Déçu, il se retourna vers le ter’angreal.
« Très longtemps. »
Mat pivota sur lui-même, plongeant dans sa manche pour saisir un poignard qui était resté là-bas sur le flanc de la montagne. L’homme debout au milieu des colonnes ne ressemblait aucunement aux espèces d’êtres évoquant des serpents. Il fit regretter à Mat d’avoir laissé ses dernières armes aux Sagettes.
Le gaillard était grand, plus grand qu’un Aiel, et musclé mais avec des épaules trop larges pour sa taille fine et une peau aussi blanche que le plus beau papier. Des bandes de cuir clair cloutées d’argent s’entrecroisaient sur ses bras et sa poitrine nue, et un kilt noir s’arrêtait à ses genoux. Ses yeux étaient trop grands et presque incolores, enfoncés dans une face à la mâchoire étroite. Ses cheveux ternes tirant sur le roux coupés court se dressaient en brosse et ses oreilles collées contre son crâne avaient une forme légèrement pointue en haut. Il se pencha vers Mat, respirant, ouvrant la bouche pour absorber plus d’air encore, montrant des dents aiguës. Il donnait l’impression d’un renard prêt à sauter sur un poulet acculé.
« Très longtemps », dit-il en se redressant. Sa voix était grondante, presque un feulement. « Respectez-vous les traités et les accords ? Avez-vous sur vous du fer, ou des instruments de musique ou des dispositifs pour obtenir de la lumière ?
— Je n’ai rien de ces choses-là », répliqua lentement Mat. Ce n’était pas le même endroit, mais ce gars-là posait les mêmes questions. Et il se conduisait de la même manière, avec tous ces flairements. Il fouille dans mes fichues expériences, hein ? Eh bien, qu’il le fasse. Peut-être qu’il en déterrera quelques-unes de sorte que je me les rappellerai aussi. Il se demanda s’il parlait l’Ancienne Langue. C’était désagréable, de ne pas savoir, de ne pas être capable de s’en rendre compte. « Si vous êtes en mesure de m’emmener à l’endroit où je pourrai avoir une réponse à quelques questions, alors marchez devant. Sinon, je vais m’en aller, avec mes excuses pour vous avoir dérangé.
— Non ! » Ces grands yeux incolores cillèrent d’agitation. « Vous ne devez pas partir. Venez. Je vous conduirai là où vous trouverez ce dont vous avez besoin. Venez. » Il recula, avec des gestes des deux mains. « Venez. »
Après un coup d’œil au ter’angreal Mat suivit. Il aurait aimé qu’à cet instant-là l’homme ne lui ait pas souri. Peut-être voulait-il être rassurant, mais ces dents… Mat résolut de ne plus jamais se démunir de la totalité de ses poignards, ni pour des Sagettes ni pour l’Amyrlin en personne.
Le large encadrement de porte pentagonal ressemblait plutôt à l’entrée d’un tunnel, car le couloir au-delà était exactement de la même dimension et de la même forme, avec ces bandes jaunes rayonnant doucement qui en suivaient les courbes, bordant le plafond et le sol. Il semblait continuer à l’infini, disparaissant dans un lointain obscur, rythmé à intervalles par d’autres de ces grands seuils pentagonaux. L’homme au kilt marchait à reculons et ne se retourna que lorsqu’ils furent tous les deux dans le couloir et même ainsi il ne cessait de jeter un coup d’œil par-dessus une large épaule comme pour s’assurer que Mat était toujours là. L’air ne sentait plus le renfermé ; il contenait un faible relent de quelque chose de déplaisant, quelque chose qui donnait l’impression d’être connu mais sans assez de netteté pour être catalogué.
Au premier des seuils, Mat inspecta l’intérieur en passant et poussa un soupir. Au-delà de colonnes noires en forme d’étoile, un encadrement de porte tors en grès rouge se dressait sur un sol vitreux d’un blanc terne où la poussière conservait les marques d’une paire de bottes venant du ter’angreal et précédées vers le couloir par les empreintes d’étroits pieds nus. Il tourna la tête pour regarder derrière lui. Au lieu de s’achever à cinquante pas dans une autre salle comme celle-ci, le couloir s’allongeait aussi loin que portait sa vue, fidèle reflet de ce qui était en avant. Son guide lui adressa un sourire découvrant ses dents aiguës ; le gaillard semblait affamé.
Il savait qu’il aurait dû s’attendre à ce genre de chose après ce qu’il avait vu de l’autre côté du seuil tors dans la Pierre. Ces tours en flèches qui s’esquivaient de l’emplacement qui était le leur vers un autre où, logiquement, elles ne pouvaient pas se trouver. Si des tours, pourquoi pas des salles. J’aurais été plus avisé de rester dehors là-bas à attendre Rand, voilà ce qui aurait été sage. Il y a des quantités de choses que j’aurais été sage de faire. Du moins n’aurait-il pas de mal à retrouver le ter’angreal si tous les seuils de porte devant lui étaient pareils.
Il examina le suivant et vit des colonnes noires, le ter’angreal de grès rouge, ses empreintes et celles de son guide dans la poussière. Quand l’homme à la mâchoire étroite jeta de nouveau un coup d’œil pardessus son épaule, Mat lui dédia un sourire découvrant ses dents. « Ne vous imaginez pas avoir capturé un naïf dans votre filet. Si vous essayez de me duper, j’aurai votre peau pour m’en fabriquer un tapis de selle. »
Le gaillard sursauta, ses yeux pâles s’écarquillant, puis il haussa les épaules et rajusta les bandes cloutées d’argent qui lui barraient la poitrine ; son sourire moqueur semblait dessiné pour attirer l’attention sur son geste. Soudain, Mat se retrouva en train de se demander d’où provenait ce cuir clair. Sûrement pas… Oh, Lumière, je crois que si. Il parvint à s’empêcher de s’éclaircir la gorge, mais tout juste. « En avant, fils de chèvre. Ta peau ne vaut pas la peine de la clouter d’argent. Emmène-moi où je veux aller. »
Avec un grognement hargneux, l’homme continua son chemin en pressant l’allure, le dos raide. Mat se moquait pas mal que le gaillard soit offensé. Toutefois, il aurait bien aimé avoir ne serait-ce qu’un poignard. Que je sois brûlé si je laisse un type à face de renard et à cervelle de chèvre fabriquer un harnais avec ma peau à moi.
Impossible de dire depuis combien de temps ils marchaient. Le couloir ne changeait jamais avec ses parois en courbe et ses bandes jaunes lumineuses. Chaque seuil ouvrait sur la même salle, empreintes et ter’angreal compris. À cause de cette similitude, il n’y avait plus de repères pour mesurer le passage du temps. Mat s’inquiéta de celui qui s’était écoulé depuis qu’il était là. Certainement davantage que l’heure qu’il s’était accordée. Ses vêtements étaient seulement humides à présent ; ses bottes ne gargouillaient plus. Mais il marchait, le regard fixé sur le dos de son guide, et marchait toujours.
Soudain le couloir se termina devant un autre seuil. Mat cligna des paupières. Il aurait juré qu’un moment auparavant ce couloir continuait aussi loin qu’il pouvait voir. Cependant il avait observé le gaillard aux dents aiguës plus que ce qui se trouvait devant eux. Il regarda en arrière et faillit lâcher un juron. Le couloir se poursuivait jusqu’à un point où les bandes jaunes luisantes semblaient se rejoindre. Et il n’y avait pas une ouverture visible sur toute sa longueur.
Quand il se retourna, il était seul devant le grand seuil pentagonal. Que je me réduise en braises, je voudrais bien qu’ils ne fassent pas ça. Il respira à fond et entra.