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La femme blonde qui l’accompagnait posa la main sur son bras, sa robe de streith blanche miroitante devenant plus opaque sous l’effet de l’embarras qui s’était brusquement emparé d’elle. « Jom, regarde ses cheveux. C’est un Aiel, Jom. »

Se tâtant le crâne pour vérifier s’il était fêlé, Charn passa ses doigts à travers sa chevelure d’or roux coupée court. Il donna une secousse à la mèche plus longue sur sa nuque au lieu de remuer la tête. Une bosse, pensa-t-il, mais pas plus.

« Oui, en effet. » La consternation se substitua à la colère chez l’homme. « Pardonnez-moi, Da’shain. C’est moi qui aurais dû me montrer plus prudent. Laissez-moi vous aider à vous relever. » Il joignait déjà le geste à la parole et remettait Charn debout. « Ça va ? Permettez que j’appelle une voiture pour vous emmener où vous vous rendez.

— Je n’ai rien, citoyen, dit Charn d’une voix conciliante. La faute est mienne. » Certes, à se précipiter de cette façon. Il aurait pu blesser cet homme. « Vous ai-je fait mal ? Je vous en prie, pardonnez-moi. »

L’homme ouvrit la bouche pour protester – les citoyens n’y manquaient jamais ; ils semblaient croire que les Aiels étaient en verre filé – mais avant qu’il ait eu le temps de proférer un mot, le sol ondula sous leurs pieds. L’air ondula aussi, en vagues qui se propageaient. L’homme regarda autour de lui d’un air hésitant, enveloppant son épouse et lui-même dans sa cape à la dernière mode en étoffe ventilante de sorte que leurs têtes semblaient planer sans corps. « Qu’est-ce que c’est, Da’shain ? »

D’autres qui avaient vu la chevelure de Charn se groupaient anxieusement autour de lui, des questions semblables aux lèvres, mais il ne s’en préoccupa pas, sans même être effleuré par l’idée qu’il se montrait discourtois. À la vérité, il commença à se frayer un chemin dans la foule, le regard fixé sur le Sharom ; la sphère blanche, d’un diamètre de mille pieds, planait à une hauteur égale au-dessus des coupoles bleu et argent du Collam Daan.

Mierin avait dit que c’était aujourd’hui le grand jour. Elle affirmait avoir trouvé une nouvelle source pour le Pouvoir Unique. Les Aes Sedai des deux sexes seraient en mesure de puiser à la même source, non plus à des moitiés distinctes. Ce que les hommes et les femmes pourraient réaliser étant unis serait encore plus imposant maintenant qu’il n’y aurait plus de différences. Et aujourd’hui elle et Beidomon y puiseraient pour la première fois – la dernière fois que des hommes et des femmes œuvreraient ensemble en usant d’un Pouvoir différent. Aujourd’hui.

Ce qui ressemblait à un minuscule éclat de quelque chose de blanc sortit en tournoyant du Sharom dans un jet de feu noir ; il descendit, avec une lenteur trompeuse, à peine discernable. Puis une centaine de gouttes giclèrent autour de l’énorme sphère blanche. Le Sharom s’ouvrit comme un œuf qui se casse et commença à s’abaisser, à choir, un enfer d’obsidienne. Une obscurité se propagea à travers le ciel, absorbant le soleil dans une nuit surnaturelle, comme si la clarté de ces flammes était synonyme de ténèbres. Des gens hurlaient, hurlaient de tous les côtés.

Dès le premier jaillissement de feu, Charn s’élança aussi vite que ses jambes pouvaient le porter en direction du Collam Daan, mais il savait qu’il arriverait trop tard. Il avait juré de servir les Aes Sedai et il arrivait trop tard. Des larmes ruisselèrent sur ses joues tandis qu’il courait.

Clignant des paupières pour dissiper les taches qui altéraient sa vision, Rand se pressa la tête entre ses mains. L’image persistait dans son cerveau, cette énorme sphère, ce brûlot couleur d’ébène qui tombait. Ai-je vraiment vu percer le trou dans la prison du Ténébreux ? Vraiment ? Debout à la lisière des colonnes de verre, il contempla Avendesora. Un arbre appelé chora. Une ville sans choras est un désert. Et maintenant il n ’en reste qu ’un. Les colonnes miroitaient dans la clarté bleue provenant de la coupole de brouillard au-dessus, mais une fois encore la lumière semblait n’être que de brillants reflets. Il n’y avait aucun signe de Muradin ; il n’avait pas l’impression que l’Aiel était sorti de cette forêt de verre. Ou en sortirait jamais.

Soudain quelque chose attira son regard, en bas dans les branches de l’Arbre de Vie. Une forme qui se balançait lentement. Un homme, pendu par le cou à une corde passée sur un poteau calé en travers de deux branches.

Avec un rugissement inarticulé, il courut à l’arbre, saisissant le saidin, l’épée de flamme se matérialisant dans ses mains quand il bondit et sabra la corde. Lui et Mat heurtèrent les dalles blanches poussiéreuses avec un double choc sourd. Le poteau ébranlé se libéra et tomba avec fracas à côté d’eux ; pas un poteau en réalité, mais une curieuse lance à hampe noire avec une courte lame d’épée au lieu d’une pointe en fer, légèrement incurvée et tranchante d’un seul côté. Rand n’en aurait pas été plus impressionné si elle avait été en or et en cuendillar incrustés de saphirs et de gouttes-de-feu.

Laissant aller épée et Pouvoir, il arracha la corde du cou de Mat et appuya une oreille sur le thorax de son ami. Rien. Avec l’énergie du désespoir, il déchira vivement la tunique et la chemise de Mat, cassant le lien de cuir auquel était accroché un médaillon d’argent sur la poitrine de Mat. Il jeta de côté le médaillon, écouta de nouveau. Rien. Pas de battement de cœur. Mort. Non ! Il vivrait si je ne l’avais pas laissé me suivre ici. Je ne peux pas me résigner à ce qu’il soit mort !

Il rassembla toute sa force pour marteler du poing la poitrine de Mat, écouta. Rien. Il recommença à frapper, écouta. Oui. Là. Une faible pulsation. Sûrement. Très faible, très lente. Et en train de ralentir. N’empêche, Mat vivait toujours malgré la marque violet foncé autour de son cou. Le maintenir en vie était encore possible.

Rand s’emplit à fond les poumons et contourna Mat à quatre pattes pour lui souffler dans la bouche aussi vigoureusement que possible. Souffla. Souffla encore. Puis il sauta à califourchon sur Mat, empoigna la ceinture de ses chausses et le souleva, décollant ses hanches du pavage. Hissa et laissa retomber, trois fois, puis retourna lui insuffler de l’air dans la bouche. Il aurait pu canaliser ; il aurait peut-être réussi à obtenir un résultat de cette façon. Le souvenir de cette adolescente dans la forteresse de la Pierre le retint. Il voulait que Mat vive. Qu’il vive, non pas qu’il soit une marionnette mue par le Pouvoir. Naguère au Champ d’Emond, il avait vu Maître Luhhan ranimer un jeune garçon qui avait été découvert flottant dans la rivière de la Source du Vin. Ainsi donc il souffla et souleva, souffla et souleva et pria.

Brusquement, Mat tressaillit, toussa. Rand s’agenouilla à côté de lui tandis qu’il portait les deux mains à sa gorge et roulait sur le côté, aspirant l’air dans un râle douloureux.

Mat effleura d’une main le fragment de corde et frissonna. « Ces maudits… fils… de chèvre, marmotta-t-il d’une voix rauque. Ils ont essayé… de me tuer.

— Qui donc ? » questionna Rand en jetant alentour un coup d’œil méfiant. Les palais à demi bâtis autour de la vaste place encombrée d’objets lui renvoyèrent son regard. Assurément, Rhuidean était déserte à part eux deux. À moins que Muradin ne se trouve encore en vie, quelque part.

« Les gens… de l’autre côté… de ce… portail tors. » Déglutissant avec peine, Mat se mit sur son séant et prit une longue aspiration tremblante. « Il y en a un ici aussi, Rand. » Il continuait à donner l’impression d’avoir eu la gorge écorchée.

« Tu as pu le franchir ? Ont-ils répondu aux questions ? » Ce serait utile. Il avait désespérément besoin d’autres réponses. Mille questions et trop peu de réponses.