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La clarté des feux de cuisine apparut, puis les chariots, les harnais déjà étalés pour que les hommes prennent leur place au lever du soleil. Personne ne quittait l’abri des chariots après la tombée de la nuit, de sorte que Lewin fut surpris de voir trois silhouettes se précipiter vers eux. La chevelure blanche d’Adan se détachait dans la nuit. Les deux autres étaient Nerrine, la mère de Colline, et Saraline, la sienne et celle de Maigrane. Lewin abaissa son voile avec un mauvais pressentiment.

Les femmes se précipitèrent vers leurs filles en leur tendant les bras dans un geste de réconfort et avec de doux murmures. Colline se laissa aller dans l’étreinte de sa mère avec un soupir de joie ; Maigrane parut à peine remarquer Saraline qui était près de fondre en larmes à la vue des ecchymoses sur la figure de sa fille.

Adan regarda les jeunes gens d’un air sombre, les rides permanentes creusées par le souci sur son visage plus profondes. « Au nom de la Lumière, que s’est-il passé ? Quand nous avons découvert que vous aviez disparu aussi… » Sa voix s’éteignit quand il vit la civière où était Charlin. « Que s’est-il passé ? » répéta-t-il, comme s’il redoutait la réponse.

Lewin ouvrit la bouche lentement, mais Maigrane parla la première. « Ils les ont tués. » Elle regardait fixement dans le vide, sa voix aussi naïve que celle d’un enfant. « Les mauvais hommes nous ont fait du mal. Ils… Alors Lewin est venu et les a tués.

— Il ne faut pas dire des choses comme ça, petite, dit Saraline avec douceur. Tu… » Elle s’interrompit, examina les yeux de sa fille, puis se tourna d’un air hésitant vers Lewin. « Est-ce… ? Est-ce vrai ?

— Nous y avons été obligés, répondit Alijha d’un ton affligé. Ils ont essayé de nous tuer. Ils ont tué Charlin. »

Adan recula d’un pas. « Vous avez… tué ? Tué des hommes ? Et le Pacte ? Nous ne nuisons à personne. Personne ! Il n’existe pas de raison assez bonne pour justifier que l’on tue un autre être humain. Aucune !

— Ils s’étaient emparés de Maigrane, grand-père, dit Lewin. Ils s’étaient emparés de Maigrane et de Colline et les avaient frappées. Ils…

— Il n’existe aucune raison ! répliqua Adan d’une voix tonnante en frémissant de rage. Nous devons accepter ce qui vient. Nos souffrances sont envoyées pour mettre à l’épreuve notre fidélité. Nous acceptons et endurons ! Nous n’assassinons pas ! Vous ne vous êtes pas écartés de la Voie, vous l’avez abandonnée. Vous n’êtes plus des Da’shains. Vous êtes corrompus et je ne veux pas que les Aiels soient corrompus par vous. Quittez-nous, étrangers. Assassins ! Vous n’êtes pas les bienvenus dans les chariots des Aiels. » Il tourna le dos et partit à longues enjambées comme s’ils n’existaient plus. Saraline et Nerrine se mirent en route à sa suite, guidant les jeunes filles.

« Mère ? » dit Lewin qui tressaillit lorsqu’elle regarda en arrière et lui jeta un coup d’œil glacial. « Mère, je t’en prie…

— Qui es-tu, toi qui m’appelles ainsi ? ôte ta face de devant moi. J’ai eu un fils, naguère, qui avait ces traits. Je ne désire pas les voir sur un tueur. » Et elle entraîna Maigrane derrière les autres.

« Je suis toujours aiel », cria Lewin, mais ils continuèrent imperturbablement à s’éloigner. Il eut l’impression d’entendre Luca pleurer. Le vent se mit à souffler, soulevant de la poussière, et il voila son visage. « Je suis un Aiel ! »

Des lumières dardaient violemment leurs éclats dans les yeux de Rand. La souffrance de ce qu’avait perdu Lewin l’affectait encore et son esprit travaillait frénétiquement. Lewin n’avait pas été armé. Il ne savait pas se servir d’une arme. Tuer le terrifiait. C’était incompréhensible.

Il se trouvait presque côte à côte avec Muradin maintenant, mais ce dernier ne se rendait pas compte de sa présence. L’expression hargneuse de Muradin était un rictus ; de la sueur perlait sur sa figure ; il frémissait comme s’il avait envie de s’enfuir.

Les pieds de Rand l’emportèrent en avant – et en arrière dans le passé.

26

Les Vrais Fidèles

En avant dans l’espace, en arrière dans le passé.

Allongé dans le creux sablonneux, Adan serrait contre lui les enfants de son fils défunt qui étaient secoués de sanglots, leur cachant lès yeux contre sa tunique en piètre état. Des larmes coulaient aussi sur sa figure mais silencieusement, tandis qu’il regardait avec prudence par-dessus le bord de la dépression. À cinq et six ans, Maigrane et Lewin avaient le droit de pleurer ; Adan était surpris d’avoir lui-même encore des larmes.

Quelques-uns des chariots brûlaient. Les morts gisaient à l’endroit où ils étaient tombés. Les chevaux avaient déjà été emmenés, sauf ceux encore attelés à un petit nombre de chariots dont le contenu avait été déversé sur le sol. Pour une fois, il ne prêta pas attention aux objets emballés dans des caisses que les Aes Sedai avaient confiés aux soins des Aiels, tombés pêle-mêle par terre. Ce n’était pas la première fois qu’il voyait cela, ou des Aiels morts, mais cette fois-ci il ne s’en souciait pas. Les hommes avec les épées, les lances et les arcs, les hommes qui avaient perpétré le massacre, chargeaient ces chariots vides. Avec des femmes. Il suivit des yeux Rhea, sa fille, qui était poussée brutalement avec d’autres à l’intérieur d’un chariot, entassées comme des bêtes par des tueurs hilares. La dernière de ses enfants. Elwin mort de faim à dix ans, Sorelle à vingt ans d’une fièvre annoncée par les rêves qu’elle avait eus et Jaren qui s’était jeté du haut d’une falaise à dix-neuf ans quand il avait découvert l’an dernier qu’il était capable de canaliser. Marind, ce matin.

Il avait envie de hurler. Il avait envie de se précipiter là-bas pour les empêcher d’enlever son dernier enfant. Les en empêcher, d’une manière ou d’une autre. Et s’il y courait vraiment ? Ils le tueraient et emmèneraient quand même Rhea. Ils tueraient aussi bien les enfants. Certains de ces corps étendus dans leur sang étaient petits.

Maigrane se cramponnait à lui comme si elle pressentait qu’il songeait à la laisser et Lewin se raidit comme s’il voulait s’agripper plus fort mais se jugeait trop âgé. Adan leur passa la main sur les cheveux et tint leurs visages pressés contre sa poitrine. Néanmoins, il se força à guetter jusqu’à ce que les chariots s’éloignent entourés par des cavaliers poussant des cris de triomphe, à suivre du regard les chevaux qui étaient déjà presque hors de vue en direction des montagnes embrumées fermant l’horizon.

Alors seulement il se mit debout, détachant de lui les enfants. « Attendez-moi ici, leur dit-il. Attendez que je revienne. » Se tenant étroitement enlacés, ils avaient levé vers lui une face blême marbrée de larmes, hoché la tête d’un air hésitant.

Il se dirigea vers un des cadavres, le remit sur le dos avec précaution. On aurait pu croire que Siedre dormait, son expression exactement pareille à ce qu’elle était à côté de lui quand il se réveillait chaque matin. Cela le surprenait toujours de remarquer du gris dans sa chevelure d’or roux ; elle était son amour, sa vie, à jamais jeune et nouvelle pour lui. Il s’efforça de ne pas regarder le sang qui imprégnait le devant de sa robe ni la blessure béante sous ses seins.