« Que je brûle, murmura Mat d’une voix rauque, nous avons passé là-dedans la nuit entière. Le soleil est sur le point de se lever. Je ne pensais pas que cela avait duré aussi longtemps. »
Rand examina le ciel. Le soleil n’avait pas encore atteint le haut des montagnes ; un halo d’une luminosité aveuglante soulignait la dentelure des cimes. De longues ombres recouvraient le fond de la vallée. Il sortira de Rhuidean à l’aube et vous liera ensemble avec des liens que vous ne pouvez rompre. Il vous réunira et il vous détruira.
« Retournons là-haut sur la montagne, dit-il sobrement. On doit nous attendre. » M’attendre.
27
Dans les Voies
L’obscurité des Voies restreignait la lumière projetée au bout de sa perche par la lanterne de Perrin à une flaque de clarté nettement délimitée autour de lui et de Gaul. Le grincement de sa selle, le cliquetis crissant des sabots sur la pierre ne semblaient pas résonner au-delà de cette zone éclairée. De l’air n’émanait aucune odeur ; rien. L’Aiel marchait à longues foulées aisées près de Steppeur, l’œil fixé sur le reflet à peine visible des lanternes du groupe de Loial devant eux. Perrin refusait de l’appeler le groupe de Faile. Nonobstant-leur réputation, les Voies ne paraissaient pas inquiéter Gaul. Pour sa part, Perrin était incapable de s’empêcher de tendre l’oreille, comme il l’avait fait depuis près de deux jours, ou ce qui passait pour un jour dans ce lieu de ténèbres. Ses oreilles seraient les premières à percevoir le son qui signifiait qu’ils allaient tous mourir ou pire, le son d’un vent qui se lève où jamais vent n’a soufflé. Pas du vent mais le Machin Shin, le Vent Noir qui dévorait les âmes. Il ne pouvait se retenir de songer que voyager par les Voies était une folie inqualifiable mais, quand la nécessité commande, ce qui est fou change.
La faible lueur devant s’immobilisa et il tira sur ses rênes au milieu de ce qui avait tout l’air d’un antique pont de pierre enjambant une totale obscurité, antique à cause des brèches dans les parapets, les trous et cratères déchiquetés peu profonds parsemant la chaussée. Très probablement, il était là depuis près de trois mille ans, mais il donnait l’impression d’être sur le point de s’écrouler. Peut-être à l’instant.
Le cheval de bât vint se presser derrière Steppeur : les animaux échangèrent un hennissement et roulèrent les yeux avec malaise en regardant l’obscurité alentour. Perrin savait ce que les chevaux ressentaient. Quelques personnes en plus comme compagnie auraient enlevé un peu du poids de cette nuit sans fin. Toutefois, il ne se serait pas rapproché des lanternes qui étaient en avant même s’il avait été seul. Non et risquer une répétition de ce qui s’était produit sur cette première île, juste après avoir franchi la Porte de la Voie à Tear. Il gratta avec irritation sa barbe bouclée. Il ne savait pas à quoi il s’était attendu mais pas à…
La lanterne oscilla au bout de sa perche quand il mit pied à terre et conduisit Steppeur et le cheval de bât jusqu’à l’Indicateur, une haute dalle de pierre blanche couverte d’incrustations d’argent cursives évoquant vaguement des lianes et des feuilles, toute corrodée comme éclaboussée par de l’acide. Il ne pouvait les lire, évidemment – Loial aurait à le faire ; c’était l’écriture des Ogiers – et, au bout d’un instant, il la contourna pour examiner l’île. C’était la même que celles qu’il avait vues, avec un parapet en pierre blanche à hauteur de poitrine, de simples courbes et ronds imbriqués selon un dessin complexe. De loin en loin, des ponts coupaient le parapet qui s’arquait dans le noir, ainsi que des rampes sans garde-fou montant ou descendant sans rien pour les soutenir à ce qu’il voyait. Il y avait des fissures partout, des trous déchiquetés et des cratères peu profonds comme si la pierre pourrissait. Quand les chevaux étaient en marche, sous leurs sabots s’entendait un crissement de pierre qui s’écaille. Gaul sondait les ténèbres sans nervosité apparente mais, aussi bien, il ne connaissait pas ce qui pouvait se trouver là-bas. Perrin, lui, ne le savait que trop.
Quand Loial et les autres arrivèrent, Faile sauta aussitôt à bas de sa jument noire et marcha droit sur Perrin, les yeux rivés sur son visage. Il regrettait déjà de lui avoir causé de l’inquiétude, mais elle n’avait nullement l’air inquiète. Il aurait été incapable de dire quelle était son expression, sinon qu’elle était figée.
« As-tu décidé de m’adresser directement la parole au lieu de parler à la cantona… ? »
La gifle qu’elle lui asséna de toute la force de son bras alluma trente-six chandelles devant ses yeux. « À quoi pensais-tu en fonçant ici comme un sanglier ? lui cracha-t-elle pratiquement à la figure. Tu n’as aucune considération. Aucune ! »
Il respira lentement à fond. « Je t’ai déjà demandé de ne pas faire ça. » Les yeux obliques et sombres de Faile se dilatèrent comme s’il avait proféré quelque chose d’exaspérant. Il se massait la joue quand sa deuxième gifle l’atteignit de l’autre côté, lui décrochant presque la mâchoire. Les Aiels observaient la scène avec intérêt et Loial avec les oreilles pendant en pantenne.
« Je t’ai dit de ne pas faire ça », reprit-il d’une voix grondante. Le poing de Faile n’était pas très gros, mais le coup qu’elle lui décocha dans le bas des côtes chassa la plupart de l’air de ses poumons, le poussant à se replier de biais sur lui-même, et elle balança de nouveau son poing en arrière. Avec une sorte de feulement, il la saisit par la peau du cou et…
Ma foi, c’était sa faute à elle. Sans aucun doute. Il lui avait demandé de ne pas le frapper, il le lui avait dit. Sa propre faute. Il était surpris, toutefois, qu’elle n’ait pas cherché à dégainer un de ses poignards ; elle avait l’air d’en avoir sur elle autant que Mat.
Elle avait été furieuse, naturellement. Furieuse contre Loial pour avoir voulu intervenir ; elle pouvait se tirer d’affaire seule, merci beaucoup. Furieuse contre Baine et Khiad pour n’être pas intervenues ; elle avait été déconcertée quand elles avaient déclaré qu’elles ne pensaient pas qu’elle tiendrait à les voir s’interposer dans une querelle qu’elle-même avait suscitée. Quand on choisit de se battre, avait souligné Baine, on doit en assumer les conséquences, victoire ou défaite. Par contre, elle n’avait absolument plus semblé fâchée contre lui. Il en avait été désarçonné. Elle s’était contentée de le dévisager, ses yeux noirs brillants de larmes contenues, ce qui lui avait donné un sentiment de culpabilité, lequel sentiment l’avait en fin de compte irrité. Pourquoi se sentirait-il coupable ? Était-il censé rester là sans réagir tandis qu’elle le frapperait à cœur joie ? Elle avait enfourché Hirondelle et se tenait en selle très raide, se refusant à prendre une attitude plus détendue, le regardant avec une expression indéchiffrable. Cela le rendait très nerveux. Il regrettait presque qu’elle n’ait pas sorti un poignard. Presque.
« Les voilà qui repartent », dit Gaul.
Perrin se trouva brusquement ramené à l’instant présent. L’autre lumière avançait en effet. Puis elle s’immobilisa.
L’un d’eux avait remarqué que sa lumière ne les suivait pas encore. Probablement Loial. Faile se soucierait comme d’une guigne qu’il se perde et les deux Aielles avaient tenté par deux fois de le persuader d’aller avec elles un peu à l’écart. Il n’avait pas eu besoin du léger mouvement de tête négatif de Gaul pour décliner l’invitation. Il incita du talon Steppeur à avancer, menant par la longe le cheval de bât.