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Le ciel devint pourpre, avec un soleil d’or terne à l’horizon. Une foule de dauphins escortaient le navire, roulant et se cambrant à côté de lui, tandis que plus loin des espèces de poissons d’un bleu argenté s’élevaient par bancs au-dessus de la surface et grâce à leurs nageoires pectorales déployées, longues d’une paume, planaient sur une distance de cinquante pas ou plus avant de replonger dans la houle gris-vert. Élayne observa avec stupeur une douzaine de ces vols avant qu’ils ne reparaissent plus.

Toutefois, les dauphins, grandes formes élégantes, étaient en eux-mêmes assez merveilleux, garde d’honneur escortant le retour du Danseur-sur-les-vagues dans le milieu auquel il appartenait. Eux, Élayne les reconnut d’après des descriptions lues dans des livres ; on racontait que, s’ils vous trouvaient en train de vous noyer, ils vous poussaient jusqu’au rivage. Elle n’était pas sûre d’y ajouter entièrement foi, mais c’était une belle histoire. Elle les suivit le long du navire jusqu’à la proue avant de se rendre compte que Thom Merrilin s’y trouvait déjà, souriant aux dauphins un peu tristement, sa cape gonflée par le vent comme le nuage de voiles au-dessus d’eux. Il s’était débarrassé de ses bagages. Il lui donnait l’impression d’être quelqu’un qu’elle connaissait ; oui, vraiment. « N’êtes-vous pas heureux, Maître Merrilin ? »

Il lui jeta un coup d’œil de côté. « Je vous en prie, appelez-moi Thom, ma dame.

— Thom, donc. Mais pas ma dame. Je ne suis que Maîtresse Trakand ici.

— Entendu, Maîtresse Trakand, dit-il avec une esquisse de sourire.

— Comment pouvez-vous regarder ces dauphins et être triste, Thom ?

— Ils sont libres, murmura-t-il sur un tel ton qu’elle hésita à penser qu’il lui répondait. Ils n’ont pas de décisions à prendre, pas de prix à payer. Pas un souci au monde, excepté trouver des poissons à manger. Et les requins, je suppose. Et les scorpènes. Et probablement cent autres choses que je ne connais pas. Peut-être n’est-ce finalement pas une existence tellement désirable.

— Est-ce que vous les enviez ? » Il ne répondit pas, mais de toute façon ce n’était pas la bonne question. Elle avait besoin de le faire sourire de nouveau. Non, rire. Elle ne savait trop pourquoi, elle était certaine de se rappeler où elle l’avait déjà rencontré si elle réussissait à ce qu’il rie. Elle choisit un autre sujet, un qui devait être plus cher à son cœur. « Avez-vous l’intention de composer l’épopée de Rand, Thom ? » Les épopées étaient l’affaire des bardes, pas des ménestrels, mais un peu de flatterie ne gâtait rien. « L’épopée du Dragon Réincarné. Loial veut écrire un livre, vous savez.

— Peut-être en composerai-je, Maîtresse Trakand. Peut-être. Mais que je compose mon poème ou que l’Ogier écrive son livre ne changera pas grand-chose au bout du compte. Nos histoires ne survivront pas à la longue. Quand viendra la nouvelle Ère… » – il eut une grimace et tirailla une de ses moustaches. « À la réflexion, cela se produira peut-être dans pas plus d’un an ou deux. Comment se marque la fin d’une Ère ? Cela ne peut pas toujours être un cataclysme de Tordre de la Destruction du Monde. Pourtant, s’il faut en croire les Prophéties, c’est ce qui se passera pour celle-ci. Voilà le hic avec les prophéties. L’original est toujours dans l’Ancienne Langue, et peut-être aussi en Grand Chant : si l’on ne connaît pas au préalable ce que signifie une chose, il n’y a pas moyen de la déchiffrer. Signifie-t-elle ce qu’elle dit ou est-ce une manière fleurie d’exprimer quelque chose d’entièrement différent ?

— Vous parliez de votre épopée », dit-elle, pour essayer de le ramener à ce sujet ; mais il secoua sa tête à la longue chevelure blanche.

« Je parlais de changement. Mon épopée, si je la compose – et le livre de Loial – ne seront pas plus que des graines de semence, si la chance nous favorise l’un et l’autre. Ceux qui sont au courant de la vérité mourront et les petits-enfants de leurs petits-enfants se rappelleront quelque chose de différent. Et les petits-enfants des petits-enfants de ceux-là autre chose encore. D’ici deux douzaines de générations, vous en serez peut-être l’héroïne et non Rand.

— Moi ? dit-elle en riant.

— Ou encore Mat, ou Lan. Ou même moi. » Il lui adressa un sourire qui illumina son visage buriné. « Thom Merrilin. Pas un ménestrel… mais quoi ? Qui peut le dire ? Pas mangeur de feu, mais le crachant. Le projetant autour de lui comme une Aes Sedai. » Il fit voleter sa cape. « Thom Merrilin, le héros mystérieux qui renverse des montagnes et met des rois sur le trône. » Le sourire devint un énorme rire sonore. « Rand al’Thor aura de la chance si la nouvelle Ère se rappelle correctement son nom. »

Elle avait raison ; ce n’était pas seulement une impression. Ce visage, ce rire bouillonnant de gaieté ; elle s’en souvenait. Mais d’où ? Il fallait qu’elle l’incite à continuer à parler. « Cela se passe-t-il toujours ainsi ? Je ne crois pas que personne mette en doute, par exemple, qu’Artur Aile-de-Faucon a conquis un empire. Le monde entier, ou presque.

— Aile-de-Faucon, jeune Maîtresse ? Il a fondé un empire, d’accord, mais pensez-vous qu’il a accompli tout ce que racontent les livres, les contes et les épopées ? De la façon dont ils le racontent ? Qu’il a tué les cent meilleurs hommes de l’armée adverse, un par un ? Que les deux armées sont restées plantées là pendant que l’un des généraux – un roi – a livré cent duels ?

— Les livres l’affirment.

— Entre le lever et le coucher du soleil, le temps manque pour qu’un seul homme se batte cent fois en duel, ma petite. » Elle faillit l’interrompre tout net – petite ? Elle était Fille-Héritière d’Andor, pas sa petite – mais il avait pris le mors aux dents. « Et cela ne se passait qu’il y a mille ans. Remontez plus loin encore, jusqu’aux plus anciens récits que je connais, jusqu’à l’Ère qui a précédé l’Ère des Légendes. Mosk et Merk ont-ils réellement combattu avec des lances de feu et étaient-ils même des géants ? Est-ce qu’Elsbet était vraiment reine du monde entier et Anla sa sœur ? Est-ce qu’Anla était véritablement la Sage Conseillère ou s’agissait-il de quelqu’un d’autre ? Autant demander de quel animal provient l’ivoire ou quelle sorte de plante produit la soie. À moins que la soie ne provienne aussi d’un animal.

— J’ignore ce qu’il en est de ces premières questions », dit Élayne avec une certaine sécheresse ; s’entendre appeler « petite » lui restait encore sur l’estomac. « Mais vous pourriez interroger les gens du Peuple de la Mer en ce qui concerne l’ivoire et la soie. »

Il rit de nouveau – comme elle l’avait espéré, sans que cela donne plus de résultat que de l’ancrer dans la certitude qu’elle le connaissait – par contre, au lieu de la traiter de sotte, ce à quoi elle s’attendait à demi et était préparée, il déclara : « Pratique d’esprit et allant droit au but, exactement pareille à votre mère. Les deux pieds sur terre et peu de latitude laissée aux chimères de l’imagination. »

Elle releva légèrement le menton, se força à prendre une expression plus froide. Qu’elle veuille passer pour la simple Maîtresse Trakand, d’accord, mais voilà qui était une autre histoire. Elle éprouvait de la sympathie pour ce vieil homme et tenait à déchiffrer l’énigme qu’il représentait, par contre il n’était qu’un ménestrel et il ne devrait pas parler d’une reine en termes aussi familiers. Chose curieuse, chose irritante, il paraissait amusé. Amusé !

« Les Atha’ans Mierre ne le savent pas non plus, continua-t-il. Ils ne voient des terres au-delà du Désert des Aiels que quelques lieues autour de la poignée de ports où il leur est permis d’accoster. Ces endroits sont entourés de hauts remparts et ces remparts sont gardés de sorte qu’ils ne peuvent même pas grimper dessus pour voir ce qu’il y a de l’autre côté. Si un de leurs navires atterrit n’importe où ailleurs – ou un bateau qui n’est pas à eux ; seuls les gens du Peuple de la Mer sont autorisés à aller là-bas – on ne revoit plus jamais ce navire et son équipage. Et c’est pratiquement tout ce que je peux vous dire après plus d’années passées à poser des questions que je n’aime à m’en souvenir. Les Atha’ans Mierre gardent leurs secrets, mais je ne crois pas qu’ils en détiennent beaucoup sur ce point-là. D’après ce que j’ai réussi à glaner, les Cairhienins étaient traités de la même façon, quand ils avaient encore le droit d’emprunter le Chemin de la Soie à travers le Désert. Les négociants cairhienins ne voyaient jamais qu’une ville fortifiée, et ceux qui s’en écartaient disparaissaient. »