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Deindre la dévisagea de ses yeux bruns avec un calme plus habituel aux Aes Sedai. « Je ne suis pas le Créateur. Je ne peux dire que ce que je prévois.

— Paix, mes sœurs. » Solinda était la plus sereine de toutes, sa robe en streith ajustée à l’ancienne mode une simple brume bleu clair. Les cheveux rougeoyant comme le soleil qui lui tombaient jusqu’à la taille étaient presque de la même teinte que ceux de Jonai. Dont le grand-père dans sa jeunesse avait été à son service, mais elle semblait moins âgée que lui-même ; elle était une Aes Sedai. « Le temps des querelles entre nous est passé. Jaric et Haindar arriveront ici tous les deux demain.

— Ce qui signifie que nous ne pouvons pas nous permettre de commettre des erreurs, Solinda.

— Nous devons savoir…

— Y a-t-il une chance que… ? »

Jonai cessa d’écouter. Elles le verraient quand elles y seraient prêtes. Il n’était pas le seul dans la pièce en dehors des Aes Sedai. Someshta était assis contre le mur près de la porte, grande forme apparemment en lianes et feuilles tressées, dont la tête dépassait légèrement celle de Jonai même dans cette position. Une fissure couleur du brun de ce qui est flétri et du noir de ce qui est calciné remontait le long de la face du Nym et creusait un sillon dans l’herbe verte de sa chevelure – et, quand il regarda Jonai, ses yeux noisette paraissaient anxieux.

Lorsque Jonai le salua d’un signe de tête, il tâta la fissure et fronça les sourcils. « Est-ce que je vous connais ? questionna-t-il à mi-voix.

— Je suis votre ami », répliqua Jonai d’un ton attristé. Il n’avait pas vu Someshta depuis des années, mais il avait entendu parler de cette affaire. La plupart des Nyms étaient morts, il l’avait appris. « Vous m’avez porté sur vos épaules quand j’étais petit. Ne vous en souvenez-vous plus ?

— Des chants, dit Someshta. Y avait-il des chants ? Tant de choses ont disparu. Les Aes Sedai disent que certaines reviendront. Vous êtes un Enfant du Dragon, n’est-ce pas ? »

Jonai tiqua. Ce nom avait causé bien du malheur, alors même qu’il était inexact. Mais combien de citoyens à présent croyaient que les Aiels Da’shains avaient jadis servi le Dragon et nul autre Aes Sedai ?

« Jonai ? »

Il se retourna au son de la voix de Solinda, plia le genou en la voyant qui s’approchait. Les autres discutaient toujours, mais plus calmement.

« Tout est prêt, Jonai ? dit-elle.

— Tout, Aes Sedai. Solinda Sedai… » Il hésita, respira à fond. « Solinda Sedai, certains d’entre nous souhaitent rester. Nous pouvons servir, encore.

— Êtes-vous au courant de ce qu’il est advenu des Aiels à Tzora ? » Il hocha la tête et elle soupira, étendant la main pour caresser ses cheveux courts comme s’il était un enfant. « Certes oui, vous servez. Vous autres Da’shains avez plus de courage que… Dix mille Aiels se tenant par le bras et chantant, pour tenter de rappeler à un fou ce qu’ils étaient et ce que lui-même avait été, pour tenter de le ramener à la raison avec leurs corps et un chant. Jaric Mondoran les avait tués. Le regard figé à la façon de qui considère une énigme, il les avait massacrés et eux n’avaient cessé de resserrer les rangs et de chanter. On m’a dit qu’il avait écouté le dernier Aiel durant près d’une heure avant de l’abattre. Puis Tzora a brûlé, en une énorme flamme qui a consumé pierre, métal et chair. Il y a une nappe de verre à la place où jadis s’était dressée la deuxième plus grande ville du monde.

— Beaucoup de gens avaient eu le temps de s’enfuir, Aes Sedai. Les Da’shains leur en avaient procuré le répit nécessaire. Nous n’avons pas peur. »

La main de Solinda se crispa douloureusement sur ses cheveux. « Les habitants ont déjà abandonné Paaren Disen, Jonai. D’autre part, les Da’shains ont encore un rôle à jouer, si seulement Deindre était capable de voir assez loin pour expliquer lequel. En tout cas, j’ai l’intention de sauver quelque chose ici, et ce quelque chose c’est vous.

— Comme vous voudrez, acquiesça-t-il à contrecœur. Nous prendrons soin de ce que vous avez confié à notre garde jusqu’à ce que vous vouliez les reprendre.

— Bien sûr. Les choses que nous vous avons données. » Elle lui sourit et desserra sa prise, caressant encore une fois ses cheveux avant de joindre les mains. « Vous transporterez ces… objets… jusqu’en lieu sûr, Jonai. Déplacez-vous sans cesse, allez toujours de l’avant jusqu’à ce que vous trouviez un endroit sûr, où personne ne pourra vous faire de mal.

— Comme vous voudrez, Aes Sedai.

— Et Coumin, Jonai ? S’est-il calmé ? »

Il ne savait pas comment éviter de lui répondre ; il aurait préféré se couper la langue. « Mon père se cache quelque part dans la ville. Il a essayé de nous convaincre de… résister. Il ne voulait pas écouter, Aes Sedai. Il ne voulait pas. Il avait trouvé un vieux javelot électrique quelque part et… » Il fut incapable de continuer. Il s’attendait à ce qu’elle soit en colère, mais elle avait les yeux brillants de larmes.

« Observez le Pacte, Jonai. Si les Da’shains perdent tout le reste, veillez à ce qu’ils observent la Voie de la Feuille. Promettez-le-moi.

— Naturellement, Aes Sedai », répliqua-t-il, choqué. Le Pacte était les Aiels et les Aiels étaient le Pacte ; abandonner la Voie serait renoncer à ce qu’ils étaient. Coumin était une aberration. Il avait été bizarre dès l’enfance, à ce qu’on disait, pratiquement pas du tout Aiel, encore que personne n’ait compris pourquoi.

« Partez maintenant, Jonai. Je tiens à ce que vous soyez loin de Paaren Disen d’ici demain. Et souvenez-vous-en… continuez votre marche sans relâche. Maintenez les Aiels sains et saufs. »

Encore agenouillé, il s’inclina, mais elle était déjà de nouveau entraînée dans la discussion.

« Pouvons-nous faire confiance à Kodam et à ses compagnons, Solinda ?

— Il le faut, Oselle. Ils sont jeunes et inexpérimentés, mais à peine touchés par la souillure et… Et nous n’avons pas le choix.

— Alors nous agirons comme nous y sommes obligées. L’épée devra attendre. Someshta, nous avons une tâche pour le dernier des Nyms, si vous l’acceptez. Nous vous avons trop demandé ; à présent, nous sommes contraintes de demander plus encore. »

Jonai effectua sa sortie en saluant cérémonieusement tandis que le Nym se levait, le haut de sa tête effleurant le plafond. Déjà absorbées par leurs projets, elles ne le regardaient pas, mais il leur rendit néanmoins ce dernier hommage. Il ne croyait pas qu’il les reverrait jamais.

Il quitta la Chambre de l’Assemblée des Serviteurs au pas de course, sans ralentir jusqu’à la sortie de la ville où attendait le grand rassemblement. Des milliers de chariots sur dix files longues de près de deux lieues, des chariots bourrés de provisions de bouche et de tonnelets d’eau, des chariots remplis d’objets emballés dans des caisses que les Aes Sedai avaient confiés aux Aiels – angreals y sa’angreals et ter’angreals – toutes ces choses qui avaient à être mises hors d’atteinte d’homme pris de folie quand ils utilisaient le Pouvoir Unique. Naguère, il y aurait eu d’autres moyens de les transporter – des utilcars, des tout-sols, des giroptères et d’énormes aéro-gros-porteurs. À présent, on devait se contenter de chevaux et de chariots réunis avec peine. Parmi les chariots se tenaient les gens, assez pour peupler une ville mais peut-être tous les Aiels demeurés vivants dans le monde.

Une centaine vinrent à sa rencontre, hommes et femmes, les délégués qui voulaient savoir si les A es Sedai avaient accordé à certains l’autorisation de rester. « Non », leur dit-il. Quelques-uns se rembrunirent, accueillant la réponse de mauvaise grâce, et il ajouta : « Nous devons obéir. Nous sommes des Da’shains et nous devons obéir aux Aes Sedai. »