« Je ne sais pas, dit lentement Perrin. Peut-être parce que cela s’est passé ici. Je ne savais pas qu’on pouvait tuer un loup ici. Je croyais que les loups étaient en sécurité dans le rêve. »
Tu donnes la chasse au Sanguinaire, Jeune Taureau. Il est ici en chair et en os et il est en mesure de tuer.
« En chair et en os ? Tu veux dire pas seulement en train de rêver ? Comment peut-il être ici en chair et en os ? »
Je l’ignore. C’est une chose dont le vague souvenir remonte à bien longtemps, qui se représente comme beaucoup d’autres. Des produits de l’Ombre hantent maintenant le rêve. Des créatures de Fléau-du-Cœur. Il n’y a pas de sécurité.
« Ma foi, il est à l’intérieur pour le moment. » Perrin examina la tour de métal lisse. « Si je réussis à découvrir comment il est entré, j’en finirai avec lui. »
Quel petit insensé de fourrer la patte dans un nid de frelons. Cet endroit est funeste. Tout le monde le sait. Et tu voudrais poursuivre le mal dans le mal. Le Sanguinaire peut tuer.
Perrin hésita. Une sensation d’irrévocabilité imprégnait les émotions que suscitait dans son esprit le mot « tuer ». « Sauteur, qu’advient-il d’un loup qui meurt dans le rêve ? »
Le loup demeura silencieux un moment. Si nous mourons ici, nous mourons définitivement, Jeune Taureau. Je n ’affirmerais pas qu’il en est de même pour toi, mais je crois que oui.
« Un endroit dangereux, archer. La Tour de Ghenjei est un lieu qui ne convient pas aux humains. »
Perrin se retourna vivement, levant à demi son arc avant de voir la femme qui se tenait à quelques pas de là, ses cheveux blonds rassemblés en une tresse épaisse tombant jusqu’à sa taille, presque comme les coiffaient les femmes aux Deux Rivières mais nattées de façon plus compliquée. Ses vêtements avaient une allure bizarre, une courte tunique blanche et des chausses volumineuses en fine étoffe jaune pâle resserrées à la cheville au-dessus de bottes basses. Sa cape noire semblait cacher sur le côté quelque chose qui lançait de temps en temps des reflets d’argent.
Elle bougea et le scintillement métallique disparut. « Vous avez des yeux perçants, archer. Je l’ai pensé dès que je vous ai vu. »
Depuis combien de temps l’observait-elle ? C’était déconcertant qu’elle se soit approchée sans qu’il l’entende. Au moins Sauteur aurait-il dû l’avertir. Le loup était couché dans l’herbe qui montait à hauteur du genou, le nez sur ses pattes de devant, le regardant avec attention.
Cette personne lui semblait vaguement familière, néanmoins Perrin était certain qu’il se serait souvenu d’elle s’il l’avait déjà rencontrée. Qui était-ce, pour figurer dans le rêve de loup ? Ou s’agissait-il aussi du Tel’aran’rhiod de Moiraine ? « Êtes-vous une Aes Sedai ?
— Non, archer. » Elle rit. « Je suis seulement venue vous avertir, malgré les prescriptions. Une fois que l’on a pénétré dedans, il est assez difficile de ressortir de la Tour de Ghenjei dans le monde des humains. Ici, c’est pratiquement impossible. Vous avez le courage d’un porte-drapeau que d’aucuns disent se confondre avec la témérité. »
Impossible d’en sortir ? Ce gaillard – le Sanguinaire – était sûrement entré. Pourquoi le faire s’il ne pouvait repartir ? « Sauteur affirmait aussi que c’était dangereux. La Tour de Ghenjei ? Qu’est-ce que c’est ? »
Ses pupilles se dilatèrent et elle jeta un coup d’œil à Sauteur, qui était toujours allongé dans l’herbe sans s’inquiéter d’elle, observant Perrin. « Vous parlez aux loups ? Voilà une chose depuis longtemps passée à l’état de légende. Ainsi c’est pour cela que vous êtes ici. J’aurais dû m’en douter. La tour ? C’est un portail, archer, qui donne sur les royaumes des Aelfinns et des Eelfinns. » Elle prononça ces noms comme s’il était censé les reconnaître. Devant la mine interdite de Perrin, elle ajouta : « Avez-vous jamais joué aux Renards et aux Serpents ?
— Tous les enfants y jouent. Du moins dans les Deux Rivières. Seulement ils y renoncent quand ils sont devenus assez mûrs pour comprendre qu’il n’est pas possible de gagner.
— Sauf si l’on enfreint les règles du jeu, répliqua-t-elle. “Du courage pour fortifier, du feu pour aveugler, de la musique pour étourdir, du fer pour lier.”
— C’est une citation du refrain du jeu. Je ne comprends pas. Quel rapport a-t-il avec cette tour ?
— Il explique la méthode pour gagner malgré les serpents et les renards. Ce jeu est un souvenir d’anciennes circonstances et de la façon de les affronter. Peu importe aussi longtemps que vous vous tenez à l’écart des Aelfinns et des Eelfinns. Ils ne sont pas mauvais à la façon de l’Ombre, mais ils diffèrent tellement des êtres humains que cela revient pratiquement au même. On ne peut pas se fier à eux, archer. N’approchez pas de la Tour de Ghenjei. Évitez le Monde des Rêves si vous le pouvez. Des êtres maléfiques y rôdent.
— Comme l’homme que je poursuivais ? Le Sanguinaire.
— Un nom fort approprié pour lui. Ce Sanguinaire n’est pas âgé, archer, mais le mal qu’il incarne remonte loin dans le temps. » Elle parut presque s’appuyer légèrement sur quelque chose d’invisible ; peut-être ce machin argenté qu’il n’avait pas réussi à distinguer nettement. « Je crois vous en dire beaucoup. Je ne comprends pas pourquoi je me suis mise à parler. Bien sûr. Êtes-vous ta’veren, archer ?
— Qui êtes-vous ? » Elle en connaissait long apparemment sur la tour et le rêve de loup. Mais elle était surprise que je puisse m’entretenir avec Sauteur. « Je vous ai rencontrée auparavant, je pense.
— J’ai déjà enfreint un trop grand nombre de prescriptions, archer.
— Prescriptions ? Quelles prescriptions ? » Une ombre tomba sur le sol derrière Sauteur et Perrin se retourna vivement, furieux d’être de nouveau pris par surprise. Il n’y avait personne là. Pourtant il l’avait vue ; l’ombre d’un homme avec les poignées de deux épées saillant au-dessus de ses épaules. Un il ne savait quoi dans cette image sollicita sa mémoire.
« Il a raison, dit la femme derrière lui. Je ne devrais pas vous adresser la parole. »
Quand il revint vers elle, elle avait disparu. Aussi loin que portait son regard, il n’y avait que de la prairie et des bosquets épars. Et la luisante tour argentée.
Il fronça les sourcils à l’intention de Sauteur, qui avait finalement levé la tête de ses pattes. « C’est étonnant que tu ne sois pas attaqué par des tamias, marmotta Perrin. Qu’est-ce que tu en dis, d’elle ? »
D’elle ? Une « elle » ?Sauteur se leva et regarda autour de lui. Où ?
« Je lui parlais. Ici même. Juste maintenant. »
Tu émettais des bruits à l’intention du vent, Jeune Taureau. Il n’y avait pas de elle ici. Personne à part toi et moi.
Perrin se gratta la barbe avec irritation. Elle avait bien été là. Il n’avait pas parlé tout seul. « Des choses bizarres peuvent se produire ici, commenta-t-il pour lui-même. Elle était de ton avis, Sauteur. Elle m’a recommandé de ne pas m’approcher de cette tour. »
Elle est sage. Il y avait un élément de doute dans cette pensée ; Sauteur n’était toujours pas persuadé que « elle » ait été là.
« Me voilà rudement loin de ce que je comptais faire », murmura Perrin. Il expliqua la nécessité pour lui de trouver des loups dans les Deux Rivières, ou dans les montagnes autour, mentionna la présence des corbeaux et celle des Trollocs dans les Voies.