— Est-ce la bonne démarche, ma Mère ? dit tout à coup Leane. Je sais… S’il a Callandor, il doit être le Dragon Réincarné, mais il est capable de canaliser, ma Mère. Un homme qui canalise. Je ne l’ai vu qu’une fois mais, même ainsi, il avait quelque chose de bizarre. Quelque chose de plus que d’être Ta’veren. Mère, est-il tellement différent de Taim quand on y réfléchit ?
— La différence est qu’il est bien le Dragon Réincarné, ma fille, dit calmement l’Amyrlin. Taim est un loup, et peut-être féroce. Rand al’Thor est le chien-loup dont nous nous servirons pour vaincre l’Ombre. Gardez son nom pour vous, Leane. Mieux vaut ne pas en révéler trop trop tôt.
— Entendu, ma Mère », répondit la Gardienne, mais elle paraissait toujours mal à l’aise.
« Allez, allez. Je veux que la Chambre soit assemblée dans une heure. » Siuan regarda s’éloigner la grande femme d’un air pensif. « Il y aura peut-être plus de résistance que je ne le souhaiterais », reprit-elle quand la porte se fut refermée en cliquetant.
Min la regarda attentivement. « Vous ne voulez pas dire…
— Oh, rien de grave, mon enfant. Pas tant qu’elles ignorent depuis combien de temps je m’occupe du petit al’Thor. » Elle relut la bande de papier, puis la laissa choir sur la table. « J’aurais aimé que Moiraine m’en explique davantage.
— Pourquoi n’en a-t-elle pas dit plus ? Et pourquoi n’avons-nous pas eu de nouvelles d’elle plus tôt ?
— Vous voilà encore avec vos questions. Celle-ci, il faut que vous la posiez à Moiraine. Elle n’en a toujours fait qu’à sa tête. Questionnez Moiraine, mon petit. »
Sahra Covenry maniait sa binette sans entrain, regardant avec un froncement de sourcils les minuscules pousses de laîche et de pied-de-poule pointant dans les rangées de choux et de betteraves. Ce n’était pas que Maîtresse Elward appartenait au genre tyran bourru – elle n’était pas plus sévère que la mère de Sahra et certainement plus facile à vivre que Sheriam – mais Sahra n’était pas venue à la Tour Blanche pour finir par retourner dans une ferme sarcler des légumes alors que le soleil venait juste de se lever. Ses robes blanches de novice étaient emballées ; elle portait de la laine marron que sa mère aurait pu coudre, la robe relevée jusqu’aux genoux pour qu’elle ne se salisse pas au contact de la terre. C’était tellement injuste. Elle n’avait commis aucune faute.
Remuant ses orteils nus dans les mottes fraîchement retournées, elle darda un regard furieux sur un pied-de-poule récalcitrant et canalisa, avec l’intention de le détruire en le brûlant. Des étincelles jaillirent autour de la pousse feuillue, qui se fana. Du tranchant de sa binette elle l’extirpa vivement du sol et de son esprit. S’il y avait une justice dans le monde, le Seigneur Galad passerait par la ferme en allant à la chasse.
Appuyée sur sa binette, elle se perdit dans un rêve éveillé où elle Guérissait les blessures de Galad, reçues lors d’une chute de cheval – pas par sa faute, bien sûr ; c’était un merveilleux cavalier – et où lui la soulevait et la plaçait devant lui sur sa selle, déclarant qu’il serait son Lige – elle appartenait à l’Ajah Verte, évidemment – et…
« Sahra Covenry ? »
Sahra sursauta au son de cette voix cassante, mais ce n’était pas Maîtresse Elward. Elle exécuta une révérence de son mieux, avec ses jupes retroussées. « Bonjour à vous, Aes Sedai. Êtes-vous venue me chercher pour me ramener à la Tour ? »
L’Aes Sedai se rapprocha, sans se soucier que ses jupes traînaient dans la terre du potager. Malgré la chaleur estivale de la matinée, elle portait une cape, dont le capuchon rabattu en avant mettait son visage dans l’ombre. « Juste avant que vous quittiez la Tour, vous avez conduit une femme au Siège d’Amyrlin. Une femme s’appelant Elmindreda.
— Oui, Aes Sedai », répondit Sahra, une légère nuance interrogatrice dans le ton. Elle n’aimait pas la façon dont l’Aes Sedai avait dit cela, comme si elle avait quitté la Tour pour de bon.
« Racontez-moi tout ce que vous avez entendu ou vu, jeune fille, depuis le moment où vous avez pris cette femme en charge. Tout.
— Mais je n’ai rien entendu, Aes Sedai. La Gardienne des Chroniques m’a renvoyée dès que… » La douleur la mit au supplice, enfonçant ses orteils dans la terre, lui courbant le dos en arc ; le spasme ne dura que quelques instants, mais il parut étemel. Luttant pour retrouver sa respiration, elle se rendit compte que sa joue était pressée contre le sol, et que ses doigts encore tremblants s’enfonçaient dans la terre. Elle ne se rappelait pas être tombée. Elle voyait le panier à linge de Maîtresse Elward gisant sur le côté près de la maison de ferme en pierre, le linge humide répandu en tas. La tête brouillée, elle songea que c’était bizarre ; Moria Elward ne laisserait jamais sa lessive par terre de cette façon.
« Tout, jeune fille », dit froidement l’Aes Sedai. Elle dominait maintenant Sahra de son haut, sans esquisser le moindre mouvement pour l’aider. Elle lui avait fait mal ; ce n’était pas censé se passer comme ça. « Toutes les personnes à qui cette Elmindreda a parlé, chaque mot qu’elle a dit, chaque nuance et expression.
— Elle a parlé au Seigneur Gawyn, Aes Sedai, répondit Sahra dans un sanglot, face contre terre. Je n’en sais pas plus, Aes Sedai. Pas plus. » Elle commença à pleurer à cœur perdu, sûre que cela ne suffisait pas à satisfaire cette femme. Elle avait raison. Elle cria sans arrêt pendant longtemps et, quand l’Aes Sedai s’en alla, pas un bruit ne résonnait aux alentours de la maison de ferme à part les gloussements des poules, pas même le souffle d’une respiration.
18
L’Entrée dans les Voies
Perrin qui achevait de boutonner sa tunique s’arrêta pour regarder la hache, encore suspendue au mur comme il l’avait laissée après l’avoir arrachée de la porte. L’idée d’avoir de nouveau sur lui cette arme ne lui plaisait pas, mais il détacha le ceinturon de la patère et le boucla néanmoins autour de sa taille. Le marteau, il le fixa sur ses sacoches de selle déjà bourrées. Équilibrant sacoches et rouleau de couchage sur son épaule, il ramassa dans le coin un carquois plein de flèches et son grand arc non bandé.
Le soleil levant déversait chaleur et lumière par les étroites fenêtres. Le lit froissé était le seul indice que quelqu’un avait séjourné ici. La pièce avait déjà perdu son empreinte ; elle semblait même sentir le local vide, en dépit de son odeur à lui sur les draps. Il ne demeurait jamais nulle part assez longtemps pour que cette empreinte reste une fois qu’il était prêt à s’en aller. Jamais assez longtemps pour enfoncer des racines, pour faire d’un lieu une espèce de chez lui. Eh bien, je vais chez moi maintenant.
Tournant le dos à la pièce déjà inoccupée, il sortit.
Gaul se redressa avec souplesse ; il s’était accroupi contre le mur sous une tapisserie où des cavaliers chassaient des lions. Il portait toutes ses armes, avec deux outres de cuir contenant de l’eau, et une couverture roulée ainsi qu’une petite marmite étaient attachées par des courroies sur son dos à côté de l’étui de cuir façonné contenant son arc. Il était seul.
« Les autres ? » demanda Perrin, et Gaul secoua la tête.
« Trop longtemps loin de la Terre Triple. Je vous en avais averti, Perrin. Ces pays de chez vous sont trop humides ; respirer de l’air est comme avaler de l’eau. Il y a trop de gens, trop près les uns des autres. Ils ont vu plus que leur content d’endroits inconnus.