcher du poêle et laisser tomber comme par mégarde l'un de ses oillets, puis il jeta à la Reine un coup d'oil qu'elle ne comprit pas. Alors, il s'approcha, se pencha et très vite chuchota :

- Ramassez l'oillet qui contient mes voux les plus ardents. Je viendrai vendredi... Puis, plus bas encore : Quand nous serons sortis, formulez une réclamation quelconque !

Cela dit, il sort avec Michonis qui a enfin fini son discours et veut lui faire visiter la cour des Femmes. C'est là que Gilbert les rejoint, annonçant que la prisonnière veut déposer une réclamation au sujet de la nourriture. Et Michonis de grogner :

- Cela m'étonnait aussi qu'elle n'ait rien trouvé à redire. Maintenant, j'en ai pour un quart d'heure à entendre ses jérémiades...

Il semble si mécontent que le citoyen Gousse lui propose tout naturellement d'y aller à sa place. Et Michonis, bien sûr, accepte :

- Bon, vas-y, mais tâche de ne pas te laisser entortiller! C'est qu'elle est finaude la mâtine!

- Dans cinq minutes je suis là...

Le dialogue, en effet, est rapide. Rosalie est sortie, la Reine est seule.

- Votre témérité me fait frémir, dit Marie-Antoinette qui a eu le temps, à l'abri de son paravent, de trouver le billet et de le lire. Il contient l'annonce qu'on reviendra le vendredi suivant avec de l'or pour acheter les gardiens.

- Il fallait que je vienne, répond-il. J'ai de l'argent, des complices dont Michonis et Batz ainsi que des moyens sûrs de vous tirer d'ici.

- J'ai fait le sacrifice de ma vie et seuls mes enfants me tourmentent.

- On s'en occupera. Votre courage est-il abattu?

- Ma santé, oui, mais mon cour ne l'est pas.

- Alors gardez espoir, Madame, nous vous sauverons...

Il n'en dit pas davantage : la femme Harel qui s'occupe de la Reine avec Rosalie vient d'entrer avec un seau d'eau. Celle-là n'était certainement pas une sympathisante : Rougeville le comprit et sortit sans saluer en bougonnant dans le meilleur style Michonis.

En quittant la Conciergerie, il se rendit chez Roussel où il logeait alors avec Batz et qui servait en quelque sorte de quartier général. Il rendit compte de la visite et passa ensuite l'une des meilleures nuits de sa vie, bercé par l'espérance. Mais le lendemain, alors que les trois hommes étaient à table, Michonis accourut. Il semblait très troublé.

- Je viens de là-bas, dit-il en se laissant tomber sur une chaise, et je crois bien que nous l'avons échappé belle...

- Il s'est passé quelque chose? demanda Batz déjà sur la défensive.

- Oui. Quelque chose qui aurait pu être grave. Ce matin, la femme Richard, la concierge qui porte ses repas à la Reine, a voulu, par jeu, explorer les poches du gendarme Gilbert, histoire de lui chiper les lettres d'amour de sa bonne amie. J'ignore s'il y en avait mais, parmi les papiers qu'elle a sortis, elle en a trouvé un qu'elle m'a porté tout droit en disant qu'il lui semblait suspect.