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Une bourse assez ronde qui ne contenait certainement pas d'assignats passa de la main de l'homme dans celle de la femme qui la soupesa.

- C'est quoi?

- Des jaunets. Ceux qui nous emploient sont généreux comme tu vois, mais continue à ouvrir l'oil. Il peut y avoir d'autres tentatives et il ne faut pas qu'elle en réchappe ! Sinon les Autrichiens en feraient la Régente avec tout ce qui s'ensuit et on ne veut pas de ça.

- T'inquiète pas ! Le jour où on la raccourcira sera le plus beau de ma vie ! Je la hais bien, tu sais !

- Qu'est-ce qu'elle t'a fait ?

- Elle avait tout et moi rien ! Il était temps que ça change...

- Bon, préviens-moi s'il y a autre chose. Moi, je vais finir mon pichet et je rentre....

Il regagna le cabaret. La femme Harel le suivit des yeux puis, avec un petit rire, elle fit sauter la bourse une ou deux fois dans sa main avant de la fourrer dans son corsage sous l'abri du fichu. Ensuite, elle voulut repartir vers le Palais, mais Batz bondit. Ses doigts d'acier se refermèrent sur le cou de la femme qui ne l'avait pas vu venir. Elle n'eut pas le temps de pousser un cri et s'écroula dans la poussière, morte.

Un instant il la regarda, envahi d'une sombre joie, puis, la tirant par les pieds, la rapprocha des Trois-Pampres pour être certain que l'homme la verrait en sortant. Ce qui ne saurait tarder puisqu'il avait annoncé qu'il retournait seulement terminer son vin. Batz se dissimula de nouveau, mais plus près, et attendit. Pas longtemps, trois ou quatre minutes tout au plus, et l'homme reparaissait.

Il eut un haut-le-corps en voyant le cadavre, faillit s'enfuir mais se ravisa, regarda autour de lui et, suivant ainsi à la lettre le raisonnement de Batz, s'agenouilla pour fouiller sa complice et reprendre la bourse qu'il lui avait donnée. Batz, alors, bondit sur lui en criant " A la garde ! ", tout en sachant fort bien qu'il y avait peu de chance de la voir paraître à cette heure de la nuit, mais sa voix sonore tonna dans le silence nocturne, chassant les chats et attirant au-dehors les quelques clients du cabaret.

Pris au dépourvu, l'homme s'écroula sous son poids au moment précis où il retirait la bourse du corsage. Il tenta de se relever, mais Batz l'étendit à terre d'un maître coup de poing.

- Qu'est-ce qui se passe ? demanda le patron des Trois-Pampres qui accourait avec une lanterne. Qui es-tu ?

- Caporal Forget, de la section Le Pelletier. Je viens de voir ce bandit étrangler cette femme pour la voler. Regarde !

L'agresseur tombé près de sa prétendue victime essayait de reprendre ses esprits. Il avait lâché la bourse et quelques pièces d'or brillèrent dans la poussière, allumant de curieuses flammes dans l'oil du cabaretier et de ceux qui l'avaient suivi.

- Et qu'est-ce que tu veux qu'on y fasse ?

- Que tu la mettes au frais dans ta cave jusqu'à ce que la garde vienne la chercher. C'est une des nôtres, une femme du peuple et elle doit être vengée...

- La Garde nationale? grommela l'autre, on l'aime pas tellement. Elle est presque aussi curieuse que la police... Et puis, c'est un client.

- C'est pas toi qui accuses, c'est moi et j'ai tout vu. En outre, un service en vaut un autre : laisse seulement une pièce dans la bourse. Les autres, tu les partageras avec ces braves gens...

Les " braves gens " avaient tous des têtes à faire frémir, mais ce langage-là avait de quoi leur plaire. En outre, rendre service au caporal Forget leur délivrait presque un certificat de civisme, quelque chose de bien précieux pour des truands en ces temps où la vertu était à l'ordre du jour.

- Va chercher tes copains, citoyen, on s'en occupe, conclut le cabaretier en empoignant le " client " qui tentait de fuir. Puis il éclaira de sa lanterne le visage de la morte :

- Connais pas ! Tu saurais qui c'est, toi ?

- Peut-être, fit Batz en se penchant sur elle. Mais oui, bien sûr que j'ia connais. C'est la femme à Harel, le policier. Je l'ai vue y a pas longtemps à la Conciergerie où elle surveillait l'Autrichienne. Va pas être content, Harel, et Fouquier-Tinville non plus.

Mais il n'avait pas besoin d'en rajouter. Le siège de son auditoire était fait... et les pièces d'or avaient déjà disparu quand l'homme fut ramené à l'intérieur et bouclé dans la cave.

- On t'attend, citoyen caporal, conclut le patron. Tu peux nous faire confiance, y s'envolera pas !

Une heure plus tard, le complice de la femme Harel était arrêté. Batz n'avait eu aucune peine à reconnaître en lui Louis-Guillaume Armand, le mouchard qui avait failli le faire arrêter chez Roussel à son retour de Londres. Il savait maintenant pour qui il travaillait en réalité et, finalement, regretta de ne pas l'avoir reconnu plus tôt. C'eût été si facile de le tuer lui aussi ! Seulement, le caporal Forget n'aurait pas acquis un statut privilégié dans la taverne où recrutaient Antraigues et les autres agents de Monsieur...

CHAPITRE IX

LE PARADIS PERDU

Toute sa vie, Jean de Batz devait regretter de n'avoir pas tué Armand. Celui-ci ne resta pas longtemps en prison. Il connaissait toutes celles de Paris, ou presque, pour y avoir séjourné auprès de tel ou tel prisonnier dans le rôle infâme du mouton. On appréciait trop, en haut lieu, les services de l'affreux personnage pour ne pas lui rendre rapidement une liberté dont il faisait si bon usage.

Michonis, de son côté, cria bien haut au scandale et joua l'imbécile avec un naturel admirable, plaidant la bonne foi surprise et rejetant toute la responsabilité de la tentative sur le " citoyen Gousse " dont il n'imaginait pas un seul instant qu'il pût nourrir la moindre sympathie pour la veuve Capet. Il savait pouvoir charger Rougeville sans crainte de lui causer le moindre désagrément : avant que l'aube ne se lève, Batz avait mis son ami à l'abri dans les carrières de plâtre de Montmartre. Michonis n'en fut pas moins emprisonné à la Force.

Ce fut la Reine qui eut le plus à souffrir de cet échec. Les deux gendarmes, Gilbert et Dufresnes, furent destitués, les époux Richard renvoyés. Seule la jeune Rosalie Lamorlière fut autorisée à garder son poste mais, dès le lendemain, la cellule fut fouillée de fond en comble. Par un raffinement mesquin, on ôta à la prisonnière les deux bagues qui lui restaient, et son linge : dorénavant, ses chemises lui seraient données une à une. Ensuite, on la changea de prison, la cellule initiale étant apparue trop proche de la porte. A présent, il faudrait passer cinq grilles avant de l'atteindre et les gardiens s'installèrent dans la chambre même, n'hésitant pas à obliger la Reine à se lever la nuit pour fouiller son lit. Le complot de l'oillet n'avait fait que rendre plus cruel le calvaire qu'elle endurait.

Batz, dont le nom n'avait même pas été prononcé, en eut pleinement conscience et souffrit comme un damné. Le meurtre de la femme Harel ne l'apaisait pas. Il ne cessait de se reprocher de ne pas l'avoir éliminée plus tôt. Sans ce misérable grain de sable pétri de haine, la Reine serait peut-être déjà en sûreté de l'autre côté de la frontière ! Marie, qu'il était allé rejoindre comme le condamné poursuivi se jette dans l'asile d'une église, était le témoin navré de ses nuits sans sommeil passées à arpenter son cabinet de travail ou à errer dans le jardin comme s'il espérait de la terre une réponse aux questions angoissées qu'il se posait.

Les deux premières nuits, Marie ne chercha pas à s'en mêler. Elle avait déjà vécu des heures semblables après la mort du Roi et elle l'aimait trop pour ne pas ressentir sa souffrance d'écorché vif, au point d'en oublier sa propre douleur. La troisième nuit, cependant, elle entendit, vers une heure, le léger grincement de la porte-fenêtre et, s'enveloppant d'un saut de lit, elle le rejoignit au jardin. Il était assis sur un banc de pierre disposé de façon à pouvoir contempler les buissons de rosés, à ce point prisonnier de ses sombres pensées qu'il ne l'entendit pas venir derrière lui et ne tressaillit même pas quand elle appuya la main sur son épaule. D'un geste naturel, il posa, sans se retourner, sa main sur les doigts soyeux :