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— Je serai dans la cour d’exercice. Les seuls moments où je cesse de me ronger, c’est quand je travaille l’épée avec Hammar. » Hammar était un maître ès armes et le Lige qui enseignait le maniement de l’épée. « Pratiquement tous les jours, je reste là-bas jusqu’au coucher du soleil.

— Très bien. Je vous rejoindrai dès que je pourrai. Et prenez garde à ce que vous dites. Si vous irritez l’Amyrlin contre vous, Élayne et Egwene risquent d’en pâtir aussi.

— Cela, je ne peux pas le promettre, répliqua-t-il avec fermeté. Quelque chose ne va pas dans le monde. Il y a la guerre civile au Cairhien. Pareil et pire au Tarabon et dans l’Arad Doman. Des faux Dragons. Des troubles et des rumeurs de troubles partout. Je ne sais pas si la Tour en est secrètement responsable, mais même ici les choses ne sont pas ce qu’elles devraient être, ou ce qu’elles semblent. La disparition d’Élayne et d’Egwene n’en est qu’une partie. Toutefois, c’est la partie qui me concerne. Je veux découvrir où elles se trouvent. Et s’il leur est advenu du mal… si elles sont mortes… »

Il eut une expression menaçante et, pendant un instant, son visage fut de nouveau ce masque ensanglanté. Plus encore : une épée se dressait dans le vide au-dessus de sa tête et une bannière flottait derrière.

L’épée à longue garde, comme celles dont se servaient la plupart des Liges, avait un héron gravé sur sa lame légèrement incurvée, symbole d’un maître ès armes, et Min se sentit incapable de déterminer si cette épée appartenait à Gawyn ou si elle le menaçait. La bannière portait l’emblème de Gawyn, le Sanglier Blanc chargeant, mais sur un champ vert au lieu du rouge de l’Andor. Aussi bien l’épée que la bannière s’estompèrent conjointement avec le sang.

« Méfiez-vous, Gawyn. » Son avertissement était à double sens. Qu’il surveille sa langue et qu’il se défie également – elle-même ne pouvait pas préciser de quoi. « Il faut que vous soyez très prudent. »

Il scruta ses traits comme s’il pressentait le fond de sa pensée. « Je… j’essaierai », finit-il par répondre. Il arbora un sourire, presque le sourire dont elle se souvenait, mais l’effort qu’il faisait était visible. « Mieux vaut, je suppose, m’en retourner à la cour d’exercice si je compte être au même niveau que Galad. J’ai réussi deux touches sur cinq contre Hammar ce matin, mais Galad en a remporté trois la dernière fois qu’il s’est donné la peine d’aller s’exercer. » Soudain il parut la voir réellement pour la première fois et son sourire devint spontané. « Vous devriez porter des robes plus souvent. Cela vous va bien. N’oubliez pas, je serai là-bas jusqu’au crépuscule. »

Tandis qu’il s’éloignait d’une démarche très proche de la grâce menaçante d’un Lige, Min se rendit compte qu’elle lissait sa jupe sur sa hanche et cessa aussitôt. Que la Lumière réduise tous les hommes en cendres !

Sahra exhala un long souffle comme si elle avait retenu son haleine. « Il a bien belle mine, n’est-ce pas ? dit-elle d’un ton rêveur. Pas autant que le Seigneur Galad, naturellement. Et vous le connaissez vraiment. » Ce qui était à moitié une question, mais seulement à moitié.

Min soupira à son tour. La novice parlerait à ses amies dans leur dortoir. Le fils d’une reine est un sujet de conversation naturel, surtout quand il est beau garçon et possède la prestance du héros des contes de ménestrel. Une femme inconnue était un aliment supplémentaire pour nourrir des hypothèses intéressantes. Cependant, c’était sans remède. En tout cas, cela ne pouvait guère avoir d’inconvénient à présent.

« Le Trône d’Amyrlin doit se demander pourquoi nous ne sommes pas arrivées. »

Sahra redescendit sur terre avec un sursaut, les yeux écarquillés, en ravalant bruyamment sa salive. Agrippant d’une main la manche de Min, elle bondit pour ouvrir un des battants de la porte, tirant Min à sa suite. Dès qu’elles furent entrées, la novice s’inclina vivement dans une révérence et s’écria d’une voix oppressée par la panique : « Je l’ai amenée, Leane Sedai. Maîtresse Elmindreda. Le Trône d’Amyrlin désire la voir ? »

La grande femme au teint cuivré qui se trouvait dans l’anti-chambre portait l’étole large d’une main, insigne de la Gardienne des Chroniques, bleue pour indiquer qu’elle appartenait à l’Ajah Bleue quand elle avait été élevée à ce rang. Les poings sur les hanches, elle attendit que la jeune fille achève sa phrase, puis la renvoya d’un ton bref : « Vous a pris assez longtemps, petite. Retournez à vos travaux maintenant. » Sahra plongea dans une nouvelle révérence et sortit aussi précipitamment qu’elle était entrée.

Min garda les yeux baissés, sa capuche toujours tirée en avant autour de sa figure. Commettre une imprudence devant Sahra suffisait – du moins la novice ignorait-elle son nom – mais Leane la connaissait mieux que quiconque dans la Tour à l’exception de l’Amyrlin. Min avait la conviction que cela n’aurait pas de conséquence à présent, toutefois après l’incident du vestibule elle avait la ferme intention de s’en tenir aux instructions de Moiraine jusqu’à ce qu’elle soit seule avec l’Amyrlin.

Cette fois, ses précautions ne servirent à rien. Leane avança de deux pas, rabattit la capuche en arrière et poussa une exclamation étouffée comme si elle avait reçu un coup dans l’estomac. Min redressa la tête et la regarda à son tour droit dans les yeux hardiment, s’efforçant de feindre qu’elle n’avait pas tenté de passer sans attirer son attention. Des cheveux lisses et noirs à peine plus longs que les siens encadraient le visage de la Gardienne ; l’expression de l’Aes Sedai était un mélange de surprise et de mécontentement d’être surprise.

« Ainsi vous êtes Elmindreda, hein ? » dit Leane rondement. Elle se montrait toujours vive. « Je dois avouer que vous en avez davantage l’air dans cette robe que dans votre… accoutrement habituel.

— Rien que Min, Leane Sedai, s’il vous plaît. » Min parvint à se maîtriser, mais elle eut du mal à ne pas laisser voir son irritation. La voix de la Gardienne exprimait trop d’amusement. Si sa mère avait eu à lui trouver un nom d’après un personnage de conte, pourquoi avait-il fallu que ce soit celui d’une femme qui semblait passer la plupart de son temps à soupirer après des hommes, quand elle ne les encourageait pas à composer des chansons sur ses yeux ou son sourire ?

« D’accord, Min. Je ne demanderai pas où vous étiez ni pourquoi vous êtes revenue habillée en robe, apparemment désireuse de poser une question à l’Amyrlin. Pas maintenant, du moins. » Toutefois, elle avait visiblement l’intention de le faire plus tard et d’obtenir des réponses. « Je suppose que la Mère connaît qui est Elmindreda ? Naturellement. J’aurais dû m’en douter quand elle a ordonné de vous envoyer sans délai auprès d’elle, et seule. Il n’y a que la Lumière pour comprendre pourquoi elle vous supporte. » Elle s’interrompit, l’air soucieux. « Que se passe-t-il, mon petit ? Êtes-vous souffrante ? »

Min rasséréna avec soin ses traits. « Non. Non, je vais bien. » Pendant un instant, la Gardienne lui avait paru regarder à travers un masque transparent de son propre visage, un masque hurlant. « Puis-je entrer maintenant, Leane Sedai ? »

Leane l’examina encore un moment, puis elle indiqua d’un mouvement brusque du menton la salle suivante. « Allez-y. » Min obéit avec une rapidité qui aurait contenté l’autorité la plus tyrannique.

Le bureau de l’Amyrlin avait été occupé au cours des siècles par nombre de femmes prestigieuses et puissantes, et des rappels du fait se voyaient partout dans la pièce, depuis la haute cheminée tout en marbre doré du Kandor, où aucun feu ne brûlait à présent, jusqu’aux lambris en bois clair curieusement veinés, durs comme du fer et pourtant sculptés d’animaux prodigieux et d’oiseaux au plumage bizarre. Ces lambris avaient été apportés plus de mille ans auparavant des pays mystérieux situés au-delà du Désert des Aiels, et la cheminée était deux fois plus ancienne. Le grès rouge poli du sol provenait des Montagnes de la Brume. De hautes portes-fenêtres en arc brisé donnaient sur un balcon. La pierre irisée formant le cadre des fenêtres luisait comme des perles et avait été récupérée dans les ruines d’une cité engloutie par la mer des Tempêtes au cours de la Destruction du Monde ; personne n’avait jamais vu son pareil.