Elle s’avisa que les Aiels observaient une immobilité absolue maintenant qu’ils avaient calmé les mulets. Ils regardaient avec défiance non pas vers la vallée et la ville noyée dans le brouillard qui devait être Rhuidean mais vers deux camps, un de chaque côté d’eux à quatre cents toises environ. Les deux rassemblements de tentes basses aux côtés ouverts, des douzaines de douzaines, l’un deux fois plus important que l’autre, étaient accrochés au flanc de la montagne et se confondaient pratiquement avec elle ; en revanche les Aiels gris-brun dans chaque camp étaient nettement visibles, courtes lances et arcs de corne enfléchés à la main, se voilant s’ils ne l’étaient pas déjà. Ils semblaient en équilibre sur la pointe des pieds, prêts à attaquer.
« La paix de Rhuidean », proclama une voix de femme au-dessus d’eux sur la pente, et Egwene sentit la tension quitter les Aiels autour d’elle. Ceux qui étaient parmi les tentes commencèrent à baisser leur voile, mais conservaient leur attitude méfiante.
Il y avait un troisième camp beaucoup plus restreint dans les hauteurs de la montagne, Egwene s’en aperçut, quelques-unes de ces tentes basses sur un modeste replat. Quatre femmes descendaient de ce camp, calmes et dignes en volumineuses jupes sombres et amples corsages blancs, avec des châles bruns ou gris sur les épaules en dépit de la chaleur qui commençait à étourdir Egwene, et une masse de colliers et de bracelets en ivoire et en or. Deux avaient des cheveux blancs, une autre une chevelure couleur du soleil, qui leur descendaient dans le dos jusqu’à la taille et étaient retenus à l’écart de leurs figures par des foulards pliés et noués autour du front.
Egwene reconnut une des femmes aux cheveux blancs : Amys, la Sagette qu’elle avait rencontrée dans le Tel’aran’rhiod. Elle fut de nouveau frappée par le contraste entre les traits hâlés par le soleil d’Amys et sa chevelure neigeuse ; la Sagette n’avait pas l’air assez âgée pour cette blancheur. La deuxième femme à cheveux blancs avait un visage ridé d’aïeule et une des autres, aux cheveux noirs striés de gris, paraissait presque aussi vieille. Elle était sûre que toutes les quatre étaient des Sagettes, très probablement celles qui avaient signé cette lettre à Moiraine.
Les Aielles s’arrêtèrent à dix pas au-dessus du groupe entourant la Pierre Porte et celle qui avait l’air d’une aïeule étendit ses mains ouvertes et parla d’une voix âgée mais puissante. « Que la paix de Rhuidean soit sur vous. Ceux qui viennent à Chaendaer pourront retourner chez eux en paix. Il n’y aura pas de sang sur le sol. »
Sur quoi, les Aiels de Tear commencèrent à se séparer, répartissant rapidement les bêtes de somme et le contenu de leurs paniers. Ils n’étaient pas divisés en sociétés, maintenant ; Egwene vit des Vierges de la Lance partir avec plusieurs groupes, dont certains commencèrent aussitôt à contourner la montagne, s’évitant mutuellement et évitant les campements, paix de Rhuidean ou pas. D’autres se dirigèrent vers un des deux grands rassemblements de tentes, où les armes furent finalement déposées.
Tous ne s’étaient pas fiés à la paix de Rhuidean. Lan lâcha la garde de son épée encore au fourreau, bien qu’Egwene n’eût pas remarqué qu’il y avait porté les mains, et Mat renfila précipitamment un couple de poignards dans ses manches. Rand se tenait les pouces passés dans sa ceinture, mais un soulagement évident se lisait dans ses yeux.
Egwene chercha du regard Aviendha, pour lui poser quelques questions avant d’aborder Amys. L’Aielle serait sûrement un peu plus communicative au sujet des Sagettes, ici dans son propre pays. Elle repéra la Vierge de la Lance chargée d’un grand sac de jute cliquetant et de deux tapisseries murales roulées sur son épaule comme elle partait d’un pas accéléré en direction d’un des grands campements.
« Reste ici, Aviendha », dit d’une voix forte la Sagette aux cheveux striés de gris. Aviendha se figea sur place, sans regarder personne. Egwene s’apprêta à aller à elle, mais Moiraine murmura : « Mieux vaut ne pas s’en mêler. Je doute qu’elle ait envie de compassion ou y voie autre chose si tu lui en offres. » Egwene acquiesça d’un signe de tête malgré elle. Aviendha avait effectivement l’air de désirer qu’on la laisse tranquille. Que lui voulaient les Sagettes ? Avait-elle enfreint un règlement, une loi ?
Elle-même n’aurait pas refusé un peu plus de compagnie. Elle se sentait très exposée debout là sans Aiels autour d’elle, avec tous ces autres Aiels aux aguets parmi les tentes. Les Aiels qui étaient venus de la Pierre s’étaient montrés courtois quoique pas exactement amicaux ; ces observateurs ne paraissaient ni l’un ni l’autre. Embrasser la Saidar était une tentation. Seuls Moiraine, sereine et froide comme toujours malgré la transpiration visible sur son visage, et Lan, aussi impavide que les rochers autour d’eux, l’en empêchèrent. Ils l’auraient su, s’il y avait eu du danger. Aussi longtemps qu’ils acceptaient la situation, elle les imiterait. Seulement elle aurait aimé que ces Aiels cessent de les dévisager.
Rhuarc gravit la pente en souriant. « Je suis revenu, Amys, bien que pas par le chemin que tu prévoyais, je parie.
— Je savais que tu serais là aujourd’hui, ombre de mon cœur. » Elle leva la main pour lui caresser la joue, laissant son châle brun tomber sur ses bras. « Ma sœur-épouse t’envoie son cœur. »
« Voilà ce que vous vouliez dire à propos du Rêve », dit tout bas Egwene à Moiraine. Lan était la seule personne assez proche pour entendre. « Voilà pourquoi vous étiez disposée à laisser Rand essayer de nous amener ici par une Pierre Porte. Elles la connaissaient et vous en ont avertie dans cette lettre. Non, cela n’a pas de sens. Si elles avaient mentionné une Pierre Porte, vous n’auriez pas tenté de le dissuader. Pourtant, elles savaient que nous serions ici. »
Moiraine hocha la tête sans quitter les Sagettes des yeux. « Elles ont écrit qu’elles nous accueilleraient ici, sur Chaendaer, aujourd’hui. J’avais pensé que c’était… improbable jusqu’à ce que Rand ait parlé des Pierres Portes. Quand il s’est montré sûr – certain malgré mon scepticisme – qu’une existait ici… Eh bien, disons que notre arrivée ici à Chaendaer a subitement paru très vraisemblable. »
Egwene aspira une profonde bouffée d’air brûlant. Ainsi c’était une des choses que les Rêveuses pouvaient accomplir. Elle se sentait impatiente de commencer à apprendre. Elle avait envie de suivre Rhuarc et de se présenter à Amys – de se présenter de nouveau – mais Rhuarc et Amys se regardaient dans les yeux d’une façon qui excluait qu’on les dérange.
De chacun des camps était sorti un homme, l’un grand à forte carrure, à la chevelure couleur de feu et n’ayant pas encore atteint l’âge mûr, l’autre comptant plus d’années et aux cheveux plus foncés, grand mais plus svelte. Ils s’arrêtèrent à quelques pas de chaque côté de Rhuarc et des Sagettes. L’aîné au visage tanné n’avait pas d’arme visible excepté le poignard à lame épaisse qu’il portait à la ceinture, en revanche l’autre avait des lances et un bouclier de cuir, et il dressait la tête avec une expression orgueilleuse et farouchement menaçante à l’adresse de Rhuarc.
Lequel n’en tint pas compte et se tourna vers l’aîné. « Je te vois, Heirn. Un des chefs d’enclos a-t-il conclu que j’étais déjà mort ? Qui cherche à prendre ma place ?
— Je te vois, Rhuarc. Aucun des Taardads n’est entré dans Rhuidean ni ne cherche à y entrer. Amys disait qu’elle voulait venir à ta rencontre aujourd’hui, et ces autres Sagettes ont voyagé avec elle. J’ai amené ces hommes de l’enclos Jindo pour veiller à ce qu’elles arrivent saines et sauves. »