- J'ai dit à miss Adams ce que vous avez fait pour moi et je veux vous en remercier...
- C'est inutile. J'en aurais fait autant pour n'importe qui. Tenez ! J'ai réussi à voler ça...
Il lui tendit un objet enveloppé dans un sac en papier dont, à la forme, le baron devina ce que c'était : un petit soulier de peau couleur prunelle dont Laura accueillit l'apparition par un cri :
- Mon Dieu, c'est...
- Oui, la Reine l'a perdu en arrivant sur l'écha-faud. C'est vous qui le garderez, Laura. Un jour vous le remettrez à son fils... ou à sa fille ! Deux fois merci, Jaouen ! Mais pourquoi avez-vous fait cela ?
- Pour que vous cessiez de vous défier de moi, l'un comme l'autre. Oui, je suis républicain mais un peuple qui commet de tels actes se déshonore. Il est devenu capable du pire... et il faut sauver les enfants. Je vous aiderai si vous le souhaitez !
- Alors, pour la troisième fois : merci !
Quand Joël Jaouen se fut retiré, Batz revint lentement vers la maison avec Laura. Il tenait toujours entre ses mains l'émouvante relique et ne cessait de la contempler :
- Savez-vous quel est le nom de cette couleur?
- Naturellement : c'est prunelle !
- Le nom entier, c'est " prunelle à la Saint-Huberty ". Comme vous l'ignorez sûrement, la Saint-Huberty était une cantatrice de l'Opéra. Très célèbre ! Mais depuis trois ans, elle est l'épouse de l'homme que je hais le plus au monde : le comte d'Antraigues. Un intrigant pervers qui, de son repaire suisse où il n'a rien à craindre, dirige une agence d'espionnage au service des Princes, mais surtout du comte de Provence. C'est lui qui a fait échouer toutes nos tentatives de sauver la Reine pour qu'elle ne puisse réclamer la régence. Mais je ne lui laisserai pas le Roi ! Il se peut que je parte bientôt...
- Avec lui ?
- Pas encore. Son départ nécessite une préparation minutieuse qui peut demander quelques mois.
Quand l'affaire que je mène en ce moment n'aura plus besoin de moi, je compte me rendre en Auvergne où l'un de mes amis, un Suisse, est en train d'acheter en mon nom un très beau domaine où j'installerai Marie quand je pourrai la faire sortir de Paris. Un château cette fois, ajouta-t-il en souriant à une image, et qui au cour de la France pourra accueillir le jeune roi quand nous le ramènerons conquérir son royaume.
- Vous voyez loin ! murmura Laura avec un rien d'amertume parce que, dans cet avenir-là, Jean ne semblait pas lui réserver de place, puis changeant de ton : Où comptez-vous conduire le Roi quand il quittera le Temple ?
- Jersey... l'Angleterre... peut-être même l'Amérique ainsi que me le propose notre ami Swan. L'important est de le sortir de ce coupe-gorge qu'est devenu son royaume.
- Le plus loin possible de ses oncles, je suppose ? Où se trouve Monsieur?
- Pour ce que j'en sais encore, à Hamm, en Allemagne, mais il aurait dans l'idée de venir à Toulon où sont les Anglais. Depuis la mort de son frère, il fatigue les chancelleries européennes pour se faire reconnaître régent, un titre qui revient de droit à la mère du Roi parce que la régence n'est pas soumise à la loi salique. En vain jusqu'à présent ! Dans cette affaire toute l'Europe soutient le point de vue de l'Autriche; mais maintenant...
Il imaginait sans peine ce que serait la réaction de Monsieur quand lui parviendrait, bientôt, la nouvelle de l'exécution de la Reine. Il croyait l'entendre et, de fait, en recevant le courrier de Paris, celui-ci a laissé tomber avec un sourire sar-castique :
- Nous verrons bien si la cour de Vienne refusera encore de me reconnaître pour régent.
Laura, cependant, essayait d'en savoir un peu plus sur les projets de celui qu'elle aimait :
- Vous êtes certain qu'une fois en Auvergne vous ne serez pas tenté d'aller plus loin ? Pour remercier votre ami suisse, par exemple?
- Et attaquer Antraigues dans son repaire ? Mais il a quitté Mendrisio en juillet dernier pour s'installer à Venise auprès de son ami Las Casas, l'ambassadeur d'Espagne auprès de la Sérénissime, qu'il a persuadé de l'attacher officiellement à ses services. De là, il peut communiquer plus facilement avec l'Angleterre, l'Autriche, la Russie, ce qui augmente de beaucoup ses rémunérations. Toulon ne lui paraissant pas sûr, il essaie de convaincre Monsieur de venir à Vérone où il l'aurait sous la main.
- Je vois, soupira Laura dont ce flot de renseignements n'apaisait pas les doutes. Mais y a-t-il si loin de la Suisse à Venise ? Est-ce suffisant pour vous éviter la tentation ?
Batz prit la main de Laura pour y poser un baiser infiniment tendre que n'arriva pas à atténuer son sourire moqueur :
- Ce n'est qu'une fois affronté à elle que l'on mesure s'il est possible d'y résister. J'admets qu'elle sera forte, mais pour le moment j'ai encore à faire ici.
II fallait pousser à la roue l'affaire de la Compagnie des Indes que Chabot, perdu dans les délices de sa lune de miel, semblait avoir un peu perdue de vue. Or, comme celui-ci l'avait annoncé, il était toujours assidu aux séances de la Convention comme des Jacobins.
Deux jours après les noces, Delaunay passait à la seconde phase de l'action décidée. Sans se soucier de troubler un tendre tête-à-tête, il débarqua au petit matin rue d'Anjou, le front soucieux.
- Désolé de te déranger, dit-il quand l'autre apparut en déshabillé galant c'est-à-dire à moitié nu et le cheveu en broussaille, mais on parle, au Comité de sûreté générale, de te mettre en accusation.
- Moi ? Et qui donc ?
- Amar, Panis, David... Je suis désolé de te le dire, mais ton mariage avec une Autrichienne fait un effet déplorable.
- Comment ça, déplorable ? Ils le savaient bien tous que Poldine était autrichienne ? D'abord, elle ne l'est plus, puisque ma femme ne saurait être que française et même ses frères ont obtenu notre nationalité. En outre, leur civisme ne fait de doute pour personne. Junius est un grand homme.
- Eh bien, justement... pas si grand que ça! On dit que sa fortune est fictive et qu'en fait de recevoir deux cent mille livres de dot, c'est toi qui les aurais apportées, et qu'elles sont le fruit de tes spéculations.
- Mais c'est ridicule ! souffla Chabot abasourdi. Tout le monde sait que les Frey sont riches, bien connus à Vienne et...
- Bien connus, oui... mais pas comme on le croyait. En fait, ils ne seraient ni Frey, ni riches. Ce sont des Juifs de Moravie nommés Drobuska, célèbres pour leurs malversations. Ils auraient même fui l'Autriche en y laissant leur famille pendant qu'on les pendait en effigie au Kohlmarkt.
- Leur famille? Mais elle est ici leur famille : c'est Léopoldine !
- Eh non ! La femme de Junius et ses deux filles seraient restées en Autriche. Il a aussi un fils de seize ans qu'il a amené en France et qui sert dans l'armée.
- Ce n'est pas son fils, c'est son neveu et il est bien la preuve vivante de leur patriotisme puisqu'il est soldat?
- Il serait surtout espion !
- Oh! C'est ignoble! Quelle infamie! Et ma Poldine, elle serait quoi ? Une espionne elle aussi ?
Delaunay prit un petit temps, comme s'il hésitait à assener la suite, puis soupira :
- Ça, c'est plus ennuyeux encore. Elle est peut-être leur sour, la plus jeune. Il y en aurait deux autres dont l'une végète en Autriche et l'autre est richement entretenue par un baron allemand. Quant à Léopoldine, les dénonciations qui affluent au Comité prétendent qu'elle sort du lit de l'empereur d'Autriche à qui ses frères l'ont vendue tout enfant. Moi, je n'en crois rien, tu penses bien, ajouta-t-il en voyant Chabot se décomposer sous ses yeux.
- Des dénonciations, balbutia-t-il, mais d'où sortent-elles ?
- Va savoir? Ton mariage a fait du bruit et il vaut toujours mieux ne pas susciter l'envie. La jalousie ne désarme jamais.
- Moi qui croyais n'avoir que des frères ! pleurnicha l'ex-capucin.