« Le Puissant Seigneur Sunamon, dit soudain Rand d’une voix forte qui fit sursauter ce replet personnage, m’a garanti un traité avec Mayene suivant strictement les directives que je lui ai données. Il a garanti cela avec sa vie. » Il rit comme s’il avait plaisanté et la plupart des nobles rirent avec lui. Pas Sunamon, qui avait nettement l’air malade. « S’il échoue, annonça Rand, il a accepté d’être pendu et ce service lui sera rendu. » Les rires s’arrêtèrent. Le visage de Sunamon se colora d’une nuance verdâtre maladive. Egwene jeta un coup d’œil inquiet à Moiraine ; elle agrippait sa robe à deux mains. Moiraine se contentait d’attendre ; il n’avait pas convoqué tous les nobles de quatre lieues à la ronde pour leur parler d’un traité ou menacer un gros imbécile. Elle força ses mains à lâcher sa propre jupe.
Rand tourna sur lui-même, en cercle, examinant les visages qu’il voyait. « Grâce à ce traité, des navires seront bientôt disponibles pour transporter vers l’ouest les céréales du Tear, et trouver de nouveaux marchés. » Ce qui suscita quelques murmures approbateurs, vite étouffés. « Mais ce n’est pas tout. Les armées de Tear vont se mettre en marche. »
Une acclamation fusa, un tumulte de cris répercutés par la voûte. Les hommes sautaient comme des cabris, même les Puissants Seigneurs, brandissaient les poings au-dessus de leur tête et lançaient en l’air leurs chapeaux pointus en velours. Les femmes, souriant avec autant de transports de joie que les hommes, déposaient des baisers sur la joue des hommes qui allaient partir pour la guerre et, feignant d’être sur le point de s’évanouir, elles respiraient délicatement les petits flacons en porcelaine contenant des sels dont aucune Noble Dame de Tear ne se séparait. « Illian tombera ! » cria quelqu’un et des centaines de voix reprirent son cri dans un bruit de tonnerre. « Illian tombera ! Illian tombera ! Illian tombera ! »
Moiraine vit les lèvres d’Egwene remuer, ses mots étouffés par les clameurs de jubilation. Elle put les lire, ces mots, toutefois : « Non, Rand. Je t’en prie, non. Je t’en prie. » En face de Rand, Mat, le visage rembruni, gardait un silence réprobateur. Eux et elle étaient les seuls à ne pas se réjouir, en dehors des Aiels comme toujours sur leurs gardes et Rand lui-même. Le sourire de Rand avait un pli de dédain et ne se reflétait pas dans ses yeux. De la transpiration venait de perler sur son visage. Elle croisa son regard sardónique et attendit. Il en avait encore à dire et qui ne serait pas, elle le subodorait, à son goût.
Rand leva la main gauche. Le calme se rétablit, ceux de devant incitant anxieusement ceux de derrière à se taire. Il attendit le silence total. « Les armées se dirigeront au nord dans le Cairhien. Le Puissant Seigneur Meilan en prendra le commandement et, sous ses ordres, les Puissants Seigneurs Gueyam, Aracome, Heame, Maraconn et Simaan. Les armées seront généreusement financées par le Puissant Seigneur Torean, le plus riche d’entre vous, qui accompagnera les armées pour veiller à ce que son argent soit dépensé à bon escient. »
Un silence de mort accueillit cette déclaration. Personne ne broncha, encore que Torean au visage sans beauté parût avoir du mal à se tenir debout.
Moiraine dut s’incliner mentalement devant Rand pour ses choix. Expédier ces sept-là hors de Tear vidait adroitement de leur substance les sept complots les plus dangereux contre lui, et aucun de ces hommes ne se fiait suffisamment aux autres pour combiner un complot avec eux. Thom Merrilin lui avait donné de bons conseils ; manifestement, ses espions à elle n’avaient pas repéré quelques-uns des billets qu’il avait fait glisser dans les poches de Rand. Mais le reste ? C’était de la folie. Il ne pouvait pas avoir obtenu pareille réponse de l’autre côté de ce ter’angreal. Impossible, voyons.
De toute évidence, Meilan partageait son avis, encore que pas pour les mêmes raisons. Il s’avança d’un pas hésitant, cet homme maigre et dur mais tellement apeuré qu’on apercevait le blanc de ses yeux formant un cercle complet. « Mon Seigneur Dragon… » Il s’interrompit, avala sa salive et recommença d’une voix légèrement plus forte. « Mon Seigneur Dragon, intervenir dans une guerre civile équivaut à s’engager dans une fondrière. Une douzaine de factions se disputent le Trône du Soleil, avec autant d’alliances se modifiant constamment, chacune rompue du jour au lendemain. De plus, des bandits infestent le Cairhien comme des puces sur un sanglier. Des paysans affamés ont dépouillé complètement le pays. J’ai appris par des sources fiables qu’ils mangent de l’écorce et des feuilles. Mon Seigneur Dragon, « un bourbier » commencerait à peine à décrire… »
Rand lui coupa la parole. « Vous ne voulez pas étendre la souveraineté du Tear jusqu’à la Dague-du-Meurtrier-des-Siens, Meilan ? C’est très bien. Je sais qui j’ai l’intention de mettre sur le Trône du Soleil.
Vous ne partez pas pour conquérir, Meilan, vous partez pour restaurer l’ordre, et la paix. Et pour nourrir ceux qui ont faim. Il y a dans les entrepôts plus de blé que le Tear ne peut en vendre et les fermiers en récolteront encore autant cette année, à moins que vous ne me désobéissiez. Des chariots le transporteront au nord à la suite des armées et ces paysans… Ces paysans ne seront plus réduits à manger de l’écorce, mon Seigneur Meilan. » Le grand Puissant Seigneur ouvrit de nouveau la bouche et Rand dans un grand geste circulaire abaissa Callandor dont il planta la pointe de cristal devant lui. « Vous avez une question, Meilan ? » Secouant la tête, Meilan recula dans la foule comme s’il essayait de se cacher.
« Je savais bien qu’il ne déclencherait pas une guerre, dit Egwene avec passion. Je le savais.
— Tu crois qu’il y aura moins de tueries avec cette solution ? » murmura Moiraine entre ses dents. Quel but visait le garçon ? Du moins ne s’enfuyait-il pas pour courir au secours de son village pendant que les Réprouvés s’emparaient du reste du monde. « Les cadavres s’entasseront aussi haut, mon petit. Tu ne verras pas la différence entre ceci et une guerre. »
Attaquer Illian et Sammael lui aurait permis de gagner du temps même si cela aboutissait à une impasse. Du temps pour apprendre son pouvoir et peut-être abattre un de ses plus puissants ennemis, pour intimider les autres. Que gagnait-il avec ceci ? La paix pour la terre natale de Moiraine, de la nourriture pour les Cairhienins affamés ; en d’autres circonstances, elle aurait applaudi. C’était un acte d’humanité louable – et complètement stupide à présent. Du sang versé inutilement au lieu d’affronter un ennemi qui chercherait à le tuer à la première occasion. Pourquoi ? Lanfear. Que lui avait dit Lanfear ? Qu’avait-elle fait ? Les éventualités glacèrent le cœur de Moiraine. Désormais Rand nécessiterait une surveillance plus étroite que jamais. Elle ne le laisserait pas se tourner vers l’Ombre.
« Ah, oui, reprit Rand comme s’il venait de se rappeler quelque chose. Les soldats ne savent guère comment nourrir des gens qui souffrent de la faim, n’est-ce pas ? Pour cela, je pense qu’il faut un cœur de femme plein de bonté. Ma Dame Alteima, je regrette de vous déranger dans votre chagrin, mais voulez-vous entreprendre de surveiller la distribution des vivres ? Vous aurez une nation à nourrir. »
Et de la puissance à gagner ; songea Moiraine. C’était sa première erreur. Sans compter choisir le Cairhien de préférence à l’Illian, bien sûr. Alteima reviendrait certainement à Tear sur un pied d’égalité avec Meilan et Gueyam, prête à de nouveaux complots. Elle aurait fait assassiner Rand avant, s’il n’y prenait garde. Peut-être un accident pouvait-il être arrangé dans le Cairhien.
Alteima s’inclina dans une révérence gracieuse, déployant son ample jupe blanche, montrant à peine un peu de sa surprise. « Comme le commande mon Seigneur Dragon, ainsi obéirai-je. Ce me sera un plaisir infini de servir le Seigneur Dragon.