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L’Indicateur ici était plus ponctué de trous que la majeure partie de ceux qu’il avait vus, mais il n’y jeta qu’un coup d’œil en passant. La lumière des autres lanternes commençait déjà à descendre le long d’une des rampes en pente douce, et il suivit avec un soupir. Il avait horreur des rampes. Bordée seulement par l’obscurité, elle s’abaissait en tournant sur elle-même, sans rien de discernable au-delà de la clarté restreinte de la lanterne qui se balançait au-dessus de sa tête. Quelque chose lui disait que tomber de cette rampe serait une chute sans fin. Steppeur et le cheval de bât se maintenaient au milieu sans qu’il soit besoin de les y inciter et même Gaul évitait le bord. Pire, quand la rampe aboutit à une autre île, il n’y avait pas moyen d’échapper à la conclusion qu’elle se situait juste au-dessous de celle qu’ils venaient de quitter. Il fut content de constater que Gaul regardait en l’air, content de ne pas être le seul à se demander ce qui maintenait les îles dans leur position et si on pouvait encore s’y fier.

Les lanternes de Loial et de Faile s’étaient de nouveau arrêtées près de l’Indicateur, aussi cessa-t-il d’avancer une fois de plus, juste à la sortie de la rampe. Cependant les autres ne se remirent pas en marche. Au bout de quelques instants, la voix de Faile appela : « Perrin. »

Il échangea un regard avec Gaul et l’Aiel haussa les épaules. Elle n’avait plus parlé à Perrin depuis qu’il…

« Perrin, viens ici. » Pas d’un ton impératif, exactement, mais pas non plus d’un ton de prière.

Baine et Khiad étaient assises nonchalamment sur leurs talons près de l’Indicateur et Loial et Faile étaient à cheval, à côté, leur perche à lanterne en main. L’Ogier tenait la longe de leurs bêtes de somme ; les huppes de ses oreilles remuaient nerveusement comme son regard allait alternativement de Faile à Perrin. Elle, d’autre part, paraissait complètement absorbée par l’ajustement de ses gants d’équitation, en souple cuir vert avec des faucons dorés brodés sur le dessus. Elle avait aussi changé de robe. La nouvelle était coupée de la même façon, avec un col droit et une jupe divisée en deux jupes étroites, mais elle était en soie brochée vert foncé et semblait en quelque sorte souligner sa poitrine. Perrin ne lui connaissait pas cette robe.

« Qu’est-ce que tu veux ? » demanda-t-il avec méfiance.

Elle leva les yeux comme surprise de le voir, pencha la tête pensivement, puis sourit comme si cela lui revenait juste à l’idée. « Oh, oui. Je voulais me rendre compte si tu pouvais apprendre à venir quand j’appelle. » Son sourire s’agrandit ; ce devait être parce qu’elle avait entendu ses dents grincer. Il se frotta le nez ; une légère odeur fétide régnait ici.

Gaul rit tout bas. « Autant essayer de comprendre le soleil, Perrin. Il existe, simplement, et il n’a pas à être compris. On ne peut pas vivre sans lui, mais il exige un prix. Ainsi en va-t-il avec les femmes. »

Baine se pencha pour chuchoter à l’oreille de Khiad et les deux rirent. À la manière dont elles les regardaient, lui et Gaul, Perrin n’eut pas l’impression qu’entendre ce que ces jeunes femmes trouvaient si drôle lui plairait.

« Il ne s’agit pas de cela du tout », rectifia Loial de sa voix de basse, les oreilles frémissant de colère. Il adressa à Faile un regard accusateur, qui ne la troubla nullement ; elle lui décocha un vague sourire et retourna à ses gants dont elle recommença à ajuster avec soin chaque doigt. « Je suis désolé, Perrin. Elle a insisté pour que ce soit elle qui vous appelle. La raison, la voici. Nous y sommes. » Il désigna la base de l’Indicateur, d’où partait une large ligne blanche trouée de nids-de-poule, filant non pas vers un pont ou une rampe mais vers l’obscurité. « La Porte de la Voie de Manetheren, Perrin. »

Perrin hocha la tête sans rien dire. Il n’allait pas suggérer qu’ils suivent cette ligne, ça non, pour que Faile le tance en le taxant de chercher à reprendre la direction des opérations. Il se frotta de nouveau le nez machinalement ; cette odeur fétide presque imperceptible était irritante. Il n’allait même pas présenter la suggestion la plus rationnelle. Si elle voulait commander, libre à elle. Or elle resta en selle à tripoter ses gants, attendant visiblement qu’il parle afin de pouvoir placer quelque remarque piquante. Elle aimait ironiser ; lui préférait dire ce qu’il pensait. Agacé, il fit tourner Steppeur avec l’intention de continuer son chemin sans elle ou Loial. La Ligne conduisait à la Porte de la Voie et il était capable d’ôter lui-même la feuille de L’Avendesora.

Soudain son oreille capta un cliquetis de sabots dans la pénombre et l’odeur fétide s’identifia instantanément dans son esprit. Il cria : « Trollocs ! »

Gaul pivota d’un mouvement souple et enfonça une lance dans la poitrine bardée d’une cotte de mailles noire d’un Trolloc à museau de loup qui s’élançait dans la zone éclairée, brandissant une épée à lame en forme de faux ; du même mouvement aisé, l’Aiel libéra la pointe de sa lance et s’effaça de côté pour laisser s’effondrer l’énorme masse. Cependant d’autres surgissaient à sa suite, toutes avec des têtes de bouc et des défenses de sanglier, des becs cruels et des cornes torses, avec des épées courbes, des haches d’armes à un tranchant et un dard, des lances à crochet dans le genre des vouges ou pertuisanes. Les chevaux dansèrent et hurlèrent.

Levant haut la lanterne au bout de sa perche – l’idée d’affronter ces choses dans le noir lui donnait des sueurs froides – Perrin tâtonna frénétiquement à la recherche d’une arme, la brandit pour l’asséner sur une face déformée par un mufle aux dents aiguës. Il fut surpris en se rendant compte qu’il avait libéré le marteau des liens qui l’attachaient à ses fontes mais, si ce marteau n’avait pas le tranchant de la hache, dix livres d’acier maniées par un bras de forgeron furent capables de faire reculer d’un pas trébuchant le Trolloc qui criait et plaquait les mains sur une face écrasée.

Loial frappa sa lanterne contre une tête à cornes de bouc et la lanterne se fracassa ; inondé d’huile en feu, le Trolloc s’enfonça en bramant dans le noir. L’Ogier mania comme un fléau la perche massive, une baguette dans ses grosses mains, mais une baguette qui s’abattait avec des craquements secs d’os brisés. Un des poignards de Faile surgit dans un œil qui n’était que trop humain au-dessus d’un mufle armé de défenses. Les Aiels dansaient la danse des lances et ils avaient trouvé vaille que vaille le temps de se voiler. Perrin martelait encore et encore. Un tourbillon de mort qui dura… Une minute ? Cinq ? Cela parut une heure. Mais subitement les Trollocs gisaient à terre, ceux qui n’étaient pas déjà morts se débattant dans les affres de l’agonie.

Perrin emplit d’air ses poumons ; son bras droit lui donnait l’impression que le poids du marteau allait l’arracher. Il y avait une sensation de brûlure sur son visage, quelque chose de moite suintait le long de son flanc, et aussi sur sa jambe, où l’acier trolloc avait pénétré. Chacun des Aiels avait au moins une tache humide qui assombrissait leurs vêtements aux teintes de brun et de gris et Loial avait une entaille sanglante dans la cuisse. Les yeux de Perrin se détournèrent tout de suite d’eux à la recherche de Faile. Si elle était blessée… Elle était en selle sur sa jument noire, un poignard en main prêt à être lancé. À sa surprise, elle s’était arrangée pour ôter ses gants et les caler soigneusement dans sa ceinture. Il ne voyait pas de blessure sur elle. Avec toute cette odeur de sang – humain, ogier, trolloc – il aurait risqué de ne pas déceler celle du sien si elle saignait, mais il connaissait son odeur et de Faile n’émanait pas celle de souffrance d’une blessure. Les Trollocs ne supportaient pas les éclairages forts ; ils ne s’adaptaient pas facilement. Très vraisemblablement, la seule raison expliquant qu’ils soient toujours vivants et les Trollocs morts était ce brusque passage de l’obscurité à la lumière.