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Ce fut tout le répit qu’ils eurent, un instant de sursis, assez long pour jeter un coup d’œil alentour, pour reprendre haleine. Avec le vacarme d’une centaine de livres d’os tombant dans un énorme broyeur, un Évanescent sauta dans l’espace éclairé, son regard sans yeux un regard mortel, son épée noire scintillant comme un éclair. Les chevaux crièrent et tentèrent de prendre le mors aux dents.

Gaul parvint tout juste à détourner cette lame avec son bouclier, perdant une tranche sur le côté comme si les épaisseurs de cuir de bœuf n’étaient que du papier. Des flèches se plantèrent dans la poitrine du Myrddraal. Baine et Khiad avaient glissé leurs lances sous le harnais qui soutenait sur leur dos l’étui de leur arc et se servaient de cet arc de corne. Encore des flèches, transformant la poitrine du Demi-Homme en pelote à épingles. La lance de Gaul s’élançant, frappant. Un des poignards de Faile se dressa soudain dans ce masque lisse d’une blancheur de larve. L’Évanescent ne voulait pas tomber, ne voulait pas cesser d’essayer de tuer. Seules les plus folles esquives empêchaient son épée d’entrer en contact avec les chairs.

Perrin découvrit les dents inconsciemment dans un grondement. Il haïssait les Trollocs parce qu’ils étaient les ennemis de son sang, mais le Jamais-Né… ? Cela valait la peine de mourir pour tuer un Jamais-Né. Enfoncer mes dents dans sa gorge… ! Sans se soucier s’il gênait le tir de Baine et de Khiad, il guida Step-peur plus près du dos du Jamais-Né, forçant des rênes et des genoux le cheval louvet réticent à se rapprocher. À la dernière seconde, la créature se détourna brusquement de Gaul, apparemment insoucieux du fer de lance qui pénétra entre ses épaules et ressortit sous sa gorge, et leva vers Perrin ce regard sans yeux qui insufflait la terreur dans l’âme de tous les hommes. Trop tard. Le marteau de Perrin s’abattit, écrasant également tête et regard.

Même à terre et virtuellement décapité, le Myrddraal s’agitait toujours, ferraillant au hasard avec sa lame forgée dans le Thakandar. Steppeur recula en dansant, hennissant avec nervosité, et soudain Perrin eut l’impression d’avoir été aspergé d’eau froide. Cet acier noir infligeait des blessures que même les Aes Sedai trouvaient difficiles à guérir et il s’était avancé à l’étourdie. Mes dents dans sa… Par la Lumière, il faut que je me maîtrise. Il le faut !

Il percevait encore des bruits étouffés provenant de l’obscurité à l’autre bout de l’île, le battement de pieds en forme de sabots d’animal, le crissement de bottes, des respirations rauques et des murmures gutturaux. Encore des Trollocs ; combien, il était incapable de le dire. Dommage qu’ils n’aient pas été liés au Myrddraal, pourtant peut-être hésiteraient-ils à attaquer sans lui pour les conduire. Les Trollocs étaient habituellement des lâches dans leurs façons d’agir, préférant les fortes chances de leur côté et des proies faciles. Pourtant, même sans un Myrddraal, ils pouvaient finir par se remonter suffisamment le moral pour revenir à la charge.

« La Porte de la Voie, dit-il. Nous devons sortir avant qu’ils décident quel parti prendre sans ça. » Il utilisa le marteau ensanglanté pour désigner l’Evanescent qui se débattait toujours. Faile fit aussitôt tourner Hirondelle et il en fut tellement surpris qu’il s’exclama : « Tu ne vas pas discuter ?

— Pas quand tu parles avec bon sens, répliqua-t-elle avec vivacité. Pas quand tu parles avec bon sens. Loial ? »

L’Ogier partit en tête sur sa haute monture aux boulets hérissés de crins. Perrin conduisit Steppeur à reculons derrière Faile et Loial, marteau en main, encadré par les Aiels, tous maintenant avec leur arc bandé. Des sabots et des bottes traînant sur le sol suivaient dans le noir, et des marmottements rauques dans une langue trop rude pour des bouches humaines. Reculant encore et encore, avec les murmures qui se rapprochaient, qui s’efforçaient de se redonner du courage.

Un autre son parvint à Perrin, comme de la soie glissant sur de la soie. Il en frémit jusqu’aux os. Plus puissant, un lointain souffle de géant qui s’exhalait, croissant en force, s’abaissant, croissant encore. « Dépêchez-vous ! cria-t-il. Dépêchez-vous !

— Je me dépêche, dit sèchement Loial. Je… Ce bruit ! Est-ce que c’est… ? Que la Lumière illumine nos âmes et que la main du Créateur nous protège ! Elle s’ouvre. Elle s’ouvre ! Il faut que je passe le dernier. Sortez ! Sortez ! Mais pas si… Non, Faile ! »

Perrin se risqua à jeter un coup d’œil par-dessus son épaule. Les deux battants d’une porte apparemment en feuilles vivantes s’ouvraient, laissant apparaître une région montagneuse comme vue à travers du verre fumé. Loial avait mis pied à terre pour enlever la feuille d’Avendesora et débloquer la porte, et Faile avait en main les longes de leurs bêtes de somme et les rênes de l’énorme monture de Loial. Avec un appel précipité, « Suivez-moi ! Vite ! », elle avait enfoncé ses talons dans les flancs d’Hirondelle et la jument de Tear s’était élancée vers l’ouverture.

« Après elle, dit Perrin aux Aiels. Dépêchez-vous ! Vous ne pouvez pas combattre cela. » Avec sagesse, ils n’hésitèrent qu’un fragment de seconde avant de se retourner, Gaul saisissant la bride du cheval de somme. Steppeur arriva à la hauteur de Loial. « Pouvez-vous la verrouiller d’une manière ou d’une autre ? La bloquer ? » Une nuance de fébrilité s’était introduite dans les marmottements rauques ; les Trollocs avaient maintenant reconnu aussi le bruit. Le Machin Shin approchait. Vivre impliquait de sortir des Voies.

« Oui, dit Loial. Oui. Mais allez. Allez ! »

Perrin força Steppeur à reculer vivement vers la Porte, pourtant, avant de s’être rendu compte de ce qu’il faisait, il avait rejeté la tête en arrière et poussé un hurlement de dérision et de défi. Stupide, stupide stupide ! N’empêche, il garda les yeux fixés vers cette obscurité noire comme poix et fit franchir à reculons le seuil de la Porte à sa monture. Une ondulation glacée le parcourut cheveu par cheveu, poil par poil, et le temps s’allongea à l’infini. Le choc de quitter les Voies le secoua, comme s’il était passé en une enjambée d’un galop effréné à l’arrêt complet.

Les Aiels étaient encore en train de se retourner pour être face à la Porte de la Voie, déployés sur la pente une flèche encochée, au milieu de buissons bas et d’arbres de montagne rabougris, des pins, des sapins et des lauréoles au tronc tordu par le vent. Faile était juste en train de se relever de l’endroit où elle avait été éjectée de la selle d’Hirondelle et la jument noire la caressait du nez. Sortir au galop d’une Porte des Voies était au moins aussi périlleux que d’y entrer à la même allure ; elle avait eu de la chance de ne pas se rompre le cou et de n’avoir pas rompu celui de sa jument. Le grand cheval de Loial et la bête de somme de Faile tremblaient comme si on les avait frappés entre les yeux. Perrin ouvrit la bouche et Faile lui lança un regard assassin, le mettant au défi d’émettre le moindre commentaire, peut-être moins encore un empreint de compassion. Il eut une grimace sarcastique et garda sagement le silence.

Brusquement, Loial jaillit comme un bolide de la Porte, sautant hors d’un miroir d’argent terni avec son reflet grandissant derrière lui, et roula sur le sol. Presque sur ses talons, deux Trollocs apparurent, cornes et museau de bélier, bec d’aigle et crête de plumes – mais, avant qu’ils soient à moitié sortis de la surface miroitante, elle devint noire comme la suie, bouillonnant et formant saillie, collée à eux.