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« Pourquoi l’appelez-vous ainsi ? questionna Moiraine lorsqu’il fut hors de portée de voix. Homme Unique. Le connaissez-vous ?

— De réputation, Aes Sedai. » Amys prononçait le titre comme parlant d’égale à égale. « Le dernier des Malkieri. L’homme qui ne renonce pas à sa guerre contre l’Ombre bien que sa nation ait été détruite depuis longtemps par cette Ombre. Il y a beaucoup d’honneur en lui. Je savais par le rêve que, si vous veniez, c’était presque certain que Aan’allein viendrait aussi, mais j’ignorais qu’il vous obéissait.

— C’est mon Lige », dit simplement Moiraine.

Egwene eut l’impression que l’Aes Sedai était troublée en dépit du ton qu’elle avait eu, et elle comprenait pourquoi. Presque certain que Lan viendrait avec Moiraine ? Lan suivait toujours Moiraine ; il la suivrait au fond du Gouffre du Destin sans la moindre hésitation. Presque aussi intéressant pour Egwene était le « si vous veniez ». Les Sagettes avaient-elles été sûres qu’ils viendraient – ou non ? Peut-être qu’interpréter le Rêve n’était pas aussi précis qu’elle l’espérait. Elle s’apprêtait à poser la question quand Bair éleva la voix.

« Aviendha ? Approche. »

Aviendha s’était assise à l’écart sur ses talons, les bras noués autour de ses genoux, l’air désolée, les yeux fixés sur le sol. Elle se dressa lentement. Si Egwene n’avait pas eu la preuve du contraire, elle aurait pensé qu’Aviendha avait peur. Elle monta d’un pas traînant jusqu’à l’endroit où se tenaient les Sagettes et déposa à ses pieds son sac et son rouleau de tentures.

« Il est temps », dit Bair, non sans douceur. Toutefois, il n’y avait pas de compromis dans ses yeux bleu pâle. « Tu as couru avec les lances aussi longtemps que tu as pu. Plus longtemps que tu n’aurais dû. »

Aviendha redressa la tête dans un mouvement de défi. « Je suis une Vierge de la Lance. Je n’ai pas envie d’être une Sagette. Je n’en serai pas une ! »

Les traits des Sagettes se durcirent. Dans l’esprit d’Egwene s’imposa le souvenir du Cercle des Femmes au Champ d’Emond devant qui comparaissait une femme s’apprêtant à commettre quelque sottise.

« Tu as déjà été traitée avec plus d’indulgence que de mon temps, déclara Amys d’un ton dur comme pierre. Moi aussi, j’ai refusé quand j’ai été appelée. Mes sœurs de lance ont brisé mes lances sous mes yeux. Elles m’ont amenée à Bair et à Coedeline pieds et poings liés et avec seulement ma propre peau sur moi.

— Ainsi qu’une jolie petite poupée passée sous ton bras, ajouta sèchement Bair, pour te rappeler à quel point tu étais puérile. Si je m’en souviens bien, tu t’es enfuie neuf fois le premier mois. »

Amys hocha la tête sévèrement. « Et pour chaque fois on m’a fait pleurer comme une gamine. Je ne me suis enfuie que cinq fois le deuxième mois. Je me croyais aussi forte et dure qu’une femme peut l’être. Pourtant je n’étais pas bien maligne ; il m’a fallu une demi-année pour apprendre que tu étais plus forte et plus dure que je ne pourrais jamais l’être, Bair. J’ai fini par comprendre mon devoir, mon obligation envers les gens. De même que tu l’apprendras, Aviendha. Telles que nous sommes, toi et moi, nous avons cette obligation. Tu n’es pas une enfant. Il est temps de laisser de côté les poupées – et les lances – pour devenir la femme que tu es destinée à être. »

Brusquement, Egwene comprit pourquoi elle avait éprouvé dès le début une telle affinité avec Aviendha, comprit pourquoi Amys et les autres avaient l’intention qu’elle devienne Sagette. Aviendha avait en puissance le don de canaliser. Comme elle-même, comme Élayne et Nynaeve – et Moiraine, d’ailleurs –, elle était une de ces rares femmes à qui canaliser pouvait être enseigné mais qui en avaient aussi le don inné, de sorte qu’elle était capable d’entrer en contact avec la Vraie Source, qu’elle sache ce qu’elle faisait ou non. L’Aes Sedai en avait sûrement eu conscience dès qu’elle avait approché l’Aielle. Egwene se rendit compte qu’elle ressentait la même affinité avec Amys et avec Mélaine. Toutefois pas avec Bair ou Seana. Seules les deux premières avaient le don ; elle en était sûre. Et maintenant elle décelait la même chose chez Moiraine. C’était la première fois qu’elle le remarquait. L’Aes Sedai était une personne réservée.

Quelques-unes des Sagettes, du moins, lisaient apparemment davantage sur le visage de Moiraine. « Vous aviez l’intention de l’emmener à votre Tour Blanche, dit Bair, pour en faire une des vôtres. C’est une Aielle, Aes Sedai.

— Elle sera très forte si elle reçoit la formation appropriée, répliqua Moiraine. Aussi forte que le sera Egwene. Dans la Tour, elle sera en mesure de parvenir à cette force.

— Nous sommes en mesure de la former aussi bien, Aes Sedai. » La voix de Mélaine était calme, certes, mais du mépris teintait le regard ferme de ses yeux verts. « De la former mieux. J’ai parlé à des Aes Sedai. Vous chouchoutez les femmes dans la Tour. La Terre Triple ne se prête pas au dorlotement. Aviendha aura appris ce qu’elle peut faire alors que vous l’auriez encore laissée au stade des petits jeux. »

Egwene reporta sur Aviendha un regard soucieux ; cette dernière contemplait ses pieds, toute attitude de défi disparue. Si elles pensaient que la formation de la Tour était du dorlotement… Elle avait été obligée de travailler plus dur et elle avait été châtiée plus strictement comme novice que jamais auparavant dans sa vie. Elle éprouva un sincère élan de compassion pour l’Aielle.

Amys tendit les mains et Aviendha y déposa à regret ses lances et son bouclier, tressaillant quand la Sagette les jeta de côté où ils tombèrent en cliquetant sur le sol. D’un geste lent, Aviendha dégagea l’arc dans son étui qu’elle portait dans le dos et le livra, détacha la ceinture où étaient suspendus son carquois et son poignard dans sa gaine. Amys prit chaque objet offert et le lança plus loin comme s’il s’agissait de détritus ; Aviendha avait chaque fois un léger sursaut. Une larme tremblait au coin d’un œil bleu-vert.

« Faut-il que vous la traitiez de cette façon ? » s’exclama Egwene avec colère. Amys et les autres tournèrent vers elle des regards impérieux, mais elle n’allait pas se laisser intimider. « Vous traitez des choses qui lui sont chères comme des ordures.

— Elle doit les considérer comme des ordures, déclara Seana. Quand elle reviendra – si elle revient – elle les brûlera et en dispersera les cendres. Le métal, elle le donnera à un forgeron pour qu’il fabrique des objets simples. Pas des armes. Pas même un couteau à découper. Des agrafes ou des marmites ou des puzzles pour enfants. Des choses qu’elle distribuera de ses propres mains quand elles seront faites.

— La Terre Triple n’est pas tendre, Aes Sedai, dit Bair. Ce qui est tendre meurt, ici.

— Le cadin’sor, Aviendha. » Amys désigna du geste les armes mises au rebut. « Tes nouveaux vêtements attendront ton retour. »

Mécaniquement, Aviendha se déshabilla, expédiant sur le tas tunique et chausses, bottes souples, tout. Nue, elle se tint droite sans remuer un orteil, alors qu’Egwene avait l’impression que ses propres pieds allaient se couvrir d’ampoules dans ses souliers. Elle se rappela avoir regardé brûler les vêtements qu’elle avait portés en venant à la Tour Blanche, rupture des liens avec une vie antérieure, mais cela ne s’était pas passé ainsi. Pas de cette façon brutale.

Comme Aviendha s’apprêtait à ajouter le sac et les tapisseries au tas, Seana les lui prit des mains. « Ceci, tu pourras le ravoir. Si tu reviens. Sinon, tout ira à ta famille, à titre de souvenir. »

Aviendha hocha la tête. Elle ne semblait pas éprouver de peur. De la répugnance, de la colère, de la morosité même, mais pas de peur.