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- Vas-y, citoyenne Simon ! l'encouragea Gaspard. Je vais monter tout ça là-haut avant de retourner au Temple. Toi, tu as suffisamment grimpé et descendu d'escaliers pour aujourd'hui !

- Ah ça, c'est bien vrai ! soupira-t-elle. Après ces terribles étages de la Tour, ceux d'ici vont sembler doux à mes pauvres jambes !

- Quand tu auras fini, tu viendra boire un verre ? proposa Gagnié.

- Merci beaucoup, citoyen, mais il faut que je rentre à la prison. En principe je ne dois pas en sortir, et ici on est presque dehors.

Tandis que Marie-Jeanne se rendait chez le cuisinier, aidée par celui-ci, Gaspard empoigna la corbeille de linge où était l'enfant et s'engagea avec elle dans l'escalier mais, au lieu d'entrer chez les Simon, il sortit une clef de sa poche et ouvrit la porte du logement libre. Il alla jusqu'à la fenêtre, l'ouvrit sans bruit, se pencha au-dehors et miaula doucement par deux fois. Aussitôt, deux ombres apparurent qui se postèrent sous la fenêtre. L'homme alors sortit l'enfant de la corbeille après avoir étalé à terre une grande couverture qui attendait là, la noua aux quatre coins, attacha le tout à une corde apportée d'avance elle aussi et, portant le paquet à la fenêtre, le fit glisser doucement jusqu'aux bras que ceux d'en bas tendaient pour le recevoir. Ensuite, il referma fenêtre et porte, rapporta la corbeille chez Simon, acheva son travail, redescendit dans la cour des écuries, détela le cheval qu'il rentra dans l'une des stalles vides où son propriétaire le récupérerait le lendemain. Puis laissant là la charrette, il sortit une nouvelle clef de sa poche, ouvrit la porte donnant sur la rue et partit d'un pas tranquille en se retenant de toutes ses forces de chanter à tue-tête la joie que lui causait sa réussite. Dans une rue voisine, une voiture attendait, conduite par Pitou. Il sauta à l'intérieur d'un bond aussi léger que son cour, tomba presque dans les bras de Cortey et de Devaux qui avaient déjà sorti l'enfant, toujours endormi, de sa couverture. Pitou démarra aussitôt et l'attelage gagna sans se presser le boulevard du Temple où des plaques de neige s'attardaient encore. Là, Pitou rendit la main : le cheval prit le galop...

Il était environ une heure du matin quand Cortey déposa sur le tapis du salon de Laura le petit Louis-Charles un peu vacillant mais réveillé. L'enfant eut pour le décor élégant qui l'entourait le regard soulagé de qui s'éveille d'un cauchemar, et un sourire pour la belle jeune femme blonde qui lui faisait la révérence... comme autrefois !

- Qui êtes-vous, Madame? demanda-t-il.

- La fidèle servante de Votre Majesté. Mon nom est Laura...

- Celui d'une amie ! coupa Batz, et comme elle vient de le dire d'une servante, comme nous tous !

A cet instant, Jaouen entra, portant sur un plateau une bouteille de vin de Champagne et des flûtes de cristal. Il le posa sur un guéridon puis, l'oil fixé sur l'enfant qui le regardait avec gravité, il s'inclina. Profondément.

Batz déjà emplissait les verres, les distribuait puis, tourné vers le fils de Louis XVI, il éleva avec orgueil le cornet translucide :

- Messieurs ! Au Roi !

Ils burent puis d'un même mouvement mirent genou en terre devant l'enfant qui les avait regardé faire sans rien dire mais qui, soudain, protesta :

- Eh bien et moi ? Est-ce que je n'ai pas le droit de boire avec vous à ma santé ? J'aime le vin, vous savez !

Batz fronça le sourcil. C'était la première trace de l'odieuse " éducation " menée par Simon depuis six mois. Mais Laura emplit à demi l'un des verres et l'offrit à Louis avec un sourire.

- Le Roi a raison, dit-elle. Il est bien normal qu'il fête avec nous sa libération.

- Mmm ! C'est bon, fit le petit garçon qui avait tout avalé d'un trait. J'en veux encore !

- Certainement pas, sire, coupa Batz. Le vin énerve et le Roi doit songer à se reposer. Nous allons rester ici jusqu'à demain soir, après quoi il nous faudra entreprendre un long voyage. Long et difficile afin que le Roi échappe définitivement à ses ennemis. Donc avant tout reprendre des forces, car ensuite il faudra tout accepter : les mauvais chemins, les déguisements, les cachettes... et d'abord m'obéir.

- Qui êtes-vous pour demander cela ?

- Le Roi le saura quand il sera hors de tout danger. J'aurai l'honneur de me présenter à lui... avant de le quitter. Pour l'instant je suis Jean. Pas d'autre nom jusque-là !

- Et si je veux savoir, moi ?

- Disiez-vous "je veux! " à Simon?

L'enfant rougit et baissa la tête mais ce fut pour regarder par en dessous l'homme qui lui parlait si fermement.

- Pour quoi faire ? marmotta-t-il. Et, avec lui au moins, je m'amusais. Il me racontait des histoires, m'apprenait des mots nouveaux... et puis on trinquait !

Au frémissement de ses narines, Laura sentit que Batz allait se mettre en colère et elle se hâta d'intervenir.

- La chambre est prête, dit-elle, et nous aurons tout le temps de parler demain. Attendez-moi, ajouta-t-elle. Je reviens dans un moment.

Elle tendit la main, mais l'enfant fit semblant de ne pas la voir et se dirigea seul vers la porte, salué par les quatre hommes. Laura sortit derrière lui. Quand elle revint, un peu plus tard, Cortey, Devaux et Pitou étaient partis. Batz, debout devant la cheminée à laquelle il appuyait ses deux mains, un pied sur un chenet, regardait les flammes d'un air sombre qui inquiéta la jeune femme.

- Quelque chose ne va pas ? murmura-t-elle.

- Oui. J'avoue ne pas comprendre. Ce garçon devrait être heureux d'échapper à son enfer. Or, mis à part le Champagne, je me demande s'il ne le regrette pas. Il n'a pas eu un mot de gratitude...

- Nous avons peut-être eu tort de le traiter en roi. Dès cet instant, il n'a vu en nous que des serviteurs. Simon, lui, le traitait comme ce qu'il est en réalité : un gamin qui n'a pas encore neuf ans et, en même temps, il lui donnait des habitudes d'homme du peuple. Il le faisait boire peut-être pour qu'il oublie plus vite un autrefois trop beau, pour l'amener à son niveau. Je suis sûre qu'il lui a appris à jurer et vous devriez être heureux qu'il ne l'ait pas fait devant nous.

- Il se peut que vous ayez raison. Cependant, je ne vous cache pas que ma première impression n'est pas très bonne. Pendant que vous le couchiez, s'est-il seulement inquiété de ses parents ?

- Non. Pas un mot et ce n'était pas à moi d'en parler la première parce que je pense qu'il n'ignore rien de leur sort. L'abominable Simon n'a pas dû se priver du plaisir de lui apprendre la nouvelle en ajoutant peut-être que ses parents c'étaient maintenant lui et sa femme.

- Le " chou d'amour " de la pauvre reine ! gronda Batz entre ses dents. Il l'aurait déjà oubliée?... Il est vrai que lorsqu'on est venu l'interroger, durant le procès, il l'a même accusée du pire des crimes pour une mère !

- Il l'aurait aussi bien accusée de faire de la fausse monnaie ! s'écria Laura indignée. Cet enfant devait mourir de peur ! De peur, vous comprenez ? Souvenez-vous qu'après la séparation, on l'a entendu au Temple pleurer et la réclamer pendant trois jours. Le savetier l'a peut-être fait taire avec des coups avant de lui proposer les consolations que vous savez ? Ce n'est qu'un petit garçon, Jean, et il a subi plus que sa part de monstruosité et d'horreur ! Il a dû se forger une coquille pour s'y abriter. En outre il ne connaît aucun de ceux qui viennent de l'enlever. Il faut lui laisser le temps... et à vous aussi !

Abandonnant enfin la cheminée, Batz vint à Laura et la saisit dans ses bras mais seulement pour lui appuyer la tête contre son épaule.

- Peut-être ne suis-je qu'une brute, Laura, mais il faut me pardonner. J'ignore tout de sa vraie nature et il est mon roi, vous comprenez ? Celui à qui j'ai accroché tous mes rêves, tous mes espoirs ! Par toutes les fibres de son être il appartient à l'Histoire et je voudrais tant qu'il en soit digne !