Avançant à longues enjambées à côté de l’étalon pommelé, l’Aiel fronça légèrement les sourcils – l’équivalent d’une mine soucieuse chez la plupart des autres hommes – puis il hocha la tête. « Nous pouvons trouver cette chose-là. » Il éleva la voix. « Aethan Dor ! Far Aldazar Din ! Duadhe Mahdi’in ! Far Dareis Mai ! Seia Doon ! Sha’mad Conde !
À son appel, des membres des sociétés guerrières qu’il avait nommées s’avancèrent au pas gymnastique, tant et si bien qu’un bon quart des Aiels se rassemblèrent autour de lui et de Rand. Boucliers Rouges. Frères de l’Aigle. Chercheurs d’Eau. Vierges de la Lance. Yeux Noirs. Marcheurs du Tonnerre.
Rand repéra l’amie d’Egwene, Aviendha, une grande et jolie femme avec un regard hautain et grave. Des Vierges avaient monté la garde à sa porte, mais il ne pensait pas l’avoir vue avant que les Aiels se regroupent pour quitter la Pierre. Elle jeta un coup d’œil dans sa direction, fière comme un faucon aux yeux verts, puis secoua la tête et reporta son attention sur le chef de clan.
Eh bien, je voulais redevenir comme le commun des mortels, songea-t-il un peu mélancoliquement. Les Aiels, certes, exauçaient son vœu. Même au chef de clan, ils n’offraient qu’une oreille respectueuse, sans rien de la déférence empressée qu’exigerait un seigneur, et une obéissance qui semblait entre égaux. Il ne pouvait guère s’attendre à mieux pour lui-même.
Rhuarc donna ses instructions en quelques mots et, après l’avoir écouté, les Aiels se déployèrent en éventail dans le secteur des collines, courant avec aisance, certains se voilant à titre de précaution. Les autres attendirent, debout ou accroupis à côté des mulets chargés.
Ils représentaient presque tous les clans – excepté l’Aiel Jenn, évidemment ; Rand n’avait pu déterminer si les Jenns existaient réellement ou non, étant donné que d’après la façon dont ils les mentionnaient, ce qui était rare, ce pouvait être l’un ou l’autre – y compris quelques clans qui se livraient une guerre à mort et d’autres qui se battaient souvent. Il avait appris au moins cela sur eux. Pas pour la première fois, il se demanda ce qui les unissait jusqu’ici. Était-ce seulement leurs prophéties concernant la chute de la Pierre et la quête pour Celui-qui-Vient-avec-l’Aube ?
« Plus que cela », dit Rhuarc, et Rand prit conscience d’avoir émis ses réflexions à haute voix. « La prophétie nous a conduits à franchir le Rempart du Dragon et le nom qui n’est pas prononcé nous a attirés vers la Pierre de Tear. » Le nom auquel il faisait allusion était « Peuple du Dragon », un nom secret pour les Aiels ; seuls les chefs de clan et les Sagettes le connaissaient ou l’utilisaient, apparemment rarement et uniquement entre eux. « Pour le reste ? Nul ne peut verser le sang d’un membre de la même société, naturellement, pourtant mêler les Shaarads aux Goshiens, les Taardads et les Nakais avec les Shaidos… Même moi j’aurais pu danser la danse des lances avec les Shaidos si les Sagettes n’avaient pas exigé que tous ceux qui franchiraient le Rempart du Dragon jurent par le serment de l’eau de traiter n’importe quel Aiel comme étant de leur propre société sur ce côté-ci de la montagne. Même les Shaidos sournois… » Il haussa légèrement les épaules. « Vous voyez ? Ce n’est pas facile, y compris pour moi.
— Ces Shaidos sont vos ennemis ? » Rand prononça maladroitement le nom ; dans la Pierre, les Aiels se répartissaient en sociétés, pas en clans.
« Nous avons évité les guerres à mort, dit Rhuarc, mais les Taardads et les Shaidos n’ont jamais été en termes d’amitié ; les enclos opèrent parfois des raids les uns chez les autres, volent des chèvres ou du bétail. Mais les serments ont été respectés par nous tous en dépit de trois guerres à mort et une douzaine de vieilles haines entre les clans ou les enclos. Que nous nous dirigions vers Rhuidean nous facilite les choses à présent, même si quelques-uns nous quittent avant d’y arriver. Il est interdit de verser le sang de qui se rend à Rhuidean ou en revient. » L’Aiel leva vers Rand un visage totalement dépourvu d’expression. « Il se peut que bientôt aucun de nous ne verse le sang d’un autre. » Déterminer s’il trouvait la perspective plaisante était impossible.
Un ululement provint d’une des Vierges de la Lance qui se dressait au sommet d’une colline et agitait les bras au-dessus de sa tête.
« On a trouvé votre colonne de pierre, à ce qu’il paraît », dit Rhuarc.
Rassemblant ses rênes, Moiraine adressa à Rand un regard indéchiffrable quand il passa devant elle, talonnant avec ardeur Jeade’en pour qu’il prenne le galop. Egwene tira sur la bride de sa jument à la hauteur de Mat et se pencha sur sa selle en s’étayant d’une main sur le haut pommeau de la selle de Mat pour entamer avec lui une conversation à voix basse. Elle semblait essayer d’obtenir qu’il lui dise quelque chose ou admette quelque chose et, d’après la véhémence des gesticulations de Mat, ou bien il était innocent comme un enfant qui vient de naître ou bien il mentait comme un arracheur de dents. Se jetant à bas de sa selle, Rand escalada précipitamment la pente douce pour examiner ce que la Vierge de la Lance – c’était Aviendha – avait découvert à demi enfoui dans la terre et voilé par de longues herbes. Une colonne de pierre grise rongée par les intempéries, d’au moins deux toises et demie de long et un pas d’épaisseur. Des symboles bizarres couvraient le moindre espace apparent, chacun entouré d’une étroite ligne de marques qu’il pensa être de l’écriture. Aurait-il même connu la langue – en admettant que c’en soit une, l’écriture – s’il s’agissait bien d’une écriture, était usée jusqu’à en être illisible. Les symboles, il les distinguait un peu mieux. Quelques-uns ; bon nombre auraient pu passer pour creusés par la pluie et le vent.
Arrachant l’herbe à pleines poignées pour mieux voir, il jeta un coup d’œil à Aviendha. Elle avait rabaissé sa shoufa autour de ses épaules, découvrant de courts cheveux aux reflets roux, et elle l’observait avec une expression dure et fermée. « Vous n’avez pas de sympathie pour moi, dit-il. Pourquoi ? » Il y avait un symbole qu’il devait trouver, le seul qu’il connaissait.
« De la sympathie ? répéta-t-elle. Vous pouvez être Celui-qui-Vient-avec-l’Aube, un homme prédestiné. Qui est capable d’éprouver ou non de la sympathie envers un tel homme ? D’autre part, vous êtes libre de vos mouvements, un natif des Terres Humides en dépit de votre visage, pourtant vous rendant à Rhuidean pour les honneurs, alors que moi…
— Que vous quoi ? » questionna-t-il quand elle s’interrompit. Il poursuivait lentement ses recherches en remontant. Où était ce symbole ? Deux lignes parallèles ondulées traversées de biais par un trait bizarre. Par la Lumière, s’il est enfui, cela nous demandera des heures pour retourner ça. Il éclata brusquement de rire. Pas des heures. Il pouvait canaliser et soulever cette masse hors du sol, ou Moiraine, ou Egwene. Une Pierre Porte refusait peut-être de se laisser emporter, mais ils réussiraient sûrement à la bouger sur cette petite distance-là. Toutefois, canaliser ne l’aiderait pas à trouver les lignes onduleuses. Promener ses doigts sur la pierre était l’unique moyen.
Au lieu de répondre, l’Aielle s’accroupit avec souplesse, posant ses courtes lances en travers de ses genoux. « Vous vous êtes mal conduit envers Élayne. Cela m’indiffère, mais Élayne est presque sœur d’Egwene, qui est mon amie. Pourtant Egwene ressent toujours de l’affection pour vous, alors par égard pour elle j’essaierai. »
Sans cesser d’inspecter l’épaisse colonne, il secoua la tête. Encore Élayne. Il pensait parfois que toutes les femmes appartenaient à une guilde comme les artisans dans les villes. Commettez une erreur à l’encontre de l’une d’elles et les dix suivantes que vous rencontrez sont au courant et désapprouvent.