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Par contre, l’occupante actuelle, Siuan Sanche, était fille d’un pêcheur de Tear et l’ameublement qu’elle avait choisi était simple, encore que soigné de fabrication et bien ciré. Elle était assise dans un fauteuil robuste derrière une grande table assez dépourvue de recherche pour convenir à une salle de ferme. Le seul autre siège de la pièce, également modeste d’aspect et en général placé de côté, se trouvait présentement devant la table, sur un petit tapis de Tear, sobre, aux tons bleu, marron et or. Çà et là, une demi-douzaine de livres ouverts reposaient sur de hauts lutrins. Un dessin était accroché au-dessus de la cheminée : de toutes petites barques de pêche s’activant au milieu des roseaux dans les Doigts du Dragon, exactement comme le faisait le bateau de son père.

À première vue, en dépit de ses traits lisses d’Aes Sedai, Siuan Sanche elle-même semblait aussi simple que son mobilier. Elle était vigoureuse et imposante plutôt que belle et le seul signe d’ostentation dans son habillement était la large étole du Trône d’Amyrlin qu’elle portait, avec une bande de couleur pour chacune des sept Ajahs. Son âge était indéfinissable comme chez toutes les Aes Sedai ; pas un fil gris n’apparaissait dans sa chevelure brune. Cependant ses yeux bleus annonçaient qu’elle n’admettait pas les sottises et les lignes fermes de sa mâchoire dénotaient la détermination de la femme la plus jeune qui ait jamais été élue Trône d’Amyrlin. Depuis plus de dix ans, Siuan Sanche avait été en mesure de convoquer des chefs d’État, et les puissants du monde, et ils étaient venus, même s’ils haïssaient la Tour et redoutaient les Aes Sedai.

Tandis que l’Amyrlin contournait à grands pas la table, Min déposa par terre son baluchon et commença à exécuter une révérence maladroite, murmurant avec irritation entre ses dents d’y être obligée. Non pas qu’elle eût l’intention de se montrer irrespectueuse cela ne venait à l’esprit de personne en présence d’une femme comme Siuan Sanche – mais l’inclination de la tête et du buste en forme de salut qui lui était habituelle paraissait ridicule pour quelqu’un vêtu d’une robe, et elle n’avait qu’une idée assez vague de la façon dont on fait la révérence.

À demi courbée, sa jupe déjà déployée, elle se figea comme un crapaud accroupi. Siuan Sanche se dressait là avec un port de reine et, pendant un instant, elle était aussi allongée sur le sol, nue. En dehors d’être à l’état de nature, son image d’elle avait quelque chose de bizarre, mais elle s’effaça avant que Min capte ce que c’était. La vision la plus forte jamais eue, et elle n’avait aucune idée de sa signification.

« Vous voyez de nouveau des choses, n’est-ce pas ? dit l’Amyrlin. Eh bien, j’ai certes de quoi utiliser cette aptitude. J’en aurais eu besoin tout au long des mois de votre absence. Bah, nous ne parlerons pas de cela. Ce qui est fait est fait. La Roue tisse selon son bon plaisir. » Elle eut un sourire bref. « Mais si vous recommencez, je prendrai votre peau pour fabriquer des gants. Redressez-vous, mon petit. Leane m’impose assez de cérémonie en un mois pour combler pendant un an n’importe quelle femme de bon sens. Je n’ai pas de temps à perdre avec ça. Pas à présent. Bon, que venez-vous de voir ? »

Min se releva lentement. C’était un soulagement de se retrouver avec quelqu’un au courant de son don, même si c’était le Trône d’Amyrlin en personne. Elle n’avait pas à cacher ce qu’elle voyait à l’Amyrlin. Bien au contraire. « Vous étiez… Vous ne portiez aucun vêtement. Je… je ne comprends pas ce que cela signifie, ma Mère. »

Siuan Sanche eut un rire sec sans joie. « Sans doute que je vais prendre un amant. Seulement je n’ai pas de temps à perdre pour cela non plus. On n’a pas le temps d’adresser des clins d’œil aux hommes quand on s’affaire à écoper la barque.

— Peut-être », répliqua Min avec lenteur. La possibilité existait que ce soit la bonne interprétation, mais elle en doutait. « Je ne sais pas. Seulement, ma Mère, j’ai eu des visions à l’instant où j’ai pénétré dans la Tour. Quelque chose de mauvais va se produire, quelque chose de terrible. »

Elle commença par les Aes Sedai dans la salle d’accueil et raconta tout ce qu’elle avait vu, ainsi que tout ce que cela impliquait quand elle en avait la certitude. Elle s’abstint néanmoins de répéter ce qu’avait dit Gawyn, ou du moins la majeure partie ; inutile de lui recommander de ne pas irriter l’Amyrlin si elle s’en chargeait pour lui. Le reste, elle le décrivit aussi véridiquement qu’elle l’avait vu. Un peu de la peur qu’elle ressentait transparut à mesure qu’elle revivait tout ce qu’elle extirpait de sa mémoire ; elle avait la voix tremblante quand elle eut fini.

L’expression de l’Amyrlin ne changea pas. « Donc vous vous êtes entretenue avec le jeune Gawyn, commenta-t-elle après que Min s’était tue. Bah, je pense pouvoir le convaincre de se taire. Et si je me souviens bien de Sahra, cette jeune fille se porterait mieux de travailler quelque temps à la campagne. Elle ne répandra pas de commérages en sarclant un carré de légumes.

— Je ne comprends pas, répliqua Min. Pourquoi Gawyn devrait-il se taire ? À quel sujet ? Je ne lui ai rien dit. Et Sahra… ? Mère, il se peut que je ne me sois pas montrée assez claire. Des Aes Sedai et des Liges vont mourir. Cela signifie qu’il y aura une bataille. Et à moins que vous n’envoyiez un grand nombre d’Aes Sedai et de Liges quelque part – et des serviteurs aussi ; j’ai vu également des serviteurs morts et blessés – à moins que vous ne fassiez cela, cette bataille aura lieu ici ! À Tar Valon !

— Avez-vous vu cela ? demanda impérieusement l’Amyrlin. Une bataille ? Le savez-vous grâce à votre talent ou est-ce une déduction ?

— De quoi d’autre pourrait-il s’agir ? Au moins quatre Aes Sedai sont pratiquement mortes, Mère. Je n’ai posé les yeux que sur neuf d’entre vous depuis mon retour et quatre vont mourir ! Et les Liges… Qu’est-ce que cela serait, alors ?

— Plus de choses qu’il ne me plaît de penser, riposta amèrement Siuan. Quand ? Combien de temps avant qu’advienne cet événement ? »

Min secoua la tête. « Je l’ignore. La majeure partie se produira en l’espace d’une journée, peut-être deux, mais cela peut se produire demain ou dans un an. Ou dans dix.

— Prions pour que ce soit dix. S’il survient demain, je n’ai guère le moyen d’y mettre un terme. »

Les traits de Min se crispèrent dans une grimace. Seules deux Aes Sedai en dehors de Siuan Sanche étaient au courant de ce dont elle était capable : Moiraine et Vérine Mathwin, qui avaient essayé de l’analyser. Elles n’en savaient pas plus que Min sur cette faculté, à part qu’elle n’avait aucun rapport avec le Pouvoir. Peut-être était-ce la raison pour laquelle Moiraine seule était disposée à admettre que, lorsque Min en décelait la signification, ses visions se révélaient prémonitoires.

« Il s’agit peut-être des Blancs Manteaux, ma Mère. Il y en avait partout dans Alindaer quand j’ai traversé le pont. » Elle ne pensait pas que les Enfants de la Lumière avaient le moindre rapport avec ce qui allait arriver, mais elle répugnait à dire ce qu’elle croyait. Ce qu’elle croyait, pas ce qu’elle savait ; toutefois, cette hypothèse-là était déjà assez catastrophique.

Mais l’Amyrlin avait commencé à secouer la tête avant qu’elle achève sa phrase. « Ils tenteraient quelque chose s’ils le pouvaient, je n’en doute pas – ils adoreraient porter des coups à la Tour – mais Eamon Valda ne bougerait pas ouvertement sans les ordres du Seigneur Capitaine Commandant, et Pedron Niall n’attaquera pas à moins qu’il ne nous suppose mal en point. Il connaît trop bien notre puissance pour agir bêtement. Depuis mille ans, les Blancs Manteaux sont comme ça. Des brochets argentés tapis au milieu des roseaux guettant l’odeur du sang des Aes Sedai dans l’eau. Mais nous ne leur avons pas encore offert cette opportunité, et nous ne la leur donnerons pas si c’est en mon pouvoir.