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— Ainsi sera ce qu’il en sera », répliqua Bair. Le ton de sa voix ténue était froid et sans réplique.

Au bout d’un instant, Moiraine hocha la tête à regret et se glissa hors de la tente en plein soleil ardent. Elle se mit à courir aussitôt, pieds nus sur la pente brûlante.

Egwene esquissa une grimace. Rand et Mat, Aviendha, Moiraine maintenant, tous allaient dans Rhuidean. « Est-ce qu’elle… survivra ? Si vous avez rêvé de ceci, vous devez le savoir.

— Il y a des endroits où l’on ne peut pas pénétrer dans le Tel’aran’rhiod, répondit Seana. Rhuidean. Un stedding ogier. Quelques autres. Ce qui se passe là-bas est caché aux yeux d’une Rêveuse. »

Ce n’était pas une réponse – elles auraient pu voir si Moiraine sortait de Rhuidean – mais c’était manifestement tout ce qu’elle obtiendrait. « Très bien. Dois-je y aller aussi ? » L’idée de faire l’expérience des cercles ne lui souriait pas ; ce serait de nouveau comme l’épreuve pour accéder au rang d’Acceptée. Mais si tous les autres y allaient…

« Ne soyez pas ridicule, remontra Amys avec vigueur.

— Nous n’avons rien vu de pareil pour vous, ajouta Bair d’un ton plus modéré. Nous ne vous avons pas vue du tout.

— Et je ne dirais pas oui si vous demandiez, poursuivit Amys. Quatre sont requis pour obtenir la permission, et je dirais non. Vous êtes ici pour apprendre à vous déplacer dans le domaine du Rêve.

— Dans ce cas, répliqua Egwene en se réinstallant sur son coussin, enseignez-moi. Il doit bien y avoir quelque chose par quoi vous pouvez commencer avant ce soir. »

Mélaine la foudroya du regard, mais Bair eut un petit rire sarcastique. « Elle est aussi passionnée et impatiente que toi une fois que tu avais décidé d’apprendre, Amys. »

Celle-ci hocha la tête. « Je souhaite qu’elle sache garder sa passion et perdre l’impatience, pour son bien. Écoutez-moi, Egwene. Ce sera dur, certes, mais vous devez oublier que vous êtes une Aes Sedai si vous voulez apprendre. Vous devez écouter, rappelez-vous, et exécuter ce que l’on vous ordonne. Surtout, vous ne devez plus entrer dans le Tel’aran’rhiod avant que l’une de nous donne son accord. Pouvez-vous accepter ceci ? »

Ce n’était pas difficile d’oublier qu’elle était une Aes Sedai puisqu’elle n’en était pas une. Pour le reste, cela semblait de façon inquiétante revenir à l’état de novice. « Je peux l’accepter. » Elle espéra ne pas avoir eu l’air hésitante.

« Bien, conclut Bair. Je vais maintenant vous parler des déplacements dans le Rêve et du Tel’aran’rhiod d’une façon très générale. Quand j’aurai terminé, vous répéterez ce que j’ai dit. Si vous ne réussissez pas à tout mentionner, vous astiquerez les marmites à la place des gai’shaines ce soir. Si votre mémoire est si mauvaise que vous êtes incapable de répéter ce que j’ai dit après l’avoir entendu une seconde fois… Eh bien, nous en discuterons quand l’occasion se présentera. Soyez attentive.

« Presque tout le monde peut atteindre le Tel’aran’rhiod, mais rares sont ceux qui y pénètrent pour de bon. De toutes les Sagettes, nous quatre sommes les seules à nous déplacer en rêve, et votre Tour n’a pas eu de Rêveuse en près de cinq cents ans. Cela ne dépend pas du Pouvoir Unique, bien que les Aes Sedai en soient persuadées. Je suis incapable de canaliser et Seana également mais nous évoluons en rêve aussi bien qu’Amys ou que Mélaine. Nombreux sont ceux qui effleurent le Monde des Rêves dans leur sommeil. Parce qu’ils le frôlent seulement, ils s’éveillent avec des douleurs et des peines au lieu d’os brisés ou de chagrins mortels. Une Rêveuse entre entièrement dans le Rêve, c’est pourquoi ses blessures sont réelles au réveil. Pour quiconque s’introduit totalement dans le Rêve, Rêveuse ou non, la mort là-bas est la mort ici. Cependant, s’intégrer trop complètement dans le Rêve, c’est perdre le contact avec la chair ; il n’y a pas de voie de retour et la chair meurt. On raconte qu’il y en a eu jadis qui pouvaient s’introduire en chair et en os dans le rêve sans rien laisser d’elles-mêmes en ce monde. C’était chose mauvaise, car elles avaient là-bas agi de façon malfaisante ; cela ne doit jamais être tenté, même si vous pensez que vous en êtes capable, car chaque fois vous perdrez une partie de ce qui vous rend humaine. Il vous faut apprendre à entrer dans le Tel’aran’rhiod quand vous le désirez, au degré que vous désirez. Il vous faut apprendre à découvrir ce que vous avez besoin de découvrir et à déchiffrer ce que vous voyez, à entrer dans les Rêves d’une autre personne près de vous afin de faciliter sa guérison, à déceler ceux qui ont pénétré dans le Rêve avec suffisamment de substance pour vous nuire, à… »

Egwene écoutait avec une application soutenue. C’était fascinant pour elle, ces évocations de choses dont elle ne s’était jamais doutée qu’elles soient possibles mais, en plus, elle n’avait pas l’intention de se retrouver en train d’astiquer des marmites. Pour tout dire, cela ne semblait pas juste. Quel que soit ce qui attendait Rand, Mat et les autres dans Rhuidean, ils ne seraient pas envoyés récurer des chaudrons. Et j’ai donné mon accord ! Non, ce n’était pas juste. Mais aussi bien elle doutait qu’ils puissent tirer de Rhuidean davantage qu’elle n’en aurait de ces femmes.

24

Rhuidean

Le caillou lisse dans la bouche de Mat ne le faisait plus saliver, et cela depuis un moment. Il le cracha et s’assit sur ses talons à côté de Rand pour contempler la paroi grise ondoyante à peut-être trente pas devant eux. Du brouillard. Il espérait qu’au moins la température serait plus fraîche là-dedans qu’ici au-dehors. Et de l’eau serait appréciée. Ses lèvres se craquelaient. Il retira l’écharpe enroulée autour de sa tête et s’essuya la figure, mais ce n’était pas ce qu’il avait comme sueur dessus qui humidifierait l’écharpe. Il n’avait plus guère de sueur dans le corps à éliminer. Un endroit pour s’asseoir. Ses pieds lui donnaient l’impression d’être des saucisses bouillies à l’intérieur de ses bottes ; il se sentait d’ailleurs pratiquement cuit de la tête aux pieds. Le brouillard s’étendait à droite et à gauche sur plus de huit cents toises et s’élevait au-dessus de sa tête telle une très haute falaise. Une falaise de brume épaisse au milieu d’une vallée aride dévorée par la chaleur. Il y aurait sûrement de l’eau là-dedans.

Pourquoi ce brouillard ne s’évapore-t-il pas ? Cette particularité-là ne lui plaisait pas. Se frotter au Pouvoir Unique l’avait amené ici et voilà que maintenant il semblait devoir s’y frotter de nouveau. Par la Lumière, je veux me libérer du Pouvoir et des Aes Sedai. Que je me réduise en braises, je le veux ! N’importe quoi pour ne pas penser à entrer dans ce brouillard, juste encore le temps d’une minute. « C’était bien l’amie aielle d’Egwene que j’ai vue courir », dit-il d’une voix rauque. Courir ! Dans cette chaleur torride. Rien que de l’évoquer rendait ses pieds encore plus douloureux. « Aviendha. Un nom comme ça.

— Si tu le dis », répliqua Rand qui examinait le brouillard. Il parlait comme s’il avait la bouche pleine de poussière, son visage était brûlé par le soleil et il vacillait sur ses jambes repliées en position accroupie. « Mais pourquoi serait-elle descendue ici ? Et nue ? »