Sans qu'il s'en doute, Maillard avait été suivi. Armand, venu chez lui dans l'après-midi, était arrivé juste à temps pour le voir sortir d'un pas pressé qui était inhabituel à ce malade. Ce qui suffît à lancer le mouchard sur ses pas. Il le vit rejoindre Chabot et gagner avec lui le Palais-Royal, entrer chez Corazza et prendre place à la table d'un homme que sa haine reconnut avant ses yeux. Il n'y avait pas assez de monde dans le célèbre café pour qu'il pût entrer lui-même sans se faire voir, alors il resta derrière la vitre et comprit que l'ancien huissier était en train de se vendre et que l'étrange changement de Chabot pourrait bien avoir là sa source.
Quand le conciliabule s'acheva, il se garda bien de suivre ce qui n'était après tout que menu fretin toujours facile à retrouver pour s'attacher à l'homme qui osait paraître en public à visage découvert. L'arrêter était impossible : aucun mandat, en effet, n'existait contre lui et s'il y en avait eu, si l'on avait lancé son nom au moment de l'exécution de Capet, ils avaient disparu. En outre, il aurait fallu avoir du monde sous la main et chez Corazza il n'y avait pas beaucoup de chance de trouver de l'aide. Ce qu'il fallait, c'était savoir où logeait le conspirateur.
II le vit se lever, jeter quelques assignats sur la table, serrer deux mains au passage, adresser un signe d'amitié au patron et enfin sortir un instant sur la galerie, juste le temps de s'engouffrer dans l'escalier voisin menant à l'un de ces salons de jeu presque aussi nombreux au Palais-Égalité que les maisons de passe. Le plus célèbre d'entre eux, le plus élégant aussi, celui de M. Aucane et des dames de Sainte-Amaranthe, ayant disparu, les autres refusaient du monde presque vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il y avait foule autour des tables de pharaon ou de trente-et-quarante, une foule hétéroclite, disparate, sentant le vin, le tabac refroidi et la sueur plus que l'iris, la verveine ou la rosé. Armand vit Batz se frayer un passage jusqu'à la roulette, miser. Malgré lui, l'espion suivit la course de la petite boule d'ivoire. Le numéro joué par Batz gagna... mais la mise resta sur le tapis et, quand l'espion chercha celui qu'il appelait déjà son gibier, il ne le trouva plus. Batz avait disparu sans que personne puisse dire ce qu'il était devenu : les joueurs ne s'intéressent qu'à ce qui se passe sur la table.
Il eut beau chercher, nulle part il ne trouva trace de l'homme à la redingote blanche. Alors, furieux et déconfit, il se rendit chez Robespierre pour lui dénoncer les agissements louches de Maillard et, le soir même, le policier comparaissait devant l'Incorruptible.
Le lendemain soir, Pitou soupait chez Cortey comme cela lui arrivait assez souvent lorsqu'il n'était pas de service. Entre lui et le solide gaillard qu'était l'épicier, l'amitié née pendant la préparation de l'enlèvement de Louis XVI s'était développée, cimentée même. Habités par la même foi royaliste et le même dévouement à Jean de Batz, les deux hommes s'étaient reconnus frères et, dans la période de " basses eaux " que venait de traverser Pitou contraint par les exigences de son service et la volonté du baron à se tenir un peu en retrait des événements, frustré d'autre part dans son amour pour Laura, la belle santé morale, l'optimisme et la chaleur dégagés par le chef militaire de la section Le Pelletier s'étaient révélés singulièrement réconfortants.
En dépit des difficultés de ravitaillement, le repas servi par Marie-Rosé, la robuste quinquagénaire qui veillait sur la petite fille de Cortey et sur sa maison - son épouse était morte peu de temps après la naissance de l'enfant -, avait été fort honorable et s'achevait par un blanc-manger accompagné de craquelins et d'un vin de Malvoisie dont la cave gardait encore quelques bouteilles. Il était à peu près onze heures du soir quand les pas d'une troupe en marche éveillèrent des échos et s'arrêtèrent devant la porte qui résonna bientôt sous les coups d'un pommeau de sabre.
- Seigneur ! marmotta Marie-Rosé qui assistait à la dégustation de son chef-d'ouvre. Qu'est-ce que c'est que ça?
- On va le savoir tout de suite !
Jetant sa serviette, Cortey se précipita à la fenêtre qui était ouverte sur une nuit singulièrement douce pour un 30 septembre, se pencha, reconnut celui qui frappait :
- C'est toi, citoyen Vergne? Qu'est-ce que tu veux?
L'interpellé leva vers le carré lumineux de la fenêtre où se découpait la puissante silhouette un sourire menaçant, tout en agitant un papier :
- Perquisitionner... citoyen. J'ai là un ordre du Comité de sûreté générale !
- Une perquisition? Chez moi et par mes hommes ? gronda Cortey découvrant les quelques gardes nationaux dont s'entourait ce Vergne qu'il n'aimait pas. Ancien huissier comme Maillard, dont il avait été l'un des massacreurs, il remplissait à la section les fonctions de commissaire politique, comme son collègue Lafosse dont le museau de fouine apparut soudain dans la lumière. C'étaient des " robespierristes " purs et durs, hostiles depuis le premier jour à la force militaire de la section. Cortey savait qu'ils le détestaient, le jalousaient et malheureusement, depuis la tentative d'enlèvement de la famille royale au Temple, le généreux capitaine avait éloigné ceux de ses hommes qui pouvaient être compromis. Il en restait, cependant, mais il n'y en avait aucun ce soir où, par malheur, les deux commissaires étaient de permanence.
- Parfaitement, chez toi, grinça Vergne. Tu es accusé d'abriter le dangereux conspirateur qu'on appelle le baron Bac. Alors, tu ouvres, ou on enfonce la porte ?
- Je viens! jeta Cortey en refermant la fenêtre puis, reculant dans la pièce, il ajouta pour Pitou : Inutile... et dangereux que l'on te trouve ici. Marie-Rosé va te faire sortir par la rue des Filles-Saint-Thomas pendant que je vais les recevoir.
La maison de Cortey formait, en effet, l'angle de cette rue et de la rue de la Loi presque en face de la rue Ménars où avaient vécu Batz et Marie. C'était un vaste bâtiment comportant l'habitation, le magasin et même un hôtel meublé dit hôtel de Calais où il hébergeait quelques personnes âgées. Une porte, assez bien dissimulée, sur la première artère permettait de sortir de la maison sans être vu.
Aussitôt Marie-Rosé prit une chandelle d'une main et poussa Pitou vers l'escalier, pressée par Cortey qui, avant d'aller faire face aux assaillants, murmura très vite :
- Tu as entendu ? Ils cherchent Batz. Va le prévenir si tu sais où il est.
- Je crois, oui.
En le quittant la veille chez Corazza, le baron lui avait dit son intention d'aller passer un ou deux jours près de Marie " pour se laver l'esprit et les yeux " après son entrevue avec le massacreur. Cependant, Pitou ne voulait pas s'éloigner sans avoir vu comment se terminerait l'incompréhensible visite domiciliaire. Une fois dehors, il fila vers l'ancien couvent abandonné, prit la rue Vivienne, la rue Colbert où il s'arrêta un instant près de la fontaine pour se rafraîchir la figure et chasser les fumées du vosne-romanée et du malvoisie de Cortey, puis revint par la rue de la Loi où il se dissimula dans une porte cochère d'où il voyait parfaitement ce qui se passait chez Cortey.
De toute évidence, on fouillait la maison de fond en comble, sous l'oil goguenard de l'épicier que Pitou pouvait apercevoir par la fenêtre, les bras croisés et la pipe au coin de la bouche, suivant les efforts des envahisseurs pour découvrir ce qu'ils ne pouvaient trouver. Le tout orchestré par les braillements de Marie-Rosé qui, criant au voleur, faisait un assez joli vacarme qui fit ouvrir bien des volets et attira du monde dans la rue. Ce qui permit à Pitou de se rapprocher. Prenant le quartier à témoin d'un pareil scandale, Marie-Rosé descendit rejoindre deux voisines à qui elle racontait avec indignation comment les gens de la section l'avaient empêchée de finir son dessert : " Un blanc-manger comme autrefois et que j'avais réussi à confectionner pour le " petit " et moi, rugissait-elle. Et venir me mettre mon ménage cul-pardessus tête que je vais en avoir pour au moins huit jours à tout remettre en ordre? Sans compter la casse? Et tout ça pour rien?... "