— À midi, mon mari, répliqua Coine, je descendrai le fleuve. À la tombée de la nuit, je serai en mer. »
Il se figea. « Suis-je toujours Maître-du-Fret, femme, ou ma place a-t-elle été prise pendant que je ne regardais pas ?
— Tu es Maître-du-Fret, mon mari, mais le commerce doit s’interrompre maintenant et les préparatifs commencer pour appareiller. Nous partons pour Tanchico.
— Tanchico ! » Les feuillets se froissèrent dans son poing et il se maîtrisa avec un effort. « Femme… Non, Maîtresse-des-Voiles, tu m’as dit que notre prochaine escale était Mayene, puis ensuite à l’est le Shara. J’ai négocié avec cela dans l’esprit. Le Shara, Maîtresse-des-Voiles, par le Tarabon. Ce que j’ai dans mes soutes ne donnera pas grand profit à Tanchico. Peut-être aucun ! Puis-je demander pourquoi mon commerce est voué à la ruine et le Danseur-sur-les-vagues à l’appauvrissement ? »
Coine hésita mais, quand elle parla, son ton avait gardé son formalisme. « Je suis Maîtresse-des-Voiles, mon mari. Le Danseur prend la mer quand je le dis et va où je le dis. Cela doit suffire pour le moment.
— À tes ordres, Maîtresse-des-Voiles, répliqua-t-il d’une voix âpre, ainsi soit-il. » Il porta la main à son cœur – Élayne eut l’impression que Coine tressaillait – et sortit à pas silencieux, le dos raide comme un des mâts du navire.
« Je lui dois une compensation, murmura Coine doucement, le regard fixé sur la porte. Bien sûr, c’est agréable de se réconcilier avec lui. Habituellement. Il m’a saluée comme s’il était un mousse, ma sœur.
— Nous regrettons d’être une cause de désagrément, Maîtresse-des-Voiles, dit Élayne avec circonspection. Et nous regrettons d’avoir été les témoins de ceci. Si nous avons causé la moindre gêne à quiconque, veuillez accepter nos excuses.
— De la gêne ? » Coine avait un ton surpris. « Aes Sedai, je suis Maîtresse-des-Voiles. Je doute que votre présence ait gêné Toram et je ne lui présenterais pas d’excuses à ce sujet si c’était le cas. Le commerce est sa partie, mais je suis la Maîtresse-des-Voiles. Il faut que j’arrange les choses avec lui – et ce ne sera pas facile puisque je suis toujours obligée de tenir le motif secret – parce qu’il a raison et que je n’ai pas su réfléchir assez vite pour imaginer une autre réponse que celle que j’aurais donnée à un simple matelot. Cette cicatrice sur sa figure, il l’a reçue en chassant les Seanchans des ponts du Danseur. Il a des cicatrices plus anciennes provenant de ce qu’il a défendu mon navire, et je n’ai qu’à tendre la main pour que de l’or y soit placé grâce à son commerce. C’est à cause de ce que je ne peux pas lui dire que je lui dois réparation, parce qu’il est en droit d’être informé.
— Je ne comprends pas, dit Nynaeve. Nous vous demanderions de garder le secret sur l’Ajah Noire… »
— elle jeta un coup d’œil sévère à Élayne, un coup d’œil qui promettait des mots sévères une fois qu’elles seraient seules ; Élayne avait l’intention de lui en adresser quelques-uns de son cru sur ce que signifiait avoir du tact – « … mais sûrement trois mille couronnes sont un motif suffisant pour nous emmener à Tanchico.
— C’est à propos de vous, Aes Sedai, que je dois me taire. Sur ce que vous êtes et pourquoi vous voyagez. Beaucoup parmi mon équipage considèrent que les Aes Sedai portent malheur. S’ils savaient qu’ils transportent non seulement des Aes Sedai mais encore en direction d’un port où d’autres Aes Sedai servent peut-être le Père des Tempêtes… La grâce de la Lumière brillait sur nous qu’il n’y ait eu personne assez près pour m’entendre vous appeler ainsi là-haut.
Serait-ce offenser si je vous demande de demeurer en bas autant que possible et de ne pas porter vos anneaux quand vous serez sur le pont ? »
En réponse, Nynaeve enleva son anneau au Grand Serpent et le laissa tomber dans son aumônière. Élayne en fit autant, avec un peu plus de regret ; elle aimait bien que les gens regardent son anneau. Ne se fiant pas en cet instant à ce qui restait à Nynaeve comme réserve de diplomatie, elle prit la parole avant que sa compagne en ait eu le temps. « Maîtresse-des-Voiles, nous vous avons offert un cadeau de passage, s’il vous convient. S’il ne vous convient pas, puis-je demander ce qui serait adéquat ? »
Coine revint vers la table pour regarder de nouveau la lettre de crédit, puis la repoussa vers Nynaeve. « Je fais ceci pour le Coramoor. Je vous conduirai en toute sécurité à terre à l’endroit que vous désirez, s’il plaît à la Lumière. Ce sera fait. » Elle effleura ses lèvres des doigts de sa main droite. « C’est convenu, devant la Lumière. »
Jorine émit un son étranglé. « Ma sœur, un Maître-du-Fret s’est-il jamais mutiné contre sa Maîtresse-des-Voiles ? »
Coine la toisa d’un regard flegmatique. « Je tirerai de mon propre coffre le cadeau de passage. Et si jamais Toram en entend parler, ma sœur, je te mettrai dans les sentines avec Doreli. Comme lest, peut-être. » Que les deux femmes du Peuple de la Mer avaient laissé choir toute cérémonie fut confirmé quand la Pourvoyeuse-de-Vent éclata de rire ouvertement. « Et alors ton prochain port sera dans Chachin, ma sœur, ou Caemlyn, car tu ne trouveras pas l’eau sans moi. » La Maîtresse-des-Voiles s’adressa à Élayne et à Nynaeve d’un ton de regret. « En toute justice, Aes Sedai, puisque vous servez le Coramoor, je devrais vous traiter avec les mêmes honneurs que la Maîtresse-des-Voiles et la Pourvoyeuse-de-Vent d’un autre bateau. Nous devrions nous baigner ensemble, boire du vin adouci avec du miel et nous raconter des histoires pour nous faire rire et pleurer, mais je dois m’apprêter à appareiller et… »
Le Danseur-sur-les-vagues s’éleva, comme l’évoquait son nom, bondissant, martelant le quai. Élayne fut secouée d’avant en arrière et d’arrière en avant dans son siège, se demandant tandis que cela continuait si ce bouclage sur place valait réellement mieux que d’être précipitée sur le plancher.
Puis, enfin, cela se termina, les bonds ralentissant, devenant plus faibles. Coine se redressa précipitamment et courut vers l’échelle, Jorine sur ses talons, criant déjà l’ordre de vérifier si la coque était endommagée.
20
Les vents se lèvent
Élayne s’évertua à soulever le loqueteau bloquant les bras de son siège, puis s’élança à la suite des deux Atha’ans Mierre et faillit entrer en collision avec Nynaeve au pied de l’échelle. Le bateau se balançait toujours, bien qu’avec moins de violence. Pas sûre qu’ils n’étaient pas en train de couler, elle fit passer Nynaeve devant elle et lui imprima de légères poussées pour l’inciter à monter plus vite.
Sur le pont, les membres de l’équipage se précipitaient de-ci de-là, vérifiant le gréement ou se penchant par-dessus la lisse afin d’inspecter la coque, criant au tremblement de terre. Les mêmes cris provenaient aussi des dockers, par contre Élayne avait compris ce qu’il en était, malgré ce qui était renversé sur les quais et les navires qui tanguaient encore en tirant sur leurs amarres.
Elle porta son attention vers la Pierre. L’énorme forteresse était immobile, mais aux alentours tourbillonnaient des foules d’oiseaux effrayés et cette bannière blanche ondulait, presque paresseusement, dans un courant de brise isolé. Aucun signe que cette masse pareille à une montagne avait été ébranlée par quoi que ce soit. Pourtant, c’était le fait de Rand. Elle en était certaine.
Quand elle se détourna, elle trouva Nynaeve qui la regardait et, pendant un long moment, leurs yeux se croisèrent. « Nous serons dans de beaux draps s’il a endommagé le bateau, finit par dire Élayne. Comment sommes-nous censées arriver à Tanchico s’il se met à chahuter tous les navires ? » Ô Lumière, pourvu qu’il aille bien. Je n’y peux rien, sinon. Il va bien. Sûrement.