Il luttait contre les fils que Nynaeve nouait autour de lui avec la ténacité qu’il avait déployée quand il combattait les Trollocs dans la Grande Dévastation mais, il aurait beau le nier, cette jeune femme l’avait attachée à elle aussi solidement qu’elle-même le tenait sous sa coupe, encore que par d’autres moyens. Autant pour lui vouloir rompre à mains nues une lame d’acier que ces liens-là. Elle n’était pas jalouse, à proprement parler, mais Lan avait été son bras armé d’une épée, son bouclier et compagnon depuis trop d’années pour qu’elle y renonce d’un cœur léger. Sur ce plan-là, j’ai fait ce qui devait être fait. Elle l’aura si je meurs et pas avant. Où est-il ? Que fait-il ?
Une femme en robe rouge et manchettes de dentelle, une Dame du Pays au visage chevalin appelée Leitha, rassembla ses jupes contre elle d’un mouvement un peu trop appuyé et Moiraine la regarda. Simplement la regarda sans ralentir le pas, mais cette femme frémit et baissa les yeux. Moiraine hocha la tête pour elle-même. Elle admettait que ces gens détestent les Aes Sedai, mais elle ne tolérait pas l’insolence déclarée couronnant des affronts voilés. Du reste, les autres reculèrent encore d’un pas après avoir vu Leitha obligée de baisser pavillon.
« Es-tu certaine qu’il n’a parlé de rien de ce qu’il compte annoncer ? » questionna-t-elle à voix basse. Dans ce brouhaha, personne à trois pas de là n’aurait pu percevoir un mot. Les gens de Tear gardaient à présent cette distance. Moiraine n’aimait pas que l’on surprenne ce qu’elle disait.
« De rien », répondit Egwene aussi bas. D’un ton dénotant la même irritation que ressentait Moiraine.
« Il y a eu des rumeurs.
— Des rumeurs ? Quelle sorte de rumeurs ? »
La jeune fille n’était pas très habile à maîtriser son expression et sa voix ; visiblement, elle n’avait pas entendu raconter ce qui se passait dans les Deux Rivières. Parier que Rand n’était pas au courant non plus, pourtant, ce serait pousser son cheval à sauter une barrière de dix pieds de haut. « Tu devrais l’inciter à se confier à toi. Il a besoin d’une oreille attentive. Cela l’aiderait, de pouvoir discuter de ses ennuis avec quelqu’un en qui il a confiance. » Egwene la regarda du coin de l’œil. Elle devenait trop sophistiquée pour des méthodes de cette simplicité. N’empêche, Moiraine avait dit la pure vérité – ce garçon avait besoin de quelqu’un qui l’écoute et en l’écoutant allège ses soucis – et cela pouvait marcher.
« Il ne se confiera à personne, Moiraine. Il cache ses peines et espère réussir à les maîtriser avant que l’on s’en aperçoive. » Le visage d’Egwene refléta brièvement de la colère. « Cette espèce d’idiot têtu comme un mulet ! »
Moiraine éprouva une sympathie passagère. Il ne fallait pas s’attendre à ce que la jeune fille accepte de gaieté de cœur que Rand se promène bras dessus bras dessous avec Élayne, s’embrassant dans les coins où ils ne se croyaient pas vus. Et Egwene n’en savait pas encore la moitié. Cette commisération ne dura pas. Il y avait trop de choses importantes à régler pour que cette petite se ronge à propos de ce qu’elle ne pouvait pas avoir de toute façon.
Élayne et Nynaeve devaient avoir embarqué sur le rakeur à présent, elle en était débarrassée. Leur voyage lui apprendrait par la suite si ses soupçons à propos des Pourvoyeuses-de-Vent étaient fondés. Toutefois, la question était secondaire. Au pire, les deux avaient assez d’or pour acheter un bateau et engager un équipage – ce qui risquait d’être nécessaire, étant donné ce qui se disait de Tanchico – et assez d’or leur resterait pour les pots-de-vin si souvent nécessaires avec les fonctionnaires du Tarabon. La chambre de Thom Merrilin était vide, et ses informateurs avaient rapporté qu’il parlait entre ses dents de Tanchico en quittant la Pierre ; il veillerait à ce qu’elles aient un bon équipage et s’adressent aux fonctionnaires qui leur seraient utiles. Le prétendu complot pour assister Mazrim Taim était de beaucoup le plus vraisemblable, mais ses messages à l’Amyrlin y couperaient court. Les deux jeunes filles étaient de taille à venir à bout de l’éventualité beaucoup moins probable d’un mystérieux danger caché dans Tanchico, et leur départ lui laissait les mains libres et les éloignait de Rand. Elle regrettait seulement qu’Egwene ait refusé de les accompagner. Tar Valon aurait mieux valu pour toutes les trois, mais Tanchico faisait l’affaire.
« À propos d’idiotie, as-tu l’intention de poursuivre ce projet d’aller dans le Désert ?
— Oui », répliqua la jeune fille d’un ton ferme. Elle avait besoin de revenir à la Tour pour apprendre à exercer sa force. À quoi pensait Siuan ? Elle me débitera probablement une de ces maximes à propos de barques et de poissons quand je pourrai la questionner.
Du moins Egwene serait-elle aussi hors de son chemin et la jeune Aielle veillerait sur elle. Les Sagettes étaient peut-être effectivement en mesure de lui enseigner quelque chose sur l’Art de Rêver. Cette lettre des Sagettes était absolument stupéfiante, non pas qu’elle puisse se permettre d’en admettre la majeure partie. Le voyage d’Egwene dans le Désert avait finalement des chances d’être utile.
La dernière ligne des nobles de Tear s’écarta, ménageant un petit creux, et elle et Egwene se trouvèrent face à l’espace libre sous le vaste dôme. Le malaise des nobles était encore plus évident ici ; bon nombre examinaient leurs pieds comme des enfants boudeurs et d’autres ne contemplaient rien, regardant n’importe quoi sauf l’endroit où ils étaient. C’était ici que Callandor avait été conservée avant que Rand la prenne. Ici sous cette voûte, touchée par aucune main pendant plus de trois mille ans, intouchable par d’autre main que celle du Dragon Réincarné. Les gens de Tear n’aimaient pas admettre que le Cœur de la Pierre existait.
« Pauvre femme », murmura Egwene.
Moiraine suivit le regard de la jeune fille. La Puissante Dame Alteima, déjà en robe, fraise et bonnet d’un blanc chatoyant comme les veuves du Tear bien que son mari n’eût pas encore rendu son dernier souffle, était peut-être la plus maîtresse d’elle-même de tous les assistants. C’était une femme mince, ravissante, rendue d’autant plus séduisante par son petit sourire triste, avec de grands yeux marron et de longs cheveux noirs tombant jusqu’au milieu du buste. Une grande femme, bien que Moiraine reconnût qu’elle tendait à en juger d’après sa propre taille, et avec une poitrine un peu forte. Les Cairhienins n’étaient pas grands et elle avait été considérée comme petite même par rapport à eux.
« Oui, une pauvre femme », dit-elle, mais elle n’y mettait pas de compassion. C’était plaisant de voir qu’Egwene n’était pas encore devenue assez sophistiquée pour voir tout le temps au-delà des apparences. Cette enfant était déjà bien moins malléable qu’elle n’aurait dû l’être avant des années. Elle avait besoin d’être formée avant d’être endurcie.
Thom avait fait preuve d’inattention à l’égard d’Alteima. Ou peut-être avait-il volontairement fermé les yeux ; il semblait avoir une étrange répugnance à agir contre des femmes. La Puissante Dame Alteima était beaucoup plus dangereuse que son mari ou son amant, qu’elle avait manipulés tous les deux sans que l’un ou l’autre s’en aperçoive. Peut-être plus dangereuse que quiconque dans Tear, homme ou femme. Elle en trouverait bien assez tôt d’autres à utiliser. C’était le style d’Alteima de rester à l’arrière-plan et de tirer les fils. Il allait falloir s’occuper d’elle.