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— Peut-être. » Nynaeve soupira. « Par contre, je ne suis pas obligée de trouver cela plaisant. » Des amarres furent larguées à la proue, où soudain se déployèrent des voiles triangulaires, et Danseur-sur-les-vagues s’inclina en s’éloignant du quai. D’autres voiles surgirent, de grands carrés et triangles blancs, les amarres arrière furent larguées aussi et le vaisseau se dirigea vers le fleuve en décrivant un grand arc au milieu des bâtiments à l’ancre qui attendaient leur tour pour aborder aux docks, une impeccable courbe qui s’acheva cap au sud vers l’aval. Les gens du Peuple de la Mer dirigeaient leur navire comme un cavalier hors pair un beau destrier. Cette curieuse roue rayon-née manœuvrait le gouvernail, d’une manière ou d’une autre, selon que l’un des marins au torse nu la tournait. Un homme, Élayne fut soulagée de le constater. La Maîtresse-des-Voiles et la Pourvoyeuse-de-Vent se tenaient d’un côté de la roue, Coine donnant de temps en temps un ordre, parfois après un conciliabule à voix basse avec sa sœur. Toram observa un moment, avec un visage qui aurait pu être sculpté dans une planche du pont, puis descendit au pont inférieur d’un pas digne.

Il y avait un natif de Tear sur le gaillard d’arrière, un personnage bouffi à la mine déconfite, en tunique d’un jaune sourd aux manches bouffantes grises, qui se frottait les mains d’un geste nerveux. Il avait été poussé en hâte à bord juste avant que la passerelle soit retirée, c’était un pilote censé guider Danseur-sur-les-vagues vers l’aval ; selon les lois de Tear, aucun navire n’avait le droit de traverser les Doigts du Dragon sans avoir embarqué un pilote du pays. Son abattement provenait à coup sûr de ce qu’il ne faisait rien car, s’il énonçait des instructions, les marins du Peuple de la Mer ne leur prêtaient pas attention.

Murmurant qu’elle voulait voir à quoi ressemblait leur cabine, Nynaeve descendit dans l’entrepont mais Élayne prenait plaisir à la brise qui soufflait et à la sensation de partir. Voyager, visiter des endroits qu’elle ne connaissait pas était une joie en soi. Elle ne s’y était jamais attendue, pas de cette façon. La Fille-Héritière d’Andor pouvait effectuer quelques visites officielles, et davantage quand elle aurait accédé au trône, mais elles seraient restreintes par le cérémonial et les convenances. Pas du tout comme ici. Des marins pieds nus et un bateau en route pour la haute mer.

La berge défilait très rapidement à mesure que le soleil montait ; de temps en temps un groupe de maisons et d’écuries en pierre blotties les unes contre les autres, balayé par le vent et isolé, apparaissait et disparaissait à l’arrière. Pas de villages, cependant. Le Tear n’autorisait pas le plus petit village au bord du fleuve car même le plus minuscule risquait de devenir un jour le rival de la capitale. Les Puissants Seigneurs maîtrisaient la dimension des villages et des villes dans le pays au moyen d’un impôt sur les constructions dont le taux s’alourdissait dans la proportion où les bâtiments se multipliaient. Élayne était sûre qu’ils n’auraient jamais permis à Godan, sur la Baie de Remara, de se développer sans la nécessité supposée d’une présence forte face à la cité-état de Mayene. En un sens, c’était un soulagement de laisser derrière soi des gens aussi stupides. Si seulement elle n’avait pas été obligée de laisser également un homme stupide.

Le nombre de bateaux, la plupart petits et tous environnés de nuages de mouettes et d’oiseaux-pêcheurs pleins d’espoir, s’accroissait à mesure que Danseur-sur-les-vagues avançait vers le sud, surtout une fois que le navire entra dans le labyrinthe de chenaux appelés les Doigts du Dragon. Souvent les oiseaux en l’air et les hautes perches auxquelles étaient accrochés les filets étaient ce qu’il y avait de seul visible en dehors de plaines de roseaux et d’herbes-coutelas ondulant sous la brise, parsemées d’îles basses où poussaient de curieux arbres tordus aux entrelacements de racines évoquant des pattes d’araignée exposées à l’air. Beaucoup de bateaux travaillaient en plein milieu des roseaux, mais pas avec des filets. Une fois, Élayne en vit quelques-uns proches de l’eau libre, leurs occupants hommes et femmes jetant des lignes avec hameçon dans cette végétation aquatique et en retirant des poissons aux raies sombres qui se tortillaient, longs comme un bras d’homme.

Le pilote de Tear commença à marcher avec anxiété comme un lion en cage quand ils atteignirent le delta, avec le soleil au-dessus de leurs têtes, refusant avec dédain l’offre de pain et d’un bol d’un épais ragoût de poissons épicé. Élayne mangea avec grand appétit sa portion, essuyant son bol de faïence avec sa dernière bouchée de pain, bien qu’elle partageât le malaise du pilote. Des passages larges et étroits partaient dans toutes les directions. Certains s’interrompaient brusquement, en pleine vue, contre une muraille de roseaux. Il n’y avait pas moyen de dire lequel parmi les autres ne se terminerait pas aussi soudainement après la prochaine courbe. Néanmoins, Coine ne ralentit pas le Danseur-sur-les-vagues, pas plus qu’elle n’hésita sur le choix de la direction. Manifestement, elle connaissait quel chenal prendre, ou la Pour-voyeuse-de-Vent le connaissait, ce qui n’empêchait pas le pilote de marmonner entre ses dents comme s’il s’attendait à ce que le bateau s’échoue d’une minute à l’autre.

C’est vers la fin de l’après-midi qu’apparut soudain sur l’avant l’embouchure du fleuve et, derrière, l’étendue sans bornes de la mer des Tempêtes. Les marins firent quelque chose avec les voiles et le vaisseau s’immobilisa en frémissant. Alors seulement Élayne remarqua un gros bateau à rames courant sur l’eau comme un insecte aquatique aux multiples pattes en provenance d’une île où quelques bâtiments de pierre désolés se dressaient autour de la base d’une haute tour étroite au sommet de laquelle se tenaient des hommes paraissant tout petits sous la bannière de Tear, trois croissants blancs sur champ rouge et or. Le pilote empocha sans dire un mot la bourse que lui tendit Coine et descendit par une échelle de corde jusqu’au canot. Dès qu’il fut à son bord, les voiles furent de nouveau hissées et le Danseur-sur-les-vagues affronta les premières lames de houle de la pleine mer, s’élevant légèrement, fendant l’eau. Les marins se répandirent vivement dans le gréement pour établir d’autres voiles, tandis que le vaisseau s’éloignait du continent en direction du sud-ouest.

Quand la dernière mince langue de terre disparut au-dessous de l’horizon, les femmes du Peuple de la Mer ôtèrent leur corsage. Toutes, même la Maîtresse-des-Voiles et la Pourvoyeuse-de-Vent. Élayne ne savait plus où poser les yeux. Toutes ces femmes allant à demi vêtues et parfaitement indifférentes aux hommes qui les entouraient. Juilin Sandar semblait aussi gêné qu’elle, tour à tour regardant les femmes avec des yeux écarquillés et fixant ses pieds, pour finir par descendre presque au pas de course à sa cabine. Élayne ne voulut pas se laisser mettre en déroute de cette façon. Elle opta pour contempler la mer par-dessus la lisse.

Des coutumes différentes, se rappela-t-elle. Pour autant que l’on ne s’attend pas à ce que je fasse de même. Cette seule idée faillit provoquer une crise de fou rire. Elle ne savait pas pourquoi, mais l’Ajah Noire était plus facile à envisager que cela. Des coutumes différentes. Ô Lumière !