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Prise au piège. Min le voyait aussi nettement qu’un fer autour de sa jambe. « Imposez-vous toujours votre volonté aux gens, ma Mère ? »

Le sourire de l’Amyrlin était encore plus froid, cette fois-ci. « Habituellement, mon enfant. Habituellement. »

* * *

Rajustant son châle à franges rouges, Élaida considérait pensivement la porte donnant sur le bureau de l’Amyrlin, par laquelle les deux jeunes filles venaient de disparaître. La novice revint presque aussitôt, jeta un coup d’œil au visage d’Élaida et poussa un petit bêlement de mouton effrayé. Élaida avait l’impression qu’elle ne lui était pas inconnue, mais n’arrivait pas à se rappeler son nom. Pour employer son temps, elle avait des occupations plus importantes que de faire la leçon à de minables enfants.

« Votre nom ?

— Sahra, Élaida Sedai. » La réponse de la jeune fille fusa comme un murmure essoufflé. Élaida ne s’intéressait peut-être pas aux novices, mais celles-ci étaient au courant de son existence et aussi de sa réputation.

Elle se souvenait de cette jeune fille, à présent. Une espèce de songe-creux aux dons moyens qui n’atteindraient jamais une puissance réelle. C’était peu probable qu’elle en sache plus qu’Élaida n’avait déjà vu ou entendu – ou se rappelle davantage que le sourire de Gawyn, d’ailleurs. Une sotte. Élaida la congédia d’un bref geste de la main.

La jeune fille plongea dans une révérence tellement profonde que sa figure toucha presque les dalles, puis elle s’enfuit à toutes jambes.

Élaida ne la vit pas partir. La Sœur Rouge s’était détournée, oubliant déjà la novice. Tandis qu’elle longeait majestueusement le couloir, pas une ride ne déparait ses traits lisses, mais ses pensées bouillonnaient. Elle ne remarquait même pas les servantes, les novices et les Acceptées qui s’écartaient précipitamment de son chemin, en effectuant des révérences sur son passage. Une fois, elle faillit heurter une Sœur Brune qui avait le nez dans une liasse de notes. La Sœur Brune rondelette recula d’un bond en émettant un petit cri de surprise qu’Élaida n’entendit pas.

Vêtue ou non d’une robe, elle savait qui était la jeune fille entrée chez l’Amyrlin. Min, qui avait passé tellement de temps avec l’Amyrlin lors de son premier séjour à la Tour, encore que pour une raison ignorée de tout le monde. Min, qui était une amie intime d’Élayne, d’Egwene et de Nynaeve. L’Amyrlin cachait le lieu où se trouvaient ces trois-là. Élaida en était certaine. Toutes les nouvelles selon lesquelles elles accomplissaient une pénitence dans une ferme provenaient de Siuan Sanche et étaient colportées et déformées, suffisamment pour masquer la vérité sans avoir à mentir. Sans compter que tous les efforts considérables d’Élaida pour découvrir cette ferme n’avaient abouti à rien.

« Que la Lumière la brûle ! » Pendant un instant, la colère se peignit ouvertement sur ses traits. Elle n’était pas sûre de songer à Siuan Sanche ou à la Fille-Héritière. Cela s’adressait aussi bien à l’une qu’à l’autre. Une svelte Acceptée l’entendit, jeta un coup d’œil à son visage et devint aussi blanche que sa robe ; Élaida passa à côté d’elle sans la voir.

En dehors du reste, elle était furieuse de ne pouvoir trouver Élayne. Élaida avait parfois le don de Prophétie, la faculté de prévoir des événements futurs. Si ce don se manifestait rarement et vaguement, c’était encore plus que n’avait possédé une Aes Sedai depuis Gitara Moroso, morte depuis vingt ans. La toute première chose qu’Élaida avait prévue, encore au rang d’Acceptée – et avait eu déjà assez d’expérience pour la garder par-devers elle – était que la lignée royale d’Andor aurait un rôle décisif dans la défaite infligée au Ténébreux lors de la Dernière Bataille. Elle s’était attachée à Morgase dès qu’il avait été clair que Morgase monterait sur le trône, elle avait développé patiemment son influence année après année. Et voilà que tous ses efforts, tous ses sacrifices – elle aurait pu être elle-même l’Amyrlin si elle n’avait pas concentré son énergie sur l’Andor – risquaient de n’aboutir à rien parce qu’Élayne avait disparu.

Dans un sursaut, elle se contraignit à ramener ses pensées sur ce qui était important pour le moment. Egwene et Nynaeve venaient du même village que cet étrange jeune homme, Rand al’Thor. Et Min le connaissait aussi, en dépit de ses tentatives pour dissimuler le fait. Rand al’Thor se trouvait au cœur de l’affaire.

Élaida ne l’avait rencontré qu’une fois, ce garçon censé être un berger des Deux Rivières, en Andor, mais le portrait craché d’un Aiel. La prémonition lui était venue en le voyant. Il était Ta’veren, un de ces rares spécimens humains qui, au lieu d’être tissés dans le Dessin selon la volonté de la Roue du Temps, forcent le Dessin à se modeler autour d’eux, du moins pour une certaine période. Et Élaida avait vu le chaos tourbillonner autour de lui, la division et les conflits pour l’Andor, peut-être même pour une plus grande partie du monde. Toutefois l’unité de l’Andor devait être maintenue, quoi qu’il arrive ; cette première vision prophétique l’en avait convaincue.

Il y avait d’autres fils, suffisamment pour capturer Siuan dans sa propre toile. S’il fallait en croire les rumeurs, ils étaient trois à être Ta’veren, pas seulement un. Tous les trois du même village, ce Champ d’Emond, et tous les trois à peu près du même âge, coïncidence assez curieuse pour susciter bon nombre de commentaires dans la Tour. Et lors du voyage de Siuan au Shienar, voilà près d’un an maintenant, elle les avait vus, s’était même entretenue avec eux. Rand al’Thor. Perrin Aybara. Matrim Cauthon. C’était dit simple coïncidence. Rien qu’une circonstance fortuite. C’est ce qui était dit. Les personnes qui le disaient ignoraient ce que savait Élaida.

Quand Élaida avait posé pour la première fois les yeux sur le jeune al’Thor, c’est Moiraine qui l’avait fait disparaître. Moiraine qui l’avait accompagné, avec les deux autres Ta’veren, au Shienar. Moiraine Damodred, qui avait été la meilleure amie de Siuan Sanche au temps où elles étaient novices ensemble. Élaida aurait-elle été d’un naturel parieur, elle aurait gagé qu’elle était la seule dans la Tour à se souvenir de cette amitié. Du jour où elles avaient été élevées au rang d’Aes Sedai, à la fin de la Guerre des Aiels, Siuan et Moiraine s’étaient éloignées l’une de l’autre et ensuite s’étaient conduites presque comme si elles ne se connaissaient pas. Par contre, Élaida avait été une des Acceptées chargées de ces deux novices, elle leur avait donné des cours et les avait fustigées pour s’être relâchées dans l’exécution de leurs corvées, et elle se rappelait. Elle avait du mal à croire que leur complot pouvait remonter à une période aussi lointaine – al’Thor ne devait pas être né bien longtemps avant – pourtant c’était le premier chaînon qui les reliait tous. Pour elle, cela suffisait.

Quel que soit le but de Siuan, il fallait lui barrer la route. L’agitation et le chaos se multipliaient partout. Le Ténébreux allait sûrement s’évader de sa prison – à cette seule pensée, Élaida frissonna et serra plus étroitement son châle autour d’elle – et la Tour devait se distancier des luttes ordinaires pour affronter cela. Il fallait qu’elle soit dégagée de toute entrave pour tirer les fils qui maintenaient unies les nations, débarrassée des troubles que susciterait Rand al’Thor. D’une manière ou d’une autre, on devait l’empêcher de détruire l’Andor.