- Mais..., souffla Marie. C'est la Du Barry?
- Oui. Elle a été arrêtée récemment, à son retour de Londres où elle était partie à la recherche des joyaux volés dans son pavillon de Louveciennes. Telle que vous la voyez là, elle prépare sa défense au cas où elle serait traduite devant le Tribunal révolutionnaire. Marie ouvrit de grands yeux :
- Au cas où ? Ne sait-elle pas que c'est une quasi-certitude ?
- Si, mais elle ne croit pas qu'on puisse lui vouloir du mal. D'abord, elle n'est pas émigrée puisqu'elle est rentrée. En outre, elle pense qu'elle pourra toujours acheter son acquittement avec la fortune qui lui reste. Voulez-vous que je vous présente ? Nous sommes très amies, vous savez ? C'est à elle et au roi Louis XV que je dois mes premiers engagements... Et puis elle est vraiment charmante. Elle nourrit celles d'entre nous qui sont démunies.
- Avec plaisir, mais ce sera pure curiosité. J'ai, moi aussi, quelques moyens de survivre.
- De toute façon, on vous y aiderait. Nous formons une sorte de communauté, ici. C'est, ajouta la Raucourt avec une soudaine angoisse qui fit fléchir sa célèbre voix, la seule façon de faire face à la peur d'un lendemain dont nous nous efforçons d'oublier l'horreur
Troisième partie
L'IMMOLATION
CHAPITRE XI
CHABOT, LE CAPITULE ET LA ROCHE TARPÉIENNE
- David? Vous êtes allée voir David?
La colère qui vibrait dans la voix de Batz n'annonçait rien de bon. Le seul nom du peintre la déchaînait et Laura en éprouva un choc : c'était la première fois que Jean s'emportait contre elle. Elle n'en fit pas moins face avec détermination :
- Et pourquoi pas, s'il vous plaît ? Entre artistes on se doit de s'aider et cet homme peut faire libérer Marie. Talma m'a dit...
- Ce que peut dire Talma n'a aucune importance. Le malheureux a déjà suffisamment à faire entre ses amis girondins menacés de mort et l'accusation qui lui est faite d'avoir dénoncé ses anciens camarades de la Comédie-Française.
- Je suis certaine qu'il n'en a rien fait !
- Je le crois aussi mais, à moins de tâter lui-même de la prison, il aura du mal à s'en laver. Alors, comme il ne savait comment se débarrasser de vous, il vous a envoyée à son bon ami David?
- Vous n'y êtes pas du tout ! C'est moi qui lui ai demandé d'intervenir auprès de David. Lui et Julie m'ont alors répondu que je réussirais mieux si je m'en occupais moi-même.
- Et que vous a dit le maître? fit Batz avec un sourire féroce.
- Qu'il y apporterait ses soins si je lui permettais de faire mon portrait. Il a d'ailleurs jeté quelques traits sur des feuilles de papier.
- Votre portrait! Vraiment? Et, bien entendu, il viendra vous peindre ici, dans votre cadre ?
- Non. Ses toiles sont grandes en général. J'ai vu le portrait inachevé de Mme Chalgrin. Admirable quoique un peu grand. Je dois aller chez lui, mais je n'irai que lorsque Marie sera libérée !
- Vous êtes vraiment d'une innocence ! fulmina Batz. Je vais vous expliquer, moi, comment cela va se passer : il vous fera venir encore et encore en vous distillant l'espérance. Vous dites qu'il a fait le portrait de Mme Chalgrin ? Je ne sais comment il a pu obtenir cela d'elle, car je peux vous assurer qu'il lui inspire une peur affreuse. Sans doute en marchandant je ne sais quelle grâce! Mais elle ne l'aura, cette grâce, que lorsqu'elle aura accepté de devenir sa maîtresse. Et il vous en pend tout autant au nez, miss Adams !
Laura pâlit. Elle se souvenait trop bien de la scène violente dont elle avait été le témoin en arrivant au Louvre : Emilie Chalgrin s'échappant de l'atelier à demi dévêtue, poursuivie par les injures et les menaces d'un homme qui ressemblait davantage à un satyre qu'à un génie du pinceau.
- Il n'osera pas. Il me croit une étrangère plus ou moins protégée par le gouvernement actuel. En outre, si Marie n'est pas libérée quand j'y retournerai, je lui dirai que je ne reviendrai plus. Je refuse l'idée que Marie reste longtemps en prison.
- Alors il vous mettra le marché en main : ou vous couchez avec lui, ou il abandonne Marie à son sort!
- Eh bien, s'il faut en arriver là, je coucherai avec lui...
La gifle lui coupa le souffle. Les yeux soudain emplis de larmes, elle considéra avec stupeur le visage convulsé de fureur qui lui faisait face et porta d'un geste machinal sa main à sa joue endolorie. Alors il lui tourna le dos :
- Pardonnez-moi ! Vous imaginer dans les bras de cet homme m'est insupportable! Je vous défends d'y retourner, vous m'entendez? Je vous l'interdis ! Je... je n'ai pas besoin de vous pour sortir Marie de prison. J'ai déjà pris des dispositions.
- Je n'en doute pas, murmura-t-elle confuse, mais... êtes-vous certain qu'elles seront efficaces?
- Je le crois... Je l'espère de tout mon cour!
Elle se rapprocha de lui qui ne la regardait toujours pas, posa une main timide sur une épaule solide mais qu'elle sentit pourtant frémir.
- Et si cela ne suffisait pas ? demanda-t-elle doucement. Deux précautions valent mieux qu'une et je me crois assez forte pour amener David à nous aider sans courir trop de risques.
- Jurez ! gronda-t-il. Jurez que vous n'y retournerez pas !
- Si je n'y vais pas au moins une fois, cela peut être imprudent. Si je déchaîne sa colère...
Cette fois il se retourna et elle vit son regard plein d'une sombre fureur :
- Êtes-vous folle ou faut-il tout vous dire? Le danger d'être violée par David n'est pas le seul que vous puissiez courir chez lui.
- Et quoi encore? fit-elle avec un haussement d'épaules en pensant qu'il la prenait vraiment pour une petite fille devant qui l'on peut agiter tous les épouvantails de la terre.
- Vous pourriez y rencontrer... votre époux.
- Mon... époux? Vous voulez dire... Pontallec?
- Je ne vous en connais pas d'autre, dit-il avec une grimace, conscient d'avoir enfin touché une corde sensible. Lui et David sont... sinon d'excellents amis, du moins de grandes relations d'affaires. Médusée, elle réussit tout de même à articuler :
- Mais... comment savez vous cela?
- Je vais vous le dire.
Et Batz raconta comment, à l'établissement thermal de Passy, il lui avait été donné de surprendre une conversation entre les deux hommes et les conclusions qu'il en avait tirées :
- Il m'est apparu qu'il valait mieux ne rien vous révéler. Si, pour s'emparer des affaires de celle qu'il a tuée, Pontallec est descendu - ou a fait semblant de descendre car il demeure certainement attaché au comte de Provence -jusqu'à s'acoquiner avec Lecarpentier, le bourreau du Cotentin, il est plus dangereux que jamais et je ne voulais pas que vous vous lanciez à l'assaut d'une forteresse dont le premier contact vous aurait brisée. Or telle que je vous connais, vous n'auriez rien voulu entendre. Surtout pas la voix de la raison !
Laura garda le silence un moment, s'efforçant d'assimiler ces extraordinaires révélations. C'était pire encore que ce qu'elle supposait : Pontallec la main dans la main avec des assassins, des terroristes ! Cela dépassait vraiment l'imagination.
- Quoi que vous en pensiez, murmura-t-elle enfin, je ne suis pas folle. Me jeter dans la gueule du loup n'est pas ce que je désire. Tout au moins pour le moment, ajouta-t-elle avec tristesse. Et puisque vous avez besoin de moi...
L'instant d'après elle était dans ses bras. Jean s'était saisi d'elle avec une violence qu'il ne mesurait pas mais qui traduisait trop bien le tumulte de son âme :
- Oui, j'ai besoin de vous ! Tellement plus que vous ne pouvez le supposer ! Pour mener à bien ma tâche, sans doute, mais aussi parce que je ne peux plus imaginer de ne plus vous sentir auprès de moi, de ne plus vous regarder, toucher votre main de mes lèvres ! Oh ! Laura, Laura ! Il y a si longtemps que je lutte contre cette passion que vous m'inspirez ! Depuis le jour, je crois, où je vous ai ramenée chez moi...