- C'est grand, la Normandie, grogna Pitou avec un regard sur Laura. Ça touche même la Bretagne pas bien loin de Saint-Malo...
La jeune femme tressaillit et ouvrait déjà la bouche pour dire qu'elle voulait y aller aussi, mais Batz alla prendre sa main sur laquelle il mit un baiser.
- Soyez tranquille, j'ai, pour l'instant, d'autres chats à fouetter que courir sus au sieur Pontallec. Il aura son tour mais pour le moment je vais préparer les relais pour la fuite du Roi. Il ne peut plus être question de Jersey. Lecarpentier fait régner la terreur sur toutes les côtes qui pourraient servir de points d'embarquement. Louis XVII gagnera l'Angleterre...
- Par Boulogne ? compléta Pitou. Sur l'un de vos deux navires ?
- Laissez votre imagination tranquille, Pitou! C'est moi que Robespierre cherche en premier et vous pensez bien qu'il doit savoir ce qu'il en est de ma petite organisation. J'ai d'ailleurs rendu leur liberté à mes hommes en leur faisant cadeau des bateaux. C'est Swan qui se charge de la traversée de la Manche. On embarquera sur la côte au nord de Caen et moi je vais d'abord à Carrouges où l'enfant pourra prendre un peu de repos. C'est une vraie forteresse au bord de la grande forêt d'Ecouves et il y a des souterrains en cas d'alerte.
- Carrouges, Carrouges, reprit le journaliste. Ça appartient au général Le Veneur, ça? Et il est en prison à Amiens, si ma mémoire est bonne
- Eh oui! C'est ainsi que la République récompense les nobles qui ont commis l'imprudence de la servir, mais je ne suis pas très inquiet pour Alexis Le Veneur que je connais bien. D'abord, il a toujours été sincère dans ses convictions et n'a jamais trahi. Ensuite, son aide de camp, Lazare Hoche qui vient de prendre un grand commandement, est le fils d'un de ses gardes-chasse et il mourra plutôt que laisser son général aller à l'échafaud.
- Et vous voulez conduire le Roi dans son château?
- Eh oui. Le Veneur n'y est pas mais la comtesse Henriette, sa femme, y est. Et elle est, elle, royaliste. Je sais où je vais, Pitou, ajouta-t-il doucement. Et, sur ce, à bientôt mes amis !
Un cri de Laura le retint au seuil du salon :
- Et Marie?
- Tant que je ne cherche pas à l'approcher, elle est en sécurité rue Ménars.
- Puis-je aller la voir ?
- Dès l'instant où je ne suis plus chez vous, pourquoi pas ?
- Ne lui dirai-je rien de votre part? Vous savez combien elle vous aime !
Un instant de silence, puis Batz eut un sourire infiniment tendre :
- Vous savez très bien ce que vous lui direz. Il faut qu'elle oublie Michèle Thilorier !
Laura pensa qu'elle avait déjà bien du mal à l'oublier elle-même. Cependant, elle ne mettrait jamais en doute la parole de Batz.
- Je lui rappellerai votre devise : " In omni modo fidelis ", murmura-t-elle presque machinalement mais pour le regretter aussitôt devant la grimace douloureuse dont il tenta de faire un sourire. Cela ressemblait trop à un sarcasme. Elle voulut se racheter, le rappeler mais il avait déjà disparu.
Dans le vestibule, Batz rencontra Jaouen :
- Je m'en vais, lui dit-il, et je ne sais quand je reviendrai. Veillez bien sur elle !
- Une recommandation superflue! De toute façon, si vous vous éloignez, le danger en fait autant. Mais que Dieu vous garde !
Batz alors tendit une main que Jaouen serra sans hésiter. Par-delà les sentiments contraires, les hommes d'honneur se reconnaissent toujours...
Le lendemain, au moment où Laura se disposait à sortir pour se rendre chez Marie et parlementait avec Jaouen qui prétendait l'accompagner, Jean Elleviou fit son apparition. Un mouchoir de soie et une énorme écharpe blanche de laine tricotée compromettaient un peu son élégance habituelle. En outre, il avait le nez rouge, l'oil aqueux et un chat semblait avoir élu domicile dans sa gorge.
- Miséricorde! gémit-il. Vous sortez? Moi qui venais vous demander un moment de paix, un coin de feu et peut-être une tisane! Je suis enroué comme vous pouvez l'entendre et plutôt patraque !
- Plutôt oui. Vous devriez être dans votre lit.
- Je voudrais bien... si j'avais l'assurance d'y être seul! Mais depuis qu'elle me sait malade, la Mafleuroy campe dans ma chambre avec des intentions tellement évidentes que c'en est écourant. Cette femme ne comprendra donc jamais que je ne l'aime plus ?
- C'est sûrement la chose que les femmes ont le plus de peine à comprendre, sourit Laura. Mais entrez, mon ami ! Le coin de feu vous est ouvert et vous aurez votre tisane! Comment avez-vous fait pour sortir?
- Par la fenêtre de la cuisine et je n'ai pas cessé de courir depuis la rue Marivaux. Je suis rompu ! ajouta-t-il d'un ton si lamentable que Laura le prit par le bras pour le conduire au petit salon de musique où flambait un bon feu. Et l'installa sur le canapé avec force coussins.
- Bina va prendre soin de vous.
Il interrompit un soupir de soulagement pour s'inquiéter :
- Vous sortez?
- Oui. Je vais voir Marie Grandmaison, rue Ménars.
- Ce n'est pas prudent. On dit qu'elle est très surveillée.
- Elle a tout de même le droit de recevoir une amie, je suppose ?
- Je ne suis pas certain que vous supposiez bien. Au moins faites-vous accompagner par cet homme des bois qui vous sert de majordome ! Les rues sont de moins en moins sûres...
Cela, Laura l'avait déjà remarqué. Depuis la mort de la Reine, chaque jour le grincement sinistre des roues des charrettes emmenant des condamnés à l'échafaud faisait frémir les habitants de la rue Saint-Honoré et de la rue Royale. Il y avait eu les Girondins, Mme Roland, l'ex-duc d'Orléans, Bailly l'ancien maire de Paris, le séduisant Barnave qui se disait pourtant " l'enfant chéri de la Révolution "... et qui avait aimé la Reine, mais ils étaient les vedettes en quelque sorte et d'autres malheureux plus ou moins anonymes, comme l'ancien ministre de la Justice Duport-Dutertre mort avec Barnave, les accompagnaient ou les suivaient sur les degrés de la guillotine. La police était partout et plus personne ne pouvait s'affirmer à l'abri d'une dénonciation. La peur comme les brouillards glacés de ce mois de novembre finissant s'étendait peu à peu sur la ville...
Laura se laissa en fin de compte convaincre de sortir avec Jaouen, et cela d'autant plus qu'elle allait désormais à pied. La moindre voiture ressemblait à présent à une provocation, et même les fiacres étaient moins employés parce que leur usage signifiait une certaine aisance. Enveloppée d'une grande cape noire à capuchon qui la défendait aussi bien du froid vif que de l'humidité, Laura se rendit donc rue Ménars munie comme elle l'eût fait pour une malade d'un pot de miel et de deux pots de confitures, celles que l'on avait faites avec les prunes de Charonne ! Jaouen les portait dans un panier avec un bouquet de marguerites d'automne mais quand ils arrivèrent devant la maison de Marie, Laura n'eut même pas le temps de tirer la sonnette : un municipal surgit aussitôt :
- Qu'est-ce que tu veux, citoyenne ?
- Voir la citoyenne Grandmaison. C'est bien là qu'elle habite ? répondit-elle en forçant un peu son accent étranger qui fit aussitôt froncer le sourcil de son interlocuteur :
- Tu es quoi, toi? Tout de même pas une Anglaise ?
- Non. Je suis américaine. Je m'appelle Laura Adams, ajouta-t-elle en montrant sa carte de civisme, et Marie Grandmaison est mon amie. Aussi je viens lui faire visite.
- Eh ben, je suis désolé mais tu la verras pas. La citoyenne Grandmaison ne se visite plus ! ajouta-t-il avec un gros rire. Elle a pris une mauvaise fièvre, alors on la garde au chaud !
- Elle est malade? interrogea Laura déjà inquiète.
- On peut appeler ça comme ça ! Elle a pris la mauvaise fièvre royaliste. Ça pardonne pas souvent ces temps-ci !