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Un cortège sorti de Rhuidean serpentait vers la montagne, quelques douzaines de Jenns et deux palanquins, chacun porté par huit hommes. Il y avait assez de bois dans l’un de ces palanquins pour fabriquer une douzaine de sièges de chef. Il avait entendu dire qu’il y avait encore des Aes Sedai parmi les Jenns.

« Tu dois accéder à ce qu’ils demanderont, mon mari », reprit Sealdre.

Il la regarda alors, saisi pendant un instant par l’envie de passer les mains à travers ses longs cheveux blonds, revoyant la jeune fille rieuse qui avait déposé à ses pieds la couronne nuptiale en le priant de l’épouser. Pourtant, elle était grave à présent, déterminée et soucieuse. Il demanda : « Les autres viendront-ils ?

— Certains. La plupart. J’ai parlé à mes sœurs dans le rêve et nous avons toutes eu le même rêve. Les chefs qui ne viennent pas et ceux qui ne consentent pas… Leurs enclos périront, Mandein. Dans trois générations, ils seront devenus poussière et leurs places fortes et leurs troupeaux appartiendront à d’autres enclos. Leurs noms seront oubliés. »

Il n’aimait pas qu’elle parle aux Sagettes d’autres enclos, même en rêve. Mais ce que rêvaient les Sagettes se réalisait. Quand elles savaient, c’était exact. « Reste ici, lui dit-il. Si je ne reviens pas, aide nos fils et nos filles à maintenir l’enclos uni. »

Elle lui effleura la joue. « D’accord, ombre de ma vie. Toutefois, n’oublie pas. Accepte, il le faut. »

Mandein fit un signe et cent formes voilées le suivirent le long de la pente, allant comme des ombres de rocher en rocher, arcs et lances prêts, gris et bruns se fondant dans le paysage desséché, disparaissant même à ses yeux. C’étaient tous des hommes ; il avait laissé toutes les femmes de l’enclos maniant la lance avec les hommes restés auprès de Sealdre. Si la situation tournait mal et qu’elle veuille mener quelque tentative insensée pour le sauver, les hommes la suivraient probablement ; par contre, les femmes la reconduiraient à la place forte quelle que soit sa décision, pour protéger la place et l’enclos. Il l’espérait du moins. Parfois, elles se montraient plus acharnées que les hommes, et plus téméraires.

Le cortège de Rhuidean s’était immobilisé sur la platière d’argile craquelée quand il arriva au bas de la dernière pente. D’un geste il indiqua à ses hommes de s’arrêter et poursuivit sa marche seul en abaissant son voile. Il eut conscience que d’autres hommes descendaient de la montagne à sa droite et à sa gauche, avançant sur le sol durci, venant d’autres directions. Combien ? Cinquante ? Peut-être cent ? Des visages qu’il s’attendait à voir étaient absents. Sealdre avait raison, comme d’habitude ; certains n’avaient pas cru au rêve de leurs Sagettes. Il y avait des visages qu’il n’avait jamais vus auparavant et des visages d’hommes qu’il avait tenté de tuer, d’hommes qui avaient tenté de le tuer. Du moins aucun n’était-il voilé. Tuer en présence d’un Jenn était presque aussi détestable que de tuer un Jenn. Il espéra que les autres s’en souviendraient. Qu’un seul se conduise en traître et les voiles seraient mis en place ; les guerriers que chaque chef avait amenés accourraient des montagnes, et cette argile sèche serait transformée en boue sanglante. Il s’attendait presque à sentir d’un moment à l’autre une lance entre ses côtes.

Même en s’efforçant de guetter cent sources possibles de mort, c’était difficile de ne pas regarder les Aes Sedai tandis que les porteurs déposaient sur le sol leurs chaises minutieusement sculptées. Des femmes à la chevelure si blanche qu’elle était presque transparente. Des visages sans âge dont la peau donnait l’impression qu’un coup de vent la déchirerait. Il avait entendu dire que les années n’imprimaient pas leur marque sur les Aes Sedai. Quel âge devaient avoir ces deux-là ? Qu’avaient-elles vu ? Se rappelaient-elles quand son grand-père Comran avait pour la première fois découvert un stedding ogier dans le Rempart du Dragon et commencé à commercer avec ses habitants ? Ou peut-être même quand l’aïeul de Comran, Rhodric, avait pris la tête des Aiels pour aller tuer les hommes aux chemises de fer qui avaient traversé le Rempart du Dragon ? Les Aes Sedai tournèrent les yeux vers lui – bleu vif et brun très très foncé, les premiers yeux sombres qu’il découvrait – et donnèrent l’impression de sonder son crâne, de sonder ses pensées. Il eut l’intuition d’avoir été choisi entre tous et ne comprit pas pourquoi. Avec un effort, il s’arracha à ces deux regards qui le connaissaient mieux qu’il ne se connaissait lui-même.

Un homme maigre aux cheveux blancs, grand encore que voûté, sortit du groupe des Jenns et s’avança, escorté de deux femmes grisonnantes qui pouvaient être sœurs, avec les mêmes yeux verts enfoncés dans l’orbite et la même façon de pencher la tête quand elles regardaient quelque chose. Le reste des Jenns fixaient avec malaise le sol plutôt que les Aiels, mais pas ces trois-là.

« Je suis Dermon, déclara l’homme d’une voix forte et grave, le regard scrutateur de ses yeux bleus aussi ferme que celui de n’importe quel Aiel. Voici Mordaine et Narisse. » Il désigna du geste tour à tour les deux femmes qui l’accompagnaient. « Nous parlons au nom de Rhuidean et des Aiels Jenns. »

Il y eut des remous parmi les hommes assemblés autour de Mandein. La plupart n’appréciaient pas plus que lui que les Jenns se prétendent aiels. « Pourquoi nous avez-vous fait venir ici ? » répliqua-t-il d’un ton impérieux, bien qu’il eût la langue qui brûlait d’avoir à admettre cette convocation.

Au lieu de répondre, Dermon dit : « Pourquoi n’avez-vous pas d’épée ? » Ce qui suscita des murmures de colère.

« C’est interdit, répliqua Mandein d’une voix grondante. Même les Jenns devraient le savoir. » Il leva ses lances, toucha le poignard à sa ceinture, l’arc sur son dos. « Voilà qui suffit comme armes à un guerrier. » Les murmures devinrent approbateurs, y compris quelques-uns venant d’hommes qui avaient juré de le tuer. Ils n’y manqueraient pas, si l’occasion se présentait, mais ils approuvaient ce qu’il avait dit. Et ils semblaient se satisfaire de le laisser parler, avec ces Aes Sedai qui les observaient.

« Vous ignorez pourquoi », dit Mordaine, et Narisse ajouta : « Il y a trop de choses que vous ignorez. Pourtant il faut que vous sachiez.

— Que voulez-vous ? questionna Mandein avec hauteur.

— Vous. » Dermon embrassa du regard les Aiels, signifiant ainsi que ce mot les englobait tous. « Celui qui prendra le commandement parmi vous doit venir à Rhuidean pour apprendre d’où nous venons et pourquoi vous ne portez pas d’épée. Qui ne peut apprendre ne vivra pas.

— Vos Sagettes vous ont parlé, dit Mordaine, sinon vous ne seriez pas ici. Vous êtes au courant de ce que cela coûtera à ceux qui refusent. »

Charendin se fraya un chemin jusqu’au premier rang, dardant des regards furieux alternativement sur Mandein et sur les Jenns. C’est Mandein qui était responsable de cette longue cicatrice froncée sur sa figure ; ils avaient failli se tuer l’un l’autre trois fois. « Rien que venir à vous ? dit Charendin. N’importe lequel d’entre nous qui vient à vous sera chef des Aiels ?

— Non. » Le mot fut émis ténu comme un murmure mais assez puissamment pour atteindre toutes les oreilles. Il avait été prononcé par l’Aes Sedai aux yeux noirs assise dans sa chaise sculptée avec une couverture sur les jambes comme si elle avait froid sous le soleil ardent. « Celui-là viendra plus tard, reprit-elle. La pierre qui ne tombe jamais tombera pour annoncer sa venue. Du sang mais pas élevé par le sang, il arrivera à Rhuidean à l’aube et vous liera ensemble par des liens que vous ne pourrez rompre. Il vous réunira et vous détruira. »