Elle avait commencé par lui rire au nez : comment pouvait-elle savoir où se trouvait Batz, l'homme-Protée, le courant d'air, alors qu'elle était enfermée chez elle et presque gardée à vue ? Puis la lassitude était venue et Marie finissait par ne plus lui répondre, même quand il la brutalisait, ce qui n'était pas rare. Mais le dégoût qu'il lui inspirait était encore le plus difficile à supporter : cet homme avait été jadis l'hôte de Charonne - Batz ignorant jusqu'à quel point il pouvait être infâme le traitait en ami - et même il avait osé lui parler d'amour. Le pire étant qu'il en parlait encore ! Aux Anglaises, Marie pouvait au moins espérer qu'il ne l'y suivrait pas. Elle allait vite découvrir qu'une autre épreuve l'y attendait.
Récemment libérée par les religieuses qui, un temps, étaient restées mêlées aux nouvelles pensionnaires, la maison bien tenue était plus supportable que les autres prisons. Outre qu'elle était belle, elle possédait des jardins, un potager, et aussi un cimetière aussi soigné que les parterres où les détenues avaient la permission de se promener. Ce fut là que Marie fit la connaissance d'une femme encore très belle, âgée d'une quarantaine d'années, qui se promenait mélancoliquement entre les tombes désormais à l'abandon. Et cette femme, après l'avoir regardée avec attention, vint à elle:
- Vous êtes mademoiselle Grandmaison, n'est-ce pas ?
- Pour vous servir, madame. D'où vient que vous me connaissiez?
- Vous êtes célèbre, ou plutôt vous l'étiez puisque vous avez choisi de quitter la scène, mais nous avons un... ami commun. Jean de Batz ne vous a-t-il jamais parlé de nous? Je suis Mme d'Epremesnil.
Un frisson où le froid humide de ce jour n'entrait pour rien glissa le long du dos de Marie et elle scruta avec une sorte d'avidité le beau visage encore lisse et pur sous le casque de cheveux bruns à peine argenté, cherchant une ressemblance.
- En effet, admit-elle sans se compromettre. Le conseiller d'Epremesnil est fort connu pour son talent oratoire et ses attaques contre les abus de la royauté...
- ... qui lui ont valu un désagréable séjour à l'île Sainte-Marguerite au temps de l'affaire du Collier, parce qu'il avait pris position contre la Reine ? fit Françoise d'Epremesnil en souriant. Mais c'est une vieille histoire et nous ne sommes mariés que depuis peu. Batz, je crois bien, n'a même pas su notre mariage, bien qu'ils eussent toujours été très proches. Mon époux est, ou plutôt était, administrateur de la Compagnie des Indes et Jean l'un des principaux actionnaires.
- Vous dites " était " ? J'espère qu'il n'est pas...
- Mort ? Non, arrêté seulement, dit la dame avec tristesse, et je crains beaucoup pour lui. Le peuple qu'il savait si bien charmer jadis le hait à présent.
Suivit une longue évocation d'un époux qu'elle semblait aimer fort. Elle parla même de son enfance à Pondichéry dont son oncle, Duval de Leyrit, était gouverneur alors que son père, Duval d'Epremesnil, gendre du grand Dupleix, régnait sur Madras. Marie l'écouta patiemment : elle avait l'impression que cette femme, en faisant resurgir de sa mémoire ces gloires passées et le charme exotique des terres lointaines, cherchait à repousser la grisaille et la mesquinerie d'un présent aux perspectives affreuses.
- Il a été arrêté avant moi, soupira-t-elle en conclusion. Il revenait de Normandie où nous avons un château près du Havre, Maréfosse. Son fils, qui a d'ailleurs épousé ma fille aînée, y demeure de façon continue. Jean de Batz y est venu souvent...
Il fut impossible à Marie de ne pas saisir la balle au bond en jouant l'ignorance :
- Votre fille aînée ? En auriez-vous d'autres ? Si, pourtant, vous êtes mariée depuis peu...
- Il s'agit d'un remariage. J'ai, en effet, deux filles d'une première union avec l'avocat au Parlement Jacques Thilorier. Il nous a quittés il y a quelques mois.
- Et... votre seconde fille est mariée?
- Michèle? Non, bien sûr, mais vous devriez savoir tout cela. Il est vrai que Batz a peut-être préféré se montrer discret ?
- Discret? Mais pourquoi?
- Le mot est impropre. Pourquoi donc aurait-il révélé le secret du cour d'une jeune fille à...
Marie se raidit :
- A sa maîtresse? Ainsi, votre fille serait... sa fiancée ?
- Pas vraiment. Elle se considère comme telle parce qu'elle l'aime depuis longtemps et elle est persuadée qu'il devra un jour ou l'autre lui rendre cet amour. Peut-être a-t-elle raison : il a toujours été si charmant avec elle !
- Il est charmant avec toutes les femmes, murmura Marie.
- C'est vrai! Et si séduisant!... Mais je n'aurais pas dû vous parler comme je viens de le faire. Vous l'aimez vous aussi ?
- Oui, madame, je l'aime autant qu'il est possible d'aimer.
Elle le dit avec, dans sa voix, une sorte d'allégresse. Ce qu'elle venait d'entendre lui enlevait une grande partie du poids intolérable sous lequel elle étouffait : Michèle aimait Jean mais rien, dans les propos de sa mère, ne laissait entendre que cet amour fût payé de retour. Quant à cette future maternité, il n'était guère difficile de s'en prévaloir et Marie, à présent, regrettait passionnément d'avoir gardé tout cela pour elle, de ne s'en être pas expliquée avec Jean. Il aurait si bien su apaiser son chagrin ! Il savait si bien l'aimer et donner à sa vie le goût merveilleux, irremplaçable de l'amour comble-Pendant quelques jours, Marie vécut presque heureuse. Mme d'Epremesnil occupait une cellule voisine de celle qu'elle partageait avec Nicole et une sorte d'entente s'établissait entre les deux femmes, heureuses de pouvoir parler d'un homme qui leur était cher à toutes deux quoique à des degrés différents. Et puis, un matin, des prisonniers furent amenés aux Anglaises, et parmi eux il y avait Louis-Guillaume Armand.
- C'est votre faute si j'ai été arrêté, dit-il à Marie de sa voix mauvaise. Je devais livrer Batz et j'ai échoué. Cela peut me mener à l'échafaud. Alors je vous jure que vous allez parler, parce que ma vie en dépend...
En fait, il ne jouait là que son rôle habituel et combien sordide de " mouton ". Et l'enfer recommença pour Marie, harcelée comme par une mouche malsaine par ce misérable qui savait bien, et pour cause, que les gardiens n'interviendraient pas. Celle qui le fit, ce fut Françoise d'Epremesnil, indignée de voir ce personnage s'attacher aux pas de Marie dès qu'elle sortait de sa cellule et qui souvent, la nuit, se faisait ouvrir sa chambre d'où partaient alors les cris désespérés d'une femme qui n'en pouvait plus :
- Je ne sais pas quelle sorte de monstre vous êtes, lui dit-elle, mais je vais vous dénoncer.
- J'y suis déjà ! Qu'est-ce que vous ferez de plus ? répondit-il avec insolence.
- C'est juste. Alors nous emploierons d'autres moyens.
Le lendemain, Armand se trouva coincé contre le mur du cimetière par une véritable horde furieuse où les femmes jouaient un rôle au moins aussi actif que les hommes. Roué de coups, à moitié mort, l'espion ne dut la vie qu'à l'intervention des gardiens. Le soir même, il avait disparu. Marie retrouva un peu de paix...
Pendant ce temps, celle de Laura, assez précaire depuis le départ de Batz, achevait de s'effriter. L'atmosphère de Paris devenait étouffante, faite de peur, de rage et de méfiance. Depuis que le public avait eu connaissance de la prétendue conspiration de l'Étranger, il se persuadait que le danger guettait la nation tout entière, que ladite conspiration avait pour but de détruire la Convention et de rétablir la monarchie, avec tout ce que ce retour comporterait de vengeances globales ou particulières. On disait qu'une armée d'aristocrates s'apprêtait à donner l'assaut à la République, mais on ignorait leurs noms et cela permettait de soupçonner tout le monde. Les dénonciations affluaient dans les deux Comités et les mouchards de la police en profitaient pour régler leurs comptes et rapporter les sons de cloche aberrants qu'ils pouvaient récolter, tel celui-ci : " L'affaire Chabot ne serait qu'une fable inventée par Hébert et Chau-mette pour faire retomber sur une seule tête tout le poids de l'indignation publique... "