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Egwene et Moiraine se conformèrent au rite, encore que la bouche de Moiraine se soit pincée quand Egwene se présenta comme une Aes Sedai de l’Ajah Verte.

Comme si le partage de l’eau et l’échange des noms avaient abattu un mur, l’atmosphère dans la tente se modifia de façon palpable. Des sourires chez les Aielles, une décontraction subtile et la contrainte en question disparut.

Egwene fut plus reconnaissante pour l’eau que pour le vin. Peut-être régnait-il plus de fraîcheur sous la tente que dehors, mais rien que respirer lui desséchait encore la gorge. Sur un geste d’Amys, elle se resservit avec empressement une coupe d’eau.

Les personnes habillées de blanc avaient été une surprise. C’était stupide, mais elle se rendit compte qu’elle avait cru qu’à part les Sagettes les Aiels étaient tous comme Rhuarc et Aviendha, des guerriers. Certes, ils avaient des forgerons, des tisserands et autres artisans ; ils y étaient obligés. Pourquoi pas des serviteurs ? Seulement Aviendha s’était montrée dédaigneuse à l’égard des serviteurs dans la Pierre, ne les laissant rien faire pour elle à part ce qu’elle ne pouvait éviter. Ces gens d’ici avec leur façon de se comporter avec humilité ne se conduisaient nullement comme des Aiels. Elle ne se rappelait pas avoir vu d’habits blancs dans les deux grands camps. « Est-ce uniquement les Sagettes qui ont des serviteurs ? » questionna-t-elle.

Mélaine s’étrangla avec son vin. « Des serviteurs ? répéta-t-elle en reprenant péniblement sa respiration. Ce sont des gai’shains, pas des serviteurs. » Elle disait cela comme si cela expliquait tout.

Moiraine fronça légèrement les sourcils au-dessus de sa coupe de vin. « Gai’shains ? Comment cela se traduit-il ? “Ceux liés par serment à la paix dans la bataille” ?

— Ils sont simplement des gai’shains », répliqua Amys. Elle parut se rendre compte qu’elles ne comprenaient pas. « Pardonnez-moi, mais avez-vous entendu parler de ji’e’toh ?

— Honneur et obligation, répondit aussitôt Moiraine. Ou peut-être honneur et devoir.

— Ce sont les mots, oui. Par contre, ce qui compte, c’est le sens. Nous vivons selon le ji’e’toh, Aes Sedai.

— N’essaie pas de leur dire tout, Amys, lui conseilla Bair. Une fois, j’ai passé un mois à tenter d’expliquer le ji’e’toh à une femme des Terres Humides et à la fin elle posait plus de questions qu’au commencement. »

Amys hocha la tête. « Je m’en tiendrai au strict minimum. Si vous désirez avoir l’explication, Moiraine. »

Egwene aurait préféré commencer à parler du Rêve et de la formation de Rêveuse mais, à sa profonde contrariété, l’Aes Sedai dit : « Oui, si vous voulez bien. »

Avec un hochement de tête à l’adresse de Moiraine, Amys commença. « Je donnerai simplement l’idée générale du gai’shain. Dans la danse des lances, le maximum de ji, d’honneur, est acquis en touchant un ennemi armé sans le tuer ni le blesser d’aucune manière.

— Le plus d’honneur parce que c’est tellement difficile, commenta Seana, ses yeux d’un gris tirant sur le bleu se plissant dans une expression grimaçante, et donc si rarement réalisé.

— Le moins d’honneur est de tuer, poursuivit Amys. Un enfant ou un imbécile sont capables de tuer. Entre les deux se place la prise d’un captif. Je simplifie, vous comprenez. Il y a de nombreux degrés. Les gai’shains sont des prisonniers ainsi capturés, encore qu’un guerrier qui a été touché puisse parfois demander d’être pris comme gai’shain pour diminuer l’honneur de son ennemi et sa propre perte d’honneur.

— Les Vierges de la Lance et les Chiens de Pierre en particulier sont connus pour le faire, intervint Seana, ce qui lui attira un regard sévère d’Amys.

— Est-ce moi qui explique ou toi ? Je continue. Il y en a qui ne peuvent pas être pris comme gai’shains, évidemment. Une Sagette, un forgeron, un enfant, une femme enceinte ou une femme qui a un enfant au-dessous de dix ans. Un gai’shain a un toh envers celui ou celle qui l’a capturé. Pour le gai’shain, cela implique de servir pendant un an et un jour, obéissant avec humilité, ne touchant aucune arme, ne commettant aucun acte violent. »

L’intérêt d’Egwene s’était éveillé malgré elle. « Ne tentent-ils pas de s’évader ? Moi, je n’y manquerais pas. » Jamais je ne laisserai qui que ce soit me retenir de nouveau prisonnière !

Les Sagettes eurent l’air choquées. « C’est arrivé, répliqua Seana d’une voix sévère, mais il n’y a pas d’honneur à ça. Un gai’shain qui s’enfuit est ramené par son enclos pour recommencer son année et un jour. La perte d’honneur est si grande qu’un premier-frère ou une première-sœur viendra aussi comme gai’shain pour apurer le toh de l’enclos. Plus d’un ou d’une, s’ils estiment qu’est grande la perte de ji. »

Moiraine semblait prendre tout cela avec calme, buvant son eau à petites gorgées, mais Egwene eut bien du mal à s’empêcher de secouer la tête. Les Aiels étaient fous ; point final. Il y eut pire.

« Certains gai’shains se targuent maintenant d’humilité avec arrogance, commenta Mélaine d’un ton désapprobateur. Ils estiment acquérir ainsi de l’honneur, en poussant l’obéissance et la soumission jusqu’à la caricature. C’est quelque chose de nouveau et de ridicule. Cela n’a rien à voir avec le ji’e’toh. »

Bair éclata de rire, d’un rire étonnamment sonore en comparaison de sa voix ténue. « Il y a toujours eu des imbéciles. Quand j’étais jeune et que les Shaarads et les Tomanelles se chapardaient mutuellement toutes les nuits du bétail et des chèvres, Chenda, la maîtresse du toit de la Passe de Mainde, a été repoussée de côté par un jeune Chercheur d’Eau des Haidos au cours d’une razzia. Elle s’est rendue à la Vallée Courbe et a exigé que le garçon la prenne comme gai’shaine ; elle ne voulait pas lui permettre de remporter l’honneur de l’avoir touchée parce qu’elle avait dans les mains un couteau à découper à ce moment-là. Un couteau de cuisine ! C’était une arme, avait-elle prétendu, comme si elle était une Vierge de la Lance. Le garçon n’a pas eu d’autre choix que de souscrire à ses exigences, en dépit des rires que cela a suscité quand il s’est exécuté. On ne renvoie pas une maîtresse du toit pieds nus à sa place forte. Avant que l’année et un jour aient été écoulés, l’enclos des Haidos et l’enclos des Jendas ont échangé leurs lances et le garçon s’est bientôt retrouvé marié à la fille aînée de Chenda. Avec sa seconde-mère encore gai’shaine pour lui. Il a voulu la donner à son épouse en complément de son cadeau de noces, et les deux femmes ont protesté qu’il essayait de leur voler de l’honneur. Il a failli être obligé de prendre sa propre épouse comme gai’shaine. Peu s’en est fallu que recommencent les expéditions de pillage entre Haidos et Jendas avant que le toh soit apuré. » Les Aielles étaient presque écroulées de rire, Amys et Mélaine s’essuyaient les yeux.

Egwene ne comprenait pas grand-chose à cette histoire – assurément pas pourquoi elle était drôle – mais elle réussit à émettre un rire poli.