Il était déjà plus d'une heure du matin et Laura ne trouvait toujours pas le sommeil. Le lamentable spectacle de la soirée en était sans doute responsable mais il n'avait fait qu'augmenter ce qu'elle ressentait depuis le matin. Inquiète, nerveuse, elle avait eu tout le jour l'impression d'une catastrophe imminente. Lasse de se tourner et de se retourner dans son lit, elle enfila pantoufles et robe de chambre pour descendre dans l'intention de faire un tour au jardin. Sans allumer la moindre chandelle. La nuit était claire et elle connaissait si bien sa maison !
Elle allait atteindre l'une des portes-fenêtres du salon quand elle entendit la cloche du portail et se figea, le cour arrêté. Les visiteurs d'une heure aussi tardive n'étaient généralement pas animés de bonnes intentions. Cela signifiait le plus souvent visite domiciliaire, voire arrestation... Cependant, elle prit son courage à deux mains et se dirigea vers le vestibule. Mais déjà une lumière s'était allumée dans la loge du portier où habitait Jaouen et elle le vit sortir pour aller ouvrir la porte piétonne prise dans le grand vantail. Deux gardes nationaux entrèrent très vite. A l'éclairage de la lanterne que tenait Jaouen, Laura reconnut Pitou qui parlementa un instant avec le majordome. Quant à l'autre, il lui était inconnu mais quelque chose dans sa silhouette retint son attention. Etait-ce la façon désinvolte de porter l'uniforme fatigué, la largeur des épaules, le dos si droit, un je ne sais quoi... elle sortit sur le perron :
- Qu'y a-t-il, Jaouen? C'est notre ami Pitou, il me semble ? Pourquoi le retenez-vous ?
- Je ne voulais pas vous réveiller...
- Je ne dormais pas encore. J'allais même faire un tour au jardin. Entrez ! Entrez vite !
Elle les regarda monter vers elle et une joie soudaine emplit son cour, un cour que les apparences du caporal Forget ne pouvaient tromper. Ce fut vers lui, d'ailleurs, qu'elle tendit d'abord les mains.
- Aurais-je cette joie que vous ayez besoin de moi?
Son sourire était rayonnant mais Batz n'y répondit pas. Tandis qu'il arrachait chapeau, perruque, moustache d'un geste las, le pli douloureux creusé entre ses sourcils ne s'effaça pas.
- C'est vrai, Laura, je viens vous demander asile. Charonne a été investi la nuit dernière; Marie et Pitou m'ont contraint à fuir mais... Marie a été arrêtée avec tous nos gens. Peu de temps avant, on s'est saisi de Cortey.
Laura eut un cri :
- Marie ! Marie arrêtée ? Mais pourquoi ?
- Sans doute pour lui faire dire où l'on a une chance de me trouver... Mais ne pouvons-nous parler ailleurs que dans ce vestibule ?
- Je suis impardonnable! Venez! Jaouen, du vin... et quelque chose pour les réconforter! Vous semblez recrus de fatigue, mes pauvres amis.
Elle avait pris le bras de Batz pour l'entraîner au salon où Bina, accourue au bruit, était déjà en train d'allumer un candélabre. Elle reçut l'ordre d'aller préparer une chambre et même deux, Pitou ayant lui aussi besoin de repos.
- J'accepte volontiers, soupira celui-ci en s'abandonnant aux douceurs d'une bergère. Nous n'avons pas cessé de courir depuis la nuit dernière...
Il raconta, plus en détail, ce qui s'était passé chez Cortey puis chez Marie, comment, après avoir fui par le parc du château de Bagnolet, Batz et lui avaient trouvé un refuge provisoire dans le couvent abandonné de Saint-Mandé pour y attendre l'ouverture des barrières. C'est là que Batz avait revêtu l'uniforme du caporal Forget. Ensuite ils étaient allés à la section Le Pelletier pour y apprendre des nouvelles : Cortey n'avait pas reparu et Marie avait été conduite à Sainte-Pélagie. On s'y était alors rendu et Pitou, qui connaissait vaguement le concierge, lui avait remis de l'argent pour que la " citoyenne Grandmaison " dont il était l'admirateur et qui était aussi l'amie de plusieurs conventionnels, soit traitée aussi bien que possible. Rassurés sur ce point, on était reparti : il s'agissait de trouver un abri pour la nuit et dans cette quête on alla de déception en déception : Roussel était absent pour quelques jours, Benoist d'Angers et Delaunay en mission, chez Pitou lui-même c'était impossible, le logement étant trop exigu et l'oil de sa logeuse trop curieux. Restaient les maisons de la rue de la Tombe-Issoire et le local de la rue des Deux-Ponts, mais Batz n'y apparaissait que sous un certain aspect et, pour l'instant, celui de garde national était le plus commode.
- C'est moi qui ai pensé à vous, Mademoiselle Laura, dit Pitou. Le baron ne voulait pas...
- Et pourquoi, s'il vous plaît ?
Batz, à demi étendu dans un fauteuil, avait fermé les yeux. Il répondit cependant :
- Parce qu'il devient dangereux d'être de mes amis. Me donner l'hospitalité relève de la témérité.
- Je croyais, dit Laura avec douceur, vous avoir exposé un jour à cet endroit même que ma maison vous était ouverte à quelque moment que ce soit et vous aviez accepté, il me semble ?
- Oui parce que j'étais persuadé n'y avoir jamais recours. Cela dit, ne me croyez pas ingrat ! Je vous remercie du fond du cour. Ce ne sera d'ailleurs que pour peu de temps. Quand Roussel reviendra...
- Non, coupa la jeune femme, ce ne serait pas prudent puisque cette adresse est déjà connue. Rappelez-vous, quand vous m'avez amenée chez vous, ne m'avez-vous pas dit que personne ne m'y chercherait? A mon tour de vous dire : personne ne vous cherchera chez une... Américaine. Ou alors quittez Paris !
- En abandonnant Marie... et mes projets? Je mourrai plutôt que renoncer! Mes plans sont en bonne voie, je dois continuer...
- Alors restez ici, je vous en prie ! Le temps qu'il vous faudra.
- Et si votre amitié vous menait à l'échafaud? Sachez-le, ce peuple est en train de devenir fou.
- Je m'en suis aperçue ce soir même. Il est possible, en effet, que mon passeport américain devienne insuffisant. Alors je vous rappellerai que, lorsque vous m'avez obligée à accepter de continuer à vivre, c'était contre la promesse d'utiliser cette vie pour une noble cause au lieu de la perdre pour rien. Notre pacte, à ce moment, sera rempli.
- Ne l'aviez-vous pas déclaré caduc ?
- Peut-être, mais j'ai changé d'avis. Courir sus à Pontallec ne me paraît plus une priorité. J'ai mieux à faire dès l'instant où vous avez besoin de moi...
A cet instant Pitou applaudit comme s'il était au théâtre et, tandis que les deux autres le regardaient avec une surprise un peu scandalisée, il eut un bon sourire :
- Bravo! Mais ne pourrait-on remettre cette belle joute oratoire à demain matin ? Je tombe de sommeil, moi!
Laura se mit à rire :
- Vous avez raison. Allons dormir!
Mais si elle se coucha, elle ne trouva pas davantage le sommeil qu'avant l'arrivée des deux hommes. La présence de Batz dans sa maison lui causait une grande excitation en même temps qu'un sentiment étrange. Il était là, chez elle, à deux pas d'elle, l'homme qu'elle aimait plus que tout au monde, et pourtant elle n'éprouvait pas la joie qu'en d'autres temps, elle en eût ressenti. Certes elle le défendrait, le cacherait, l'aiderait de tout son pouvoir de dévouement, mais les confidences douloureuses de Marie, de Marie qui s'était laissé jeter en prison pour préserver sa fuite, donnaient un goût amer à cet amour : celui du doute qui s'insinuait. Pour elle, Jean et Marie ne faisaient qu'un et si le bonheur dont rayonnait la jeune femme, certains matins de Charonne, lui faisait sentir les tourments d'une envie dont elle avait honte, c'était un fait que l'on ne pouvait remettre en question. Même s'il était arrivé à Jean de lui témoigner, à elle, quelque chose d'un peu plus chaud que de l'amitié et si parfois il lui arrivait d'espérer. A présent il y avait cette jeune fille qui se disait sa fiancée... et plus encore, cette Michèle Thilorier assez audacieuse pour venir réclamer son amant jusque chez sa rivale. Alors, la question lancinante se posait : qui était Batz et qui aimait-il? Les femmes qu'il admettait à partager sa vie de conspirateur n'étaient-elles pour lui que le repos du guerrier? Des fleurs qu'il cueillait pour oublier, le temps d'une griserie, la grande idée qui l'habitait et l'austère devoir qui en découlait? Comment savoir quel visage se cachait au fond de ce cour hermétique ?