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— Vérine m’en a dit pas mal », répliqua-t-il. Vérine lui en avait parlé effectivement, mais c’est Lanfear qui l’avait renseigné sur elles la première. Il l’avait connue à l’époque sous le nom de Séléné, cependant il n’avait pas l’intention d’expliquer cela à Moiraine, pas plus que de lui dire que Lanfear avait offert de l’aider. L’Aes Sedai avait accueilli la nouvelle de l’apparition de Lanfear trop calmement, même pour elle. Et elle avait dans le regard cette expression évaluatrice comme si elle l’avait placé sur un plateau de balance dans son esprit.

« Prends garde, Rand al’Thor, reprit-elle de cette voix musicale et glacée qu’elle avait. N’importe quel Ta’veren modifie plus ou moins le Dessin, mais un Ta’veren tel que toi risque de déchirer à jamais la Dentelle du Temps. »

Il aurait aimé savoir ce qu’elle pensait. Il aurait aimé connaître ce qu’elle projetait, elle.

Les Aiels gravissaient la colline avec leurs mulets, couvrant la pente en se massant autour de lui et de la Pierre Porte, serrés épaule contre épaule sauf en ce qui concernait Moiraine et Egwene. À ces deux-là, ils laissèrent un petit espace. Rhuarc hocha la tête à son adresse comme pour dire : c’est fait, à vous de jouer maintenant.

Soupesant le brillant angreal vert, il se demanda s’il n’allait pas dire aux Aiels d’abandonner les bêtes, mais le voudraient-ils, là était la question et il désirait arriver avec eux tous, avec tous estimant qu’il s’était bien conduit envers eux. Les dispositions amicales ne devaient pas abonder dans le Désert. Ils l’observaient avec des visages imperturbables. Néanmoins, quelques-uns s’étaient voilés. Mat, qui roulait nerveusement sans arrêt sur le dessus de ses doigts ce marc d’or de Tar Valon, et Egwene, le visage emperlé de sueur, étaient les seuls à paraître inquiets. Attendre plus longtemps ne servait à rien. Il devait agir plus vite que nul ne s’y attendait.

Il s’enveloppa du Vide et tendit sa volonté pour atteindre la Vraie Source, cette pâle lumière scintillante qui était toujours là, juste derrière son épaule. Le Pouvoir l’envahit, souffle de vie, vent à déraciner des chênes, brise d’été au parfum de fleurs, bouffées nauséabondes provenant d’un tas de fumier. Planant dans l’espace, il concentra son attention sur le triangle traversé d’éclairs arborescents devant lui et, par le truchement de l’angreal, aspira profondément à lui le torrent ardent du Saidin. Il devait les transporter tous. Il fallait que cela fonctionne. Ce symbole serré dans sa main, il attira le Pouvoir Unique, l’attira à lui jusqu’à penser pour de bon qu’il allait exploser En attira encore. Et encore.

Le temps d’un clin d’œil et ce fut comme si le monde cessait d’exister.

23

Au-delà de la Pierre

Egwene trébucha et jeta les bras autour du cou de Brume, sa jument, comme le sol s’inclinait sous ses pieds. Autour d’elle, les Aiels bataillaient avec les mulets qui ne cessaient de braire et de déraper sur une raide pente rocheuse où rien ne poussait. La chaleur éprouvée dans le Tel’aran’rhiod et dont elle se souvenait l’accablait. L’air miroitait devant ses yeux : le sol lui brûlait les pieds à travers la semelle de ses souliers. Sa peau picota douloureusement pendant un instant, puis la sueur jaillit par tous ses pores. Sa robe n’en fut qu’humidifiée et la sueur sécha presque aussitôt.

Les mulets qui se débattaient et les grands Aiels lui masquaient pratiquement les alentours, mais elle en eut de brefs aperçus entre eux. Une épaisse colonne de pierre grise saillait hors du sol en oblique à moins de trois pas d’elle, décapée par le sable venu sur le souffle du vent au point que c’était impossible de dire si elle avait jamais été la jumelle de la Pierre Porte de Tear. Des montagnes abruptes aux flancs plats qui donnaient l’impression d’avoir été taillées par la hache d’un géant fou grillaient sous un soleil ardent dans un ciel sans nuages. Pourtant, au centre de la longue vallée aride très bas en dessous, planait une masse de brouillard dense ondoyant comme des nuages ; ce soleil brûlant aurait dû l’évaporer en quelques instants, mais le brouillard roulait ses vagues, intact. Et de ces tourbillons gris émergeaient les sommets de tours, certaines terminées en flèches, d’autres interrompues subitement comme si les maçons étaient encore au travail.

« Il avait vu juste, murmura-t-elle pour elle-même. Une ville dans des nuages. »

La main crispée sur la bride de son hongre, Mat regardait autour de lui avec des yeux émerveillés. « Nous avons réussi ! » Son rire s’adressa à elle. « Nous avons réussi, Egwene, et sans aucun… Que je sois brûlé, nous avons réussi ! » Il tira sur les lacets de sa chemise à l’encolure pour l’ouvrir. « Par la Lumière, ça chauffe. Je brûle pour de bon ! »

Subitement, elle se rendit compte que Rand était à genoux, la tête basse, se soutenant d’une main posée sur le sol. Tirant sa jument à sa suite, elle se fraya un chemin jusqu’à lui à travers le fourmillement des Aiels juste au moment où Lan l’aidait à se redresser. Moiraine était déjà là, observant Rand avec un calme apparent – et le léger pincement aux coins de sa bouche qui signifiait qu’elle aimerait le gifler.

« Je l’ai fait », dit Rand d’une voix haletante en jetant un coup d’œil autour de lui. Il ne tenait debout que grâce au Lige ; son visage était blême et tiré, comme un homme sur son lit de mort.

« Tu as failli y rester », répliqua froidement Moiraine. Très froidement. « L’angreal n’était pas suffisant. Il ne faut plus que tu recommences. Si tu prends des risques, ils doivent être calculés et pris pour un motif puissant. Il le faut.

— Je ne prends pas de risques, Moiraine. C’est Mat celui qui se fie à la chance. » Rand força sa main droite à s’ouvrir ; l’angreal, le petit homme replet, avait enfoncé la pointe de son épée dans sa chair droit dans la marque imprimée par le feu en forme de héron. « Peut-être avez-vous raison. Peut-être ai-je besoin d’un qui soit un peu plus puissant. Un tout petit peu plus, peut-être… » Il eut un rire haletant. « Cela a marché, Moiraine. C’est ça qui est important. Je les ai tous gagnés de vitesse. Cela a marché.

— C’est ce qui compte », acquiesça Lan en hochant la tête.

Egwene émit un tsk de contrariété. Ces hommes. L’un s’était presque tué puis tentait de tourner la chose en plaisanterie et un autre lui disait qu’il avait bien agi. Ne deviendraient-ils jamais adultes ?

« La fatigue de canaliser ne ressemble à aucune autre lassitude, déclara Moiraine. Je ne peux pas t’en débarrasser totalement, pas quand tu as canalisé autant que cette fois-ci, mais je vais essayer de mon mieux. Peut-être ce qui reste te rappellera-t-il de te montrer plus prudent à l’avenir. » Elle était bien en colère ; il y avait une nette nuance de satisfaction dans sa voix.

L’aura de la Saidar entoura l’Aes Sedai quand elle leva les bras pour prendre la tête de Rand entre ses mains. Un souffle pantelant jaillit de la gorge de Rand et il fut secoué d’un tremblement incoercible, puis il se rejeta en arrière, s’arrachant du même élan au soutien de Lan.

« Demandez, Moiraine, dit Rand froidement en enfonçant l’angreal dans son escarcelle. Demandez d’abord. Je ne suis pas votre chien de manchon pour que vous puissiez faire ce que vous voulez chaque fois que vous en avez envie. » Il se frotta les mains l’une contre l’autre afin d’enlever les minuscules gouttelettes de sang.

Egwene émit de nouveau ce tsk de contrariété. Infantile et par-dessus le marché ingrat. Il pouvait se tenir debout seul à présent, en dépit de la lassitude qui se lisait dans ses yeux, et elle n’avait pas à voir sa paume pour savoir que la petite perforation avait disparu comme si elle n’avait jamais existé. De la pure ingratitude. À sa surprise, Lan ne réprimanda pas Rand pour avoir parlé à Moiraine de cette façon.