Ils se dispersèrent lentement pour retourner à leurs chariots et il eut l’impression d’entendre mentionner le nom de Coumin, mais il ne pouvait pas s’en laisser ébranler. Il se hâta vers son propre chariot, à la tête de l’une des files du centre. Les chevaux étaient tous énervés par les secousses qui faisaient osciller le sol par intervalles.
Ses fils étaient déjà installés sur le siège – Willim, quinze ans, tenant les rênes, et Adan, dix ans, à côté de lui, tous les deux la bouche fendue jusqu’aux oreilles par un sourire d’excitation. La petite Ésole jouait avec une poupée ; elle était couchée sur le haut de la toile attachée par-dessus leurs possessions – et, plus important, ce que leur avaient confié les Aes Sedai. À part les jeunes et les très vieux, il n’y avait pas de place pour que les autres voyagent en chariot. Une douzaine de boutures de choras bien racinées, dans des pots d’argile, étaient posées derrière le siège, pour être plantées quand ils trouveraient un endroit où demeurer en sécurité. Quelque chose d’un peu ridicule à emporter, peut-être, mais aucun chariot ne partait sans ses boutures en pot. Reliquat d’une époque depuis longtemps révolue ; symbole d’une ère plus heureuse à venir. Les gens ont besoin d’espoir, et de symboles.
Alnora attendait à côté de l’attelage, ses cheveux noirs soyeux qui dévalaient autour de ses épaules lui rappelaient la première fois où il l’avait aperçue jeune fille. Seulement le souci avait gravé des rides autour de ses yeux maintenant.
Il réussit à lui sourire, dissimulant l’inquiétude qui étreignait son propre cœur. « Tout ira bien, épouse aimée. » Elle ne répondit pas et il ajouta : « As-tu rêvé ?
— Pas récemment, murmura-t-elle. Tout ira bien, tout ira bien et toutes choses iront bien. » Avec un sourire timide, elle lui effleura la joue. « Avec toi, je sais qu’il en sera ainsi, époux de mon cœur. »
Jonai leva le bras au-dessus de sa tête et l’agita, le signal se propagea le long des files de chariots. Avec lenteur, ceux-ci s’ébranlèrent, les Aiels quittaient Paaren Disen.
Rand secoua la tête. C’était trop. Les souvenirs se bousculaient. L’air semblait empli d’éclairs en nappes. Le vent soulevait la poussière gréseuse en une danse de tourbillons. Muradin avait creusé avec ses ongles de profonds sillons dans son visage ; il s’attaquait maintenant à ses yeux. Avancer encore.
Coumin s’agenouilla à la lisière du terrain labouré, dans ses vêtements de travail, tunique et chausses d’un gris tirant sur le brun, de forme simple, avec des bottes souples lacées, côte à côte avec d’autres comme lui tout autour du champ, dix hommes des Aiels Da’shains espacés de deux longueurs de bras, puis un Ogier. Il apercevait le champ suivant entouré de la même façon, derrière les soldats avec leurs javelots électriques assis sur les utilcars. Un giroptère patrouillait en bourdonnant au-dessus de leurs têtes, meurtrière guêpe de métal noir contenant deux hommes. Il avait seize ans et les femmes avaient décidé que sa voix était enfin assez grave pour qu’il se joigne au chant des semailles.
Les soldats le fascinaient, de même qu’ils fascinaient les hommes et les Ogiers, à la façon d’un serpent venimeux au coloris éclatant. Ils tuaient. Charn, l’aïeul de son père, prétendait que jadis il n’y avait pas eu de soldats, mais Coumin ne le croyait pas. Sans soldats, qui empêcherait les Cavaliers de la Nuit et les Trollocs de venir massacrer tout le monde ? Évidemment, Charn soutenait qu’alors il n’y avait pas non plus de Myrddraals ni de Trollocs. Ni de Réprouvés, ni d’Engeances de l’Ombre. Il contait beaucoup de récits qu’il affirmait remonter à une époque précédant les soldats, les Cavaliers de la Nuit et les Trollocs, où – disait-il – le Ténébreux Seigneur de la Tombe avait été mis à l’écart et personne ne connaissait son nom, ni le mot « guerre ». Coumin était incapable d’imaginer un monde pareil ; la guerre sévissait depuis longtemps déjà quand il était né.
Il aimait les histoires de Charn même s’il ne pouvait se résoudre à les croire, mais certaines valaient au vieil homme des froncements de sourcils et des semonces. Comme lorsqu’il affirmait avoir dans le temps servi une des Réprouvés. Pas n’importe laquelle, mais Lanfear en personne. Autant se targuer d’avoir servi Ishamael. Si Charn tenait à inventer des histoires, Coumin aurait aimé qu’il dise avoir servi Lews Therin, le célèbre chef lui-même. Bien sûr, tout le monde demanderait pourquoi il ne servait pas maintenant le Dragon, mais cela vaudrait mieux que la situation présente. Coumin n’aimait pas la façon dont les gens de la ville regardaient Charn lorsqu’il disait que Lanfear n’avait pas toujours été malfaisante.
Des remous à l’autre bout du champ l’avertirent qu’un des Nyms approchait. La silhouette imposante, dépassant n’importe quel Ogier de la tête, des épaules et du buste, s’avança sur la terre ensemencée et Coumin n’avait pas besoin de voir pour être sûr qu’il laissait des empreintes pleines de pousses. C’était Someshta, entouré par des nuages de papillons blancs, jaunes et bleus. Des murmures joyeux montèrent des groupes de citadins et des gens à qui ces champs appartenaient, rassemblés pour assister à la cérémonie. Chaque champ aurait son Nym, à présent.
Coumin se demanda s’il pourrait questionner Someshta à propos des récits de Charn. Il lui avait parlé une fois, et Somestha était assez âgé pour savoir si Charn disait la vérité ; le Nym était plus vieux que quiconque. Certains affirmaient que les Nyms ne mouraient jamais, pas tant que les plantes poussaient. Toutefois, ce n’était pas le moment de songer à interroger un Nym.
Ce sont les Ogiers qui commencèrent, comme c’était approprié, se redressant pour chanter, d’une ample voix de basse grondante pareille au chant de la terre. Les Aiels se relevèrent, leurs voix mâles entonnant leur propre chant, la plus grave plus haute que celles des Ogiers. Cependant les chants s’entrelacèrent et Someshta prit ces fils et les tissa dans sa danse, survolant les sillons à grands bonds, les bras écartés, les papillons voltigeant autour de lui, se posant sur le bout de ses doigts étendus.
Coumin entendait le chant des semailles dans les autres labours, entendait les femmes taper dans leurs mains pour encourager les hommes, leur rythme les battements de cœur d’une vie nouvelle, toutefois il n’en avait que vaguement conscience. Le chant s’était emparé de lui et il avait quasiment la sensation que c’était lui-même et non les sons qu’il émettait que Someshta tissait dans la terre et autour des graines. Qui n’étaient plus des graines, d’ailleurs. Des pousses de zemaïs couvraient le champ, plus hautes partout où le pied du Nym s’était posé. Aucune maladie cryptogamique n’attaquerait ces plants, ni aucun insecte ; semences chantées, elles finiraient par devenir deux fois hautes comme un homme et rempliraient les greniers de la ville. C’était pour cela qu’il était né, ce chant et les autres chants de semailles. Il ne regrettait pas que les Aes Sedai l’aient éliminé quand il avait dix ans, sur le motif qu’il n’avait pas l’étincelle nécessaire. Recevoir la formation d’un Aes Sedai aurait été merveilleux, mais sûrement pas plus que ce moment.
Le chant s’éteignit peu à peu, les Aiels le soutenant jusqu’à la fin. Someshta esquissa encore quelques pas de danse après que les dernières voix se furent tues et on eut l’impression que le chant résonnait encore faiblement tant qu’il dansa. Puis Somestha s’arrêta, et ce fut fini.
Coumin eut la surprise de constater que les gens de la ville n’étaient plus là, mais il n’eut pas le temps de se demander où ils étaient partis ni pourquoi. Les femmes arrivaient, rieuses, pour féliciter les hommes. Il faisait partie des hommes à présent, il n’était plus un gamin, ce qui n’empêchait pas que les femmes alternativement l’embrassaient sur la bouche et lui ébouriffaient les cheveux, de courts cheveux roux.