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— Parce que j’ai rendu deux hommes fous par ma beauté et ne parviens pas à prendre une décision », lui répliqua-t-elle d’un ton acerbe.

Il eut un demi-rire amer, qu’il masqua avec un sourire. « Eh bien, cela du moins, je peux le croire. » Il eut un petit rire et lui caressa du doigt le dessous du menton. « Vous êtes une très jolie jeune fille, Elmindreda. Une jolie petite fille intelligente. »

Elle ferma un poing et voulut lui pocher un œil, mais il recula d’un pas léger, tandis qu’elle se prenait les pieds dans sa jupe et manquait de peu tomber. « Espèce d’imbécile à la cervelle pas plus grosse qu’un dé à coudre ! grommela-t-elle.

— Quelle grâce dans le mouvement, Elmindreda, répliqua-t-il rieur. Quelle voix suave, comme un rossignol, ou une colombe roucoulant dans le soir. Quel homme ne serait pas extasié à la vue d’Elmindreda ? » La gaieté s’éteignit et il lui opposa un visage grave. « Si vous apprenez quelque chose, je vous en prie, prévenez-moi. S’il vous plaît ? Je vous en supplierai à genoux, Min.

— Je vous préviendrai », répliqua-t-elle. Si je peux. Si cela ne comporte pas de risques pour elles. Ô Lumière, ce que je déteste cet endroit. Pourquoi ne puis-je pas retourner simplement auprès de Rand ?

Elle laissa Gawyn là et entra seule dans la Tour même, guettant de l’œil les Aes Sedai ou les Acceptées qui pourraient demander pourquoi elle avait dépassé le rez-de-chaussée et où elle se rendait. La nouvelle concernant Logain était trop importante pour attendre que l’Amyrlin la rencontre, apparemment par hasard, à un moment quelconque en fin d’après-midi comme d’habitude. Du moins c’est ce qu’elle se dit. Elle se sentait près d’éclater d’impatience.

Elle n’aperçut que quelques Aes Sedai au détour d’un couloir devant elle ou entrant dans une pièce plus loin, et c’était tant mieux. Personne ne rendait simplement visite au Trône d’Amyrlin. La poignée de servantes qu’elle croisait, s’affairant à leurs tâches, ne lui posèrent naturellement pas de questions, ni même ne la regardèrent à deux fois excepté pour esquisser une rapide révérence presque sans s’arrêter.

Poussant la porte conduisant au bureau de l’Amyrlin, elle prépara un prétexte anodin à débiter la bouche en cœur pour le cas où il y aurait quelqu’un avec Leane, mais l’antichambre était déserte. Elle gagna vivement la porte du fond et passa la tête par l’embrasure. L’Amyrlin et la Gardienne étaient assises de chaque côté de la table de Siuan, qui était jonchée de petites bandes de papier mince. Leurs têtes pivotèrent brusquement vers elle, leurs yeux la fixant comme quatre clous.

« Qu’est-ce que vous faites ici ? s’exclama d’un ton sec l’Amyrlin. Vous êtes censée être une petite sotte venue demander asile, pas une amie de mon enfance. Il n’y a pas de contact entre nous excepté le plus fortuit, en passant. Si nécessaire, je désignerai Laras pour vous surveiller comme une nourrice un enfant. Elle en serait enchantée, je pense, mais je doute qu’il en serait de même pour vous. »

Min frissonna à cette idée. Soudain Logain ne parut plus tellement urgent ; qu’il acquière de la gloire dans les quelques prochains jours était bien peu probable. Toutefois, il n’était pas vraiment la raison de sa venue, seulement un prétexte, et elle ne voulait pas reculer à présent. Fermant la porte derrière elle, elle raconta en balbutiant ce qu’elle avait vu et ce que cela signifiait. Elle continuait à être mal à l’aise en donnant ses explications en présence de Leane.

Siuan secoua la tête avec lassitude. « Encore un souci de plus. La famine au Cairhien. Une Sœur disparue dans le Tarabon. Les raids des Trollocs qui se multiplient de nouveau dans les Marches. Ce fou qui se dit le Prophète et qui soulève des émeutes dans le Ghealdan. Il prêche apparemment que le Dragon s’est réincarné dans un seigneur du Shienar, énonça-t-elle d’une voix incrédule. Même les retombées minimes sont mauvaises. La guerre dans l’Arad Doman a interrompu les relations commerciales avec la Saldaea, et les restrictions entraînent de l’agitation dans le Maradon. Tenobia risque d’être détrônée à cause de cela. La seule bonne nouvelle que j’ai apprise, c’est que la Dévastation s’était retirée pour une raison quelconque. Trois quarts de lieue ou davantage de verdure au-delà des bomes-frontières, sans la moindre corruption ou rien de pestilentiel, tout du long de la Saldaea jusqu’au Shienar. La première fois dans mon souvenir que cela se produit. Toutefois, je suppose qu’une bonne nouvelle doit être compensée par une mauvaise. Quand un bateau a une voie d’eau, c’est sûr qu’il y en a d’autres. Je souhaite seulement que ce soit une compensation. Leane, augmentez la surveillance sur Logain. Je ne vois pas quels ennuis il peut susciter maintenant, mais je ne tiens pas à le découvrir. » Elle tourna vers Min ces yeux bleus au regard pénétrant qu’elle avait. « Pourquoi êtes-vous venue avec cette nouvelle en trémoussant des ailes comme une mouette affolée ? Logain aurait pu attendre. Cet homme a peu de chance de découvrir la puissance et la gloire avant le coucher du soleil. »

L’écho presque mot pour mot de ses propres réflexions incita Min à changer de posture avec malaise. « Je sais », dit-elle. Les sourcils de Leane se haussèrent dans un mouvement avertisseur et elle ajouta vivement : « Ma Mère. » La gardienne eut un hochement de tête approbateur.

« Cela ne m’explique pas pourquoi, mon enfant », dit Siuan.

Min s’arma de courage. « Ma mère, aucune des visions que j’ai eues depuis le premier jour n’a été très importante. Je n’ai assurément rien vu qui désigne l’Ajah Noire. » Ce nom lui donnait encore le frisson. « Je vous ai indiqué tout ce dont j’ai eu l’intuition concernant le désastre que vous autres Aes Sedai aurez à affronter, et le reste ne sert pas à grand-chose. » Elle dut s’arrêter pour s’éclaircir la gorge, avec ce regard perçant posé sur elle. « Ma Mère, il n’y a pas de raison pour que je ne m’en aille pas. Il y a des raisons pour que je parte. Peut-être Rand tirerait-il un réel parti de ce que je peux faire. S’il a conquis la Pierre… ma Mère, il aura peut-être besoin de moi. » Du moins ai-je besoin de lui, imbécile bonne à brûler que je suis !

La Gardienne frémit ouvertement à la mention du nom de Rand. Siuan, d’autre part, éclata d’un bruyant rire sec. « Vos visions ont été très opportunes. C’est important d’être au courant pour Logain. Vous avez découvert le palefrenier qui volait avant que les soupçons se portent sur quelqu’un d’autre. Et cette novice à la chevelure de flamme qui allait se faire mettre enceinte… ! Sheriam y a coupé court – cette jeune fille ne pensera même pas aux hommes avant d’avoir terminé son apprentissage – mais nous ne l’aurions appris que trop tard sans vous. Non, vous ne pouvez pas partir. Tôt ou tard, vos visions vont me tracer une carte jusqu’à l’Ajah Noire et, jusqu’à ce moment-là, elles paient encore davantage que le prix de leur traversée.

Min soupira et pas seulement parce que l’Amyrlin avait l’intention de la retenir. La dernière fois qu’elle avait aperçu cette novice rousse, la jeune fille se faufilait vers une partie boisée du domaine avec un garde musclé. Ils seraient mariés, peut-être avant la fin de l’été ; Min l’avait compris dès qu’elle les avait vus ensemble bien que la Tour n’ait jamais laissé une novice s’en aller tant que la Tour n’y était pas décidée, même quelqu’un d’incapable de poursuivre plus avant sa formation. Il y avait une ferme dans l’avenir de ce couple, et une ribambelle d’enfants, mais le dire à l’Amyrlin ne servirait pas à grand-chose.

« Pourriez-vous au moins faire savoir à Gawyn et à Galad qu’ils n’ont pas à s’inquiéter pour Egwene et leur sœur, ma Mère ? » Le demander l’impatientait, et son ton de voix aussi. Un enfant à qui l’on refuse une tranche de gâteau et qui mendie à la place un biscuit. « Dites-leur ne serait-ce que quelque chose en dehors de cette histoire ridicule de punition à accomplir dans une ferme.