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Batz pensait à peu près la même chose en répondant au salut de cet homme et en le regardant s'asseoir en face de lui. En vérité, il avait une mine affreuse que n'arrangeaient pas sa longue veste noire boutonnée jusqu'au cou et son chapeau rond. Le teint était blême avec, aux pommettes, des rougeurs malsaines, la voix basse, enrouée, mais les yeux mobiles qui avaient déjà fait le tour du célèbre café gardaient toute leur acuité. Ils détaillèrent avec une sorte d'avidité l'élégante redingote de toile blanche que Batz portait ce jour-là, ses mains fines et fortes toujours admirablement soignées, le visage énergique aux traits accusés, le pétillement des prunelles noisette sous le surplomb des sourcils droits et la longue bouche au sourire désinvolte. Cet homme-là respirait l'argent, et c'était le parfum que Maillard préférait entre tous. Cependant, Chabot ouvrait le débat.

- Citoyen Batz, dit-il, je t'amène un bon garçon qui a rendu de grands services à la République et que celle-ci ne récompense pas selon ses mérites.

- Je les connais, dit Batz, et je m'étonne justement avec toi que la République se montre si peu avisée. Quoi, citoyen Maillard, on ne t'a pas donné le poste de responsabilité que tu méritais? Que fais-tu ?

- Je suis un policier et rien de plus, grogna l'autre. Un argousin que Garât n'a même jamais l'air de reconnaître quand il le rencontre...

- C'est mesquin! Et en quoi pourrais-je t'être utile? Il me serait difficile de te faire monter en grade, étant seulement un financier, pas un haut fonctionnaire...

- Les hauts fonctionnaires ne pensent qu'à s'emplir les poches et moi, j'aimerais bien qu'on s'occupe des miennes...

Une brutale quinte de toux lui coupa la parole et le plia en deux pendant quelques instants. Vivement, Batz emplit un verre d'eau et le lui tendit. Quand il retrouva un peu de souffle, Maillard le but avec l'avidité d'un fiévreux.

- Tu es malade ? demanda le baron.

- Comme tu peux voir. La fièvre ne me quitte guère et je voudrais au moins pouvoir me soigner autrement qu'en faisant le guet des nuits entières et les pieds dans la boue...

- Si c'est pas malheureux ! s'indigna Chabot. Un homme qui pourrait rendre de si grands services...

- A la Convention sans doute, mais à moi ?

- Si tu peux payer, fit Maillard avec une soudaine brutalité, tu verras ce que je peux faire. Je ne dois rien à personne et c'est à moi qu'on doit ! Ces misérables, j'aimerais pouvoir les massacrer tous comme...

Il eut la présence d'esprit de s'arrêter, mais Batz impitoyable continua :

- ... comme ceux de l'Abbaye ?

- Pourquoi pas ? Je peux toujours compter sur mes garçons, mes tape-dur. C'est une force non négligeable, crois-moi. Et il vaut mieux les avoir avec soi que contre soi !

- Je n'en doute pas, dit Batz qui saisissait la menace. Il se peut que je fasse appel à toi un jour prochain. En attendant et pour te permettre de voir un bon médecin...

Trois pièces d'or se retrouvèrent dans la main du policier sans qu'il comprît comment elles y étaient arrivées. Elles allumèrent un reflet dans son regard, mais il ne jugea pas utile de remercier et se contenta de demander :

- Où puis-je te trouver, désormais ?

- Nulle part et partout. C'est moi qui t'appellerai.

Comprenant que l'entretien était terminé, Maillard se leva et sortit, suivi presque immédiatement par Chabot.

- Tu as bien fait, camarade ! Tu verras que tu en seras content. Quant à moi, il faut que j'aille à mes affaires : c'est demain que je m'installe chez nos bons amis ! Ah, j'oubliais : mon mariage est fixé au 14 octobre. Je compte sur toi...

Et sans écouter la réponse, il s'esquiva de ce pas allègre qui était le sien depuis qu'il fréquentait Léopoldine. Batz attendit un instant, commanda du café et le fit servir à la table de Pitou qu'il rejoignit :

- J'ai rêvé, fit celui-ci, ou bien vous avez payé ce misérable ? Ne me dites pas que vous l'avez enrôlé ?

- Non. M'apporterait-il la tête de Robespierre sur un plat d'argent que je ne le pourrais pas. Il m'inspire trop de dégoût... mais c'est un homme très malade : je lui ai seulement fait la charité...

- Vous placez bien mal vos charités.

- Il ne faut pas voir cela de cette façon. Je n'ai fait que le neutraliser. Dans son état de santé, la seule chose qui l'intéresse, c'est l'argent. En lui faisant espérer qu'il en aura beaucoup, je l'incite à se tenir tranquille. On ne tue pas la poule aux oufs d'or et ce bas policier est un nid de serpents à lui tout seul. Mais parlons d'autre chose. Pourquoi ne vous voit-on plus à Charonne ? Marie s'inquiète et, en ce moment, je la laisse trop souvent seule...

- Avec Devaux et Biret tout de même, sans compter les autres domestiques? Non, ne vous fâchez pas, j'ai compris ce que vous entendiez, mais à mon tour de reprocher : on dirait que vous n'avez plus besoin de moi ?

- Je ne veux pas vous gâcher dans des opérations où vous feriez seulement nombre et qui vous auraient déjà compromis. Disons... que je vous garde pour la bonne bouche !

- Vous n'allez plus tenter de sauver la Reine ?

- Non, répondit Batz le visage soudain figé. Dieu seul, je crois, pourrait la sauver. Elle est trop bien gardée : par la force moins peut-être que par la haine et vous comme moi devons rester vivants.

- Qu'appelez vous la bonne bouche ?

- Ai-je vraiment besoin de vous le dire ? Je suis toujours l'homme du Roi, Pitou, et mon roi existe !

- Pas très heureux sans doute! Je suis allé au Temple, il y a deux jours pour voir... un camarade qui y est souvent de garde. J'ai aperçu l'enfant qui jouait au jardin sous la surveillance de Simon : il m'est apparu bien tenu, propre et en bonne santé...

- La femme Simon est une brave femme. On dit qu'elle s'est prise d'affection pour lui.

- ... mais l'éducation que lui donne Simon est épouvantable. Il a juré d'en faire un parfait sans-culotte et ne néglige rien pour cela : il ne le frappe pas mais il le fait boire, il lui apprend d'affreuses chansons, un vocabulaire abominable et le petit, à ce que l'on dit, apprend trop bien ! Au point, parfois, d'indigner les municipaux...

- Ce n'est qu'un enfant et les enfants adorent les nouveautés ! Passer de Mme de Tourzel à Simon, cela fait une sacrée différence! J'ai eu moi aussi des renseignements : Simon lui explique que c'est se montrer un homme qu'agir et parler ainsi...

- Il y a tout de même des limites, murmura Pitou avec tristesse. On m'a dit qu'un jour - la Reine était encore au Temple - le petit Louis jouait aux dames avec Simon quand, à l'étage au-dessus, il a entendu un grand bruit comme si on traînait des meubles. Cela l'agaçait et il aurait dit alors : " Est-ce que ces salopes ne sont pas encore guillotinées ? " Un enfant qui adorait sa mère peut-il changer à ce point en quelques jours ? ajouta le jeune homme écouré.

Relevant les yeux sur son ami, il lut l'horreur sur son visage.

- Je n'ai pas de réponse à cela, Pitou. Sinon peut-être... sans doute même qu'il répète comme un perroquet les mots nouveaux qu'on lui enseigne sans en connaître le sens.

- Passe pour l'insulte, mais la guillotine il doit tout de même bien savoir ce que c'est ? On ne lui a pas caché la façon dont est mort son père ?

- Là non plus, je n'ai pas de réponse... ou alors, son intelligence aiguisée par la peur et le chagrin est-elle plus vive que nous ne le pensions? Peut-être sait-il déjà que hurler avec les loups est la meilleure façon de se protéger et d'endormir la méfiance de l'ennemi. Mais vous avez raison, Pitou : il faut faire en sorte que cette " éducation " ne se prolonge pas trop longtemps ! Ni l'habitude de boire ! ajouta-t-il avec une rage froide.