Moiraine n’avait rien dit à ce sujet. Elle avait désigné le rakeur comme le navire le plus rapide disponible et les avait encouragées à en profiter. D’autre part, elle leur avait donné ces lettres de crédit, très probablement suffisantes pour acheter une flotte de voiliers comme celui-ci. Eh bien, plusieurs voiliers, du moins. Parce qu’elle savait qu’il faudrait une telle somme pour les inciter à nous emmener ? Mais pourquoi avait-elle tu certaines choses ? Sotte question ; Moiraine gardait toujours des choses secrètes. Mais encore pourquoi leur faire perdre du temps ?
« Entendez-vous refuser de nous prendre ? » Nynaeve avait abandonné le tact pour la brusquerie. « Si vous ne transportez pas d’Aes Sedai, pourquoi nous avez-vous amenées ici en bas ? Pourquoi ne pas nous dire cela carrément là-haut et régler tout de suite la question ? »
La Maîtresse-des-Voiles débloqua un des accoudoirs de son siège, se leva et alla regarder la Pierre par les fenêtres de poupe. Ses boucles d’oreilles et les médaillons en travers de sa joue gauche scintillaient à la lumière du soleil levant. « Il sait exercer le Pouvoir Unique, à ce que j’ai entendu dire, et il tient l’Épée-qui-ne-peut-pas-être-touchée. Les Aiels ont franchi le Rempart du Dragon à son appel ; j’en ai vu plusieurs dans les rues et on dit qu’ils occupent la Pierre. La Pierre de Tear a capitulé et la guerre éclate entre les nations de la terre. Ceux qui avaient régné jadis sont revenus et ont été repoussés pour la première fois. La Prophétie est en train de s’accomplir. »
Nynaeve paraissait aussi déconcertée qu’Élayne l’était intérieurement par ce changement de sujet. « Les Prophéties du Dragon ? dit Élayne au bout d’un instant. Oui, elles s’accomplissent. Il est le Dragon Réincarné, Maîtresse-des-Voiles. » C’est un entêté qui dissimule ses sentiments si profondément que je n’arrive pas à les découvrir, voilà ce qu’il est !
Coine se retourna. « Non pas les Prophéties du Dragon, Aes Sedai. La Prophétie de Jendai, la Prophétie du Coramoor. Pas celui que vous attendez et redoutez ; celui que nous cherchons, héraut d’une nouvelle Ère. Lors de la Destruction du Monde, nos ancêtres ont couru vers le refuge offert par la mer alors que la terre se soulevait et se brisait comme les vagues dans la tempête. Il est dit qu’ils ignoraient tout du maniement des bateaux qu’ils empruntèrent pour s’enfuir, mais la Lumière était avec eux et ils ont survécu. Ils n’ont pas revu la terre avant qu’elle soit de nouveau immobile et, entre-temps, il y avait eu beaucoup de changements. Tout – la moindre chose, le monde – dérivait au gré de l’eau et du vent. C’est dans les années qui ont suivi que la Prophétie de Jendai a été annoncée pour la première fois. Nous devons parcourir les eaux jusqu’au retour du Coramoor et le servir lors de sa venue.
« Nous sommes liés à la mer ; l’eau salée circule dans nos veines. La plupart d’entre nous ne descendent à terre que pour attendre un autre navire, un autre embarquement. Des hommes énergiques pleurent quand ils doivent travailler à terre. Les femmes à terre vont sur un vaisseau pour accoucher de leur enfant – dans une barque à rames s’il n’y a rien d’autre de disponible – car nous devons naître sur l’eau, comme nous devons y mourir et lui être donnés dans la mort.
« La Prophétie est en train de s’accomplir. Il est le Coramoor. Les Aes Sedai le servent. Vous en êtes la preuve, vous qui êtes ici dans cette ville. Cela aussi figure dans la Prophétie. “La Tour Blanche sera rompue par son nom et les Aes Sedai s’agenouilleront pour lui laver les pieds et les sécher avec leurs chevelures.”
— Vous aurez longtemps à attendre si vous comptez me voir laver les pieds de n’importe quel homme, répliqua Nynaeve d’un ton caustique. Qu’est-ce que cela a à voir avec notre passage ? Nous prendrez-vous ou non ? »
Élayne rentra la tête dans les épaules, mais la Maîtresse-des-Voiles répondit du tac au tac aussi carrément. « Pourquoi désirez-vous aller à Tanchico ? C’est une escale déplaisante maintenant. J’y ai accosté l’hiver dernier. Les gens du pays ont quasiment envahi mon navire pour obtenir d’être embarqués, vers n’importe quelle destination. Peu leur importait, du moment qu’ils s’éloignaient de Tanchico. Je ne peux pas croire que les conditions soient meilleures à présent.
— Interrogez-vous toujours vos passagers de cette façon ? dit Nynaeve. Je vous ai offert suffisamment pour acheter un village. Deux villages ! Si vous voulez davantage, fixez votre prix.
— Pas un prix, lui souffla Élayne à l’oreille. Un cadeau ! »
Si Coine était offensée, ou même avait entendu, elle n’en témoigna rien. « Pourquoi ? »
Nynaeve empoigna sa natte, mais Élayne posa la main sur son bras. Elles avaient projeté de garder elles aussi quelques secrets mais assurément, depuis qu’elles étaient assises là, elles en avaient appris assez pour modifier n’importe quel plan. Il y a un temps pour le secret et un temps pour la sincérité. « Nous sommes à la poursuite de l’Ajah Noire, Maîtresse-des-Voiles. Nous croyons que quelques-uns de ses membres sont dans Tanchico. » Elle affronta avec calme le regard coléreux de Nynaeve. « Il faut que nous les trouvions, sinon il y a un risque qu’elles nuisent… au Dragon Réincarné. Au Coramoor.
— Que la Lumière nous conduise à bon port », dit dans un souffle la Pourvoyeuse-de-Vent. C’était la première fois qu’elle parlait et Élayne la dévisagea avec surprise. Jorine fronçait les sourcils et ne regardait personne, mais elle s’adressa à la Maîtresse-des-Voiles. « Nous pouvons les prendre, ma sœur. Nous le devons. » Coine acquiesça d’un signe de tête.
Élayne échangea un regard avec Nynaeve et vit ses propres questions reflétées dans les yeux de sa compagne. Pourquoi était-ce la Pourvoyeuse-de-Vent qui décidait ? Pourquoi pas la Maîtresse-des-Voiles ? C’était elle le capitaine, quelque titre par lequel on la désignât. Au moins allaient-elles finalement obtenir d’être embarquées. « Pour combien ? » se demanda Élayne. Un « cadeau » de quelle valeur ? Elle aurait aimé que Nynaeve n’ait pas révélé qu’elles avaient davantage que ce qui était inscrit dans cette lettre de crédit. Et elle m’accuse de distribuer l’or à tort et à travers.
La porte s’ouvrit et un homme aux cheveux gris à forte carrure, aux amples chausses de soie verte retenues par une ceinture-écharpe entra, en feuilletant une liasse de feuillets. Quatre anneaux en or ornaient chaque oreille et trois lourdes chaînes d’or pendaient à son cou, y compris une avec une boîte à parfum. Une longue cicatrice boursouflée sur sa joue et deux poignards incurvés passés dans sa large ceinture lui donnaient un air quelque peu menaçant. Il fixa par dessus ses oreilles une curieuse monture en fil métallique pour soutenir des lentilles transparentes devant ses yeux. Le Peuple de la Mer fabriquait, bien sûr, les plus beaux miroirs, loupes à feu et autres du même genre, mais Élayne n’avait jamais vu ce genre de dispositif. Il regardait les feuillets à travers ces lentilles et commença à parler sans lever la tête.
« Coine, cet imbécile ne demande qu’à troquer cinq cents peaux de renards des neiges du Kandor contre ces trois petits barils de tabac des Deux Rivières que j’ai obtenus dans Ebou Dar. Cinq cents ! Il peut les apporter ici à midi. » Ses yeux se relevèrent et il sursauta. « Pardonne-moi, mon épouse. Je ne savais pas que tu avais des visites. Que la Lumière soit avec vous toutes.