— N’essayez pas de me jeter de la poudre aux yeux, dit sèchement Amyrlin. Croyez-vous que c’est la première fois que je rencontre une femme craignant pour la vie de son homme ? Vous pourriez aussi bien l’admettre. »
Min s’agita sur son siège. Le regard de Siuan plongeait dans le sien, compréhensif et impatient. « D’accord, murmura-t-elle finalement. Je vais tout vous dire et nous en serons bien avancées l’une et l’autre. La première fois que j’ai aperçu Rand, j’ai remarqué trois visages de femmes et l’un d’eux était le mien. Je n’ai jamais rien vu me concernant ni avant ni après, mais j’ai compris ce que cela signifiait. J’allais tomber amoureuse de lui. Toutes les trois le serions.
— Trois. Les deux autres. Qui sont-elles ? »
Min lui adressa un sourire amer. « Les visages étaient flous ; je ne sais pas qui elles sont.
— Rien n’annonçait qu’il vous aimerait en retour ?
— Rien ! Il ne m’a jamais regardée deux fois. Je pense qu’il me considère comme… comme une sœur. Aussi ne pensez pas que vous pouvez m’utiliser à la façon d’une laisse attachée à son cou, parce que cela ne marchera pas !
— Cependant vous l’aimez.
— Je n’ai pas le choix. » Min s’efforça d’adoucir son ton morose. « J’ai cherché à traiter cela sur le mode de la plaisanterie, mais je n’ai plus le cœur à rire. Vous ne me croyez peut-être pas mais, quand je sais ce que la vision signifie, elle se réalise. »
L’Amyrlin se tapota les lèvres du bout d’un doigt en regardant Min d’un air méditatif.
Cet air inquiéta Min. Elle n’avait pas eu l’intention de se mettre en avant à ce point ni d’en dire autant. Elle n’avait pas tout dit, mais elle n’ignorait pas qu’elle aurait dû apprendre depuis belle lurette à ne pas donner un levier à une Aes Sedai, même si la façon dont il serait utilisé ne sautait pas aux yeux. Les Aes Sedai étaient expertes à lui découvrir des usages. « Ma Mère, j’ai transmis le message de Moiraine et j’ai exposé tout ce qu’à ma connaissance mes visions signifient. Il n’y a aucune raison maintenant que je ne puisse enfiler mes vêtements habituels et m’en aller.
— Aller où ?
— À Tear. » Après avoir parlé à Gawyn, pour tâcher de s’assurer qu’il ne fera pas de bêtises. Elle aurait aimé oser demander où se trouvaient Egwene et les deux autres mais, si l’Amyrlin refusait de renseigner le frère d’Élayne, les chances qu’elle le dise à Min étaient quasi nulles. Et Siuan Sanche avait toujours dans les yeux cette expression calculatrice. « Ou à n’importe quel endroit où est Rand. C’est peut-être une sottise de ma part, mais je ne suis pas la première à me conduire comme une sotte pour un homme.
— La première à se conduire comme une imbécile pour le Dragon Réincarné. Ce sera dangereux d’être auprès de Rand al’Thor une fois que le monde aura découvert qui il est, ce qu’il est. Et, en supposant qu’il soit maintenant en possession de Callandor, le monde l’apprendra bien assez tôt. La moitié des gens voudra le tuer de toute façon, s’imaginant qu’en le tuant ils empêcheront la Dernière Bataille, empêcheront le Ténébreux de se libérer. Beaucoup mourront, auprès de lui. Mieux vaudrait peut-être que vous restiez ici. »
L’Amyrlin avait un ton compatissant, mais Min ne s’y laissa pas prendre. Elle ne croyait pas Siuan Sanche capable de compassion. « J’en courrai le risque ; peut-être suis-je en mesure de l’aider. Avec ce que je vois. Ce n’est même pas comme si la Tour offrait beaucoup plus de sécurité, pas tant que restera ici une seule Sœur Rouge. Elles verront un homme qui canalise et oublieront la Dernière Bataille et les Prophéties du Dragon.
— De même que de nombreuses autres personnes, ajouta calmement Siuan. Se défaire d’anciennes habitudes de penser est difficile, pour les Aes Sedai autant que pour n’importe qui d’autre. »
Min lui lança un coup d’œil déconcerté. Elle paraissait adopter maintenant le point de vue de Min. « Ce n’est pas un secret que je suis liée d’amitié avec Egwene et Nynaeve, et pas un secret qu’elles sont originaires du même village que Rand. Pour l’Ajah Rouge, ce sera une relation suffisante. Quand la Tour découvrira ce qu’il est, je serai probablement arrêtée avant la fin de la journée. Ainsi qu’Egwene et Nynaeve, si vous ne les avez pas cachées quelque part.
— Il ne faut donc pas que l’on vous reconnaisse. On n’attrape pas de poissons, s’ils voient le filet. Je suggère que vous ne pensiez plus pour quelque temps à votre tunique et à vos chausses. » L’Amyrlin souriait comme un chat qui sourirait à une souris.
« Quels poissons vous attendez-vous à attraper avec moi ? » demanda Min d’une voix éteinte. Elle pensait le deviner, et espérait de toutes ses forces s’être trompée.
Un espoir qui n’empêcha pas l’Amyrlin de dire : « L’Ajah Noire. Treize d’entre elles ont filé, mais je crains qu’il n’en reste. Je me demande à qui accorder confiance ; pendant une certaine période, je n’osais me fier à personne. Vous n’êtes pas une Amie du Ténébreux, je le sais, et votre don particulier pourrait être d’un certain secours. Du moins serez-vous une autre paire d’yeux fiables.
— Vous avez projeté ceci depuis que je suis entrée, n’est-ce pas ? C’est pourquoi vous voulez que Gawyn et Sahra ne bavardent pas. » La colère s’amassait en Min comme la vapeur dans une bouilloire. Cette femme criait « Grenouille ! » et comptait que les gens bondissent. Qu’ils obéissent habituellement aggravait encore les choses. Elle n’était pas une grenouille, pas plus qu’une marionnette dansant au bout d’un fil. « Est-ce ce que vous avez fait d’Egwene, d’Élayne et de Nynaeve ? Vous les avez envoyées à la recherche de l’Ajah Noire ? Cela ne m’étonnerait pas de vous !
— Occupez-vous de vos filets, mon petit, et laissez ces jeunes filles s’occuper des leurs. En ce qui vous concerne, elles accomplissent une pénitence en travaillant dans une ferme. Suis-je claire ? »
Devant ce regard fixe, Min changea de position avec malaise sur son siège. C’était facile de défier l’Amyrlin – jusqu’à ce qu’elle se mette à vous fixer avec ces yeux bleus au regard pénétrant et froid. « Oui, ma Mère. » La soumission de sa réponse lui pesait, mais un coup d’œil à l’Amyrlin l’avait convaincue de ne pas insister. Elle pinça entre deux doigts le fin drap de laine de sa robe. « Je suppose que cela ne me tuera pas de porter ça un peu plus longtemps. » Soudain Siuan parut amusée ; Min se sentit se hérisser.
« J’ai peur que ce ne soit pas suffisant. Min en robe est encore Min habillée d’une robe pour quiconque y regarde de près. Vous ne pouvez pas toujours porter une mante avec le capuchon tiré sur la tête. Non, vous devez changer tout ce qui peut l’être. Pour commencer, vous continuerez à vous appeler Elmindreda. C’est votre nom, après tout. » Min tiqua. « Vos cheveux sont presque aussi longs que ceux de Leane, assez longs pour être frisés. Quant au reste… je n’ai jamais eu l’usage du rouge, de la poudre et des fards, mais Leane se rappelle comment s’en servir. »
Depuis la mention des frisures, les yeux de Min s’étaient écarquillés de plus en plus. « Oh, non, s’exclama-t-elle d’une voix étranglée.
— Personne ne vous prendra pour Min qui porte des chausses une fois que Leane vous aura transformée en une parfaite Elmindreda.
— Oh, NON !
— Quant au pourquoi de votre séjour à la Tour – une raison appropriée pour une jeune femme coquette qui n’a aucune ressemblance avec Min dans son aspect et sa manière de se conduire. » L’Amyrlin fronça pensivement les sourcils, sans se préoccuper des tentatives de Min pour intervenir. « Oui, je vais laisser courir le bruit que Maîtresse Elmindreda a trouvé moyen d’encourager deux soupirants au point qu’elle a dû chercher refuge loin d’eux dans la Tour jusqu’à ce qu’elle puisse choisir entre eux. Quelques femmes demandent encore asile chaque année, et parfois pour des raisons aussi ridicules. » Son expression se durcit et son regard devint plus sévère. « Si vous pensez encore à vous rendre à Tear, réfléchissez. Estimez si vous pouvez être plus utile à Rand là-bas qu’ici. À supposer que l’Ajah Noire abatte la Tour ou, pire, en prenne le contrôle, il perd le peu d’assistance que je peux lui apporter. Bien. Êtes-vous une femme ou une gamine qui se languit d’amour ? »