Rhuarc hocha solennellement la tête. Egwene eut l’impression que quelque chose d’important venait d’être dit, ou suggéré à mots couverts. Les Sagettes ne regardaient pas l’homme à la chevelure de feu, ni Rhuarc ou Heirn non plus mais, d’après la rougeur qui envahissait ses joues, ils auraient aussi bien pu le toiser. Elle jeta un coup d’œil à Moiraine et reçut d’elle un léger mouvement de tête négatif ; l’Aes Sedai ne comprenait pas non plus.
Lan se pencha entre elles deux et parla à voix basse. « Une Sagette peut se rendre n’importe où sans courir de risques, dans n’importe quelle place forte sans considération de clan. Je ne crois pas que même une guerre à mort concerne une Sagette. Cet Heirn est venu pour protéger Rhuarc de l’autre camp quel qu’il soit, mais ce ne serait pas honorable de le dire. » Moiraine haussa légèrement un sourcil et il ajouta : « Je ne connais pas grand-chose sur eux, mais je les ai souvent combattus avant de te rencontrer. Tu ne m’as jamais interrogé à leur sujet.
— Je vais y remédier », répliqua l’Aes Sedai sèchement.
Se retourner vers les Sagettes et les trois hommes donna le vertige à Egwene. Lan lui fourra entre les mains une gourde en peau débouchée contenant de l’eau et elle pencha la tête en arrière avec reconnaissance pour boire. L’eau était tiède et sentait le cuir mais, dans la chaleur, elle paraissait fraîchement puisée à la source. Egwene offrit la gourde à moitié vide à Moiraine, qui but avec retenue et la rendit. Egwene fut contente d’avaler goulûment le reste les yeux fermés ; de l’eau ruissela sur sa tête et elle les rouvrit bien vite. Lan déversait une autre gourde sur elle, et les cheveux de Moiraine dégouttaient déjà.
« Cette chaleur peut tuer quand on n’y est pas habitué », expliqua le Lige en mouillant deux écharpes de simple toile blanche tirées de sa tunique. Se conformant à ses instructions, elle et Moiraine attachèrent les étoffes trempées autour de leur front. Rand et Mat faisaient de même. Lan laissa sa propre tête sans protection contre le soleil ; rien ne semblait le gêner.
Le silence entre Rhuarc et les Aiels présents près de lui s’était prolongé mais le chef de clan finit par se tourner vers l’homme à la chevelure de feu. « Les Shaidos manquent donc d’un chef de clan, Couladin ?
— Suladric est mort, répondit l’autre. Muradin est entré dans Rhuidean. S’il échoue, c’est moi qui entrerai.
— Tu ne m’as pas demandé, Couladin, dit la Sagette au visage d’aïeule de cette voix ténue et pourtant puissante. S’il échoue, alors demande. Nous sommes quatre, suffisamment pour dire oui ou non.
— C’est mon droit, Bair », répliqua Couladin d’un ton coléreux. Il avait l’air d’un homme aucunement habitué à être contrecarré.
« C’est ton droit de demander, reprit la femme à la voix ténue. C’est le nôtre de répondre. Je ne pense pas que tu seras autorisé à entrer, quoi qu’il advienne de Muradin. Tu as une faille intérieure, Couladin. » Elle bougea son châle gris, le drapant de nouveau autour de ses épaules anguleuses d’une façon qui donnait à entendre qu’elle en avait dit davantage qu’elle ne considérait nécessaire.
L’homme à la chevelure de feu s’empourpra. « Mon premier-frère reviendra marqué en tant que chef de clan et nous conduirons les Shaidos à la gloire ! Nous le ferons… ! » Il ferma la bouche avec brusquerie, presque frémissant.
Egwene songea qu’elle garderait un œil sur lui au cas où il resterait à proximité. Il lui rappelait les Congar et les Coplin, ces gens de son village pleins de vanterie et de mauvaiseté. En tout cas, elle n’avait encore jamais vu un Aiel montrer aussi ouvertement ses sentiments.
Amys paraissait l’avoir déjà écarté de ses préoccupations. « Il y a ici quelqu’un qui est venu avec toi, Rhuarc », dit-elle. Egwene s’attendait à ce qu’elle lui adresse la parole, mais les yeux d’Amys se dirigèrent droit sur Rand. Moiraine, manifestement, n’était pas surprise. Egwene se demanda ce que cette lettre de ces quatre Sagettes contenait que l’Aes Sedai n’avait pas révélé.
Un instant, Rand parut déconcerté, hésitant, mais ensuite il gravit la pente et s’arrêta auprès de Rhuarc face aux femmes. La sueur collait sur son corps sa chemise blanche et formait des taches plus sombres sur ses chausses. Avec un tortillon d’étoffe blanche attaché autour de la tête, sans contredit il n’avait pas aussi grand air que dans le Cœur de la Pierre. Il s’inclina bizarrement, le pied gauche en avant, la main gauche sur le genou, la main droite ouverte paume levée.
« Par le droit du sang, dit-il, je demande la permission d’entrer dans Rhuidean, pour l’honneur de nos ancêtres et en mémoire de ce qui fut. »
Amys cilla sous le coup d’une surprise évidente et Bair murmura : « Une forme ancienne, mais la question a été posée. Je réponds oui.
— Moi aussi, je réponds oui, dit Amys. Seana ?
— Cet homme n’est pas un Aiel », s’exclama Couladin avec hargne. Egwene eut dans l’idée qu’il était presque toujours en colère. « C’est la mort pour lui d’être sur ce sol ! Pourquoi Rhuarc l’a-t-il amené ? Pourquoi…
— Désires-tu être une Sagette, Couladin ? demanda Bair, la désapprobation accentuant les rides de son visage. Enfile une robe et viens me trouver, et je verrai si tu peux être formé. Jusque-là, tais-toi quand les Sagettes parlent !
— Ma mère était aielle », dit Rand d’une voix tendue.
Egwene le regarda avec stupeur. Kari al’Thor était morte alors qu’Egwene était à peine sortie de son berceau mais, si l’épouse de Tarn avait été une Aielle, Egwene en aurait certainement entendu parler. Elle jeta un coup d’œil à Moiraine ; l’Aes Sedai regardait, les traits au repos, calme. Rand ressemblait énormément aux Aiels, par sa haute taille, ses yeux gris-bleu et ses cheveux aux reflets roux, mais c’était ridicule.
« Pas votre mère, rectifia lentement Amys. Votre père. » Egwene secoua la tête. Cela frisait la démence. Rand ouvrit la bouche, mais Amys ne le laissa pas parler. « Seana, que dis-tu ?
— Oui, répondit la femme aux cheveux striés de gris. Mélaine ? » La dernière des quatre, une belle femme aux cheveux d’or roux, qui n’avait guère plus de dix ou quinze ans de plus qu’Egwene, hésita. « Cela doit être fait, finit-elle par acquiescer à contrecœur. Je réponds oui.
— Vous avez eu votre réponse, dit Amys à Rand. Vous pouvez entrer dans Rhuidean et… » Elle s’interrompit comme Mat grimpait jusqu’à leur groupe et copiait gauchement le salut de Rand.
« Je demande aussi à entrer dans Rhuidean », annonça-t-il d’une voix chevrotante.
Les quatre Sagettes le regardèrent avec surprise. La tête de Rand pivota brusquement sous le coup de la surprise. Egwene pensait que personne ne pouvait être plus bouleversé qu’elle, mais Couladin lui en donna le démenti. Levant une de ses lances avec un grondement de hargne, il la pointa contre la poitrine de Mat.
L’aura de la Saidar entoura Amys et Mélaine, et des flots d’Air soulevèrent l’homme aux cheveux flamboyants et le projetèrent à douze pas de là.
Egwene les contemplait, les yeux agrandis de stupeur. Elles savaient canaliser. Du moins deux d’entre elles le pouvaient. Soudain les traits lisses juvéniles d’Amys sous cette chevelure blanche prirent pour elle leur signification, quelque chose de très proche de l’éternelle jeunesse des Aes Sedai. Moiraine était figée dans une immobilité absolue. Pourtant Egwene entendait presque bourdonner ses réflexions. C’était manifestement une surprise autant pour l’Aes Sedai que pour elle-même.
Couladin se redressa tant bien que mal sur ses talons. « Vous acceptez cet étranger comme un des nôtres, s’exclama-t-il d’une voix âpre en désignant Rand avec la lance qu’il avait tenté d’utiliser contre Mat. Si vous le dites, eh bien, soit. Il n’en est pas moins un mollasson des Terres Humides et Rhuidean le tuera. » La lance vira vers Mat, qui s’efforçait de rentrer un poignard dans sa manche sans être remarqué. « Mais celui-là… c’est la mort pour lui d’être ici et un sacrilège de sa part d’avoir même demandé d’entrer dans Rhuidean. Nul autre que ceux du sang ne peut y pénétrer. Personne !