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Quand il eut fini, Sauteur demeura silencieux un long moment, sa queue touffue abaissée et raidie. Finalement… Évite ton ancien foyer, Jeune Taureau. L’image que l’esprit de Perrin appelait « foyer » était celle du terrain qu’une meute marque pour sien. Il n’y a pas de loups là-bas à présent. Ceux qui s’y trouvaient et qui ne se sont pas enfuis sont morts. Le Sanguinaire marche dans le rêve là-bas.

« Il faut que j’aille chez moi, Sauteur. J’y suis obligé. »

Sois prudent, Jeune Taureau. Le jour de la Dernière Chasse approche. Nous courrons ensemble dans la Dernière Chasse.

« Oui », dit Perrin tristement. Ce serait bien qu’il vienne ici lorsqu’il mourrait ; il était déjà à moitié loup, s’il se fiait à l’impression qu’il avait parfois. « Je dois partir maintenant, Sauteur. »

Puisses-tu faire bonne chasse, Jeune Taureau, et qu’elle te donne beaucoup de louveteaux.

« Au revoir, Sauteur. »

Il ouvrit les yeux dans la lueur indécise de tisons mourants sur le flanc de la montagne. Gaul était assis sur ses talons juste au-delà de l’espace éclairé, observant la nuit. Dans l’autre camp, Faile était debout, prenant son tour de garde. La lune planait au-dessus des montagnes, changeant les nuages en ombres couleur de perle. Perrin estima qu’il avait dormi deux heures.

« Je vais veiller un moment », dit-il en rejetant sa cape de côté. Gaul acquiesça d’un signe et se coucha sur le sol à l’endroit même où il se trouvait. « Gaul ? » L’Aiel redressa la tête. « La situation risque d’être pire que je ne pensais dans les Deux Rivières.

— Cela arrive souvent, répliqua Gaul à voix basse. Ainsi va la vie. » L’Aiel se réinstalla calmement pour dormir.

Le Sanguinaire. Qui était-il ? Qu’était-il ? Des Engeances de l’Ombre à la Porte de la Voie, des corbeaux dans les Montagnes de la Brume et cet homme nommé Sanguinaire dans les Deux Rivières. Impossible que ce soit une coïncidence, si fort qu’il le souhaite.

29

Retour au pays

Le trajet jusqu’au Bois de l’Ouest qui lui avait demandé peut-être une demi-douzaine d’enjambées environ dans le rêve de loup, pour sortir des montagnes et traverser les Collines de Sable, dura trois longues journées à cheval. Les Aiels n’avaient aucun mal à les accompagner à pied, mais en fait les bêtes elles-mêmes ne pouvaient pas aller vite sur ce terrain tout en montées et en descentes comme il était. Les blessures de Perrin en train de guérir le démangeaient terriblement ; le baume de Faile paraissait efficace.

Dans l’ensemble, le voyage se passa en silence, rompu plus souvent par le glapissement d’un renard qui chassait ou le cri retentissant d’un faucon que par les paroles des uns ou des autres. Du moins ne virent-ils plus de corbeaux. Il eut plus d’une fois l’impression que Faile était sur le point d’approcher de lui sa jument, sur le point de dire quelque chose, mais chaque fois elle se retint. Il en fut content ; il mourait d’envie de lui parler, mais alors s’il se retrouvait en train de se réconcilier avec elle ? Il se morigéna d’en avoir envie. Elle avait dupé Loial, elle l’avait dupé lui-même. Elle allait rendre tout pire, rendre tout plus pénible. Il aurait voulu pouvoir l’embrasser de nouveau. Il aurait voulu qu’elle décide qu’elle en avait assez de lui et s’en aille. Pourquoi fallait-il qu’elle soit si entêtée ?

Elle et les deux Aielles restaient entre elles, Baine et Khiad marchaient chacune d’un côté d’Hirondelle quand l’une ou l’autre n’avançait pas en éclaireur. Parfois elles échangeaient des murmures, après quoi elles évitaient de le regarder d’une façon si marquée qu’elles auraient aussi bien pu lui jeter des cailloux. Loial chevauchait en leur compagnie à la requête de Perrin, malgré le fait que de toute évidence cela le bouleversait jusqu’au tréfonds. Les oreilles de Loial frémissaient comme s’il souhaitait n’avoir jamais entendu parler des humains. Gaul paraissait trouver la situation follement amusante ; chaque fois que Perrin le regardait, il avait un petit sourire en coin.

Quant à lui, Perrin, il voyageait le cœur étreint par l’inquiétude et gardait son arc bandé en travers du grand arçon de sa selle. Cet homme appelé Sanguinaire rôdait-il dans les Deux Rivières seulement dans le rêve de loup, ou hantait-il aussi le monde éveillé ? Perrin se doutait que cette dernière hypothèse était la bonne et que Sanguinaire était celui qui avait tué le faucon sans raison. C’était une complication supplémentaire dont il se serait bien passé, en plus des Enfants de la Lumière.

Sa famille habitait une vaste ferme à plus d’une demi-journée du champ d’Emond, presque aux abords du Bois Humide. Son père et sa mère, ses sœurs et son frère le petit dernier. Paetram devait avoir maintenant neuf ans et s’opposer avec plus de vigueur que jamais à s’entendre traiter de bébé. Deselle, aux douze ans rondelets et Adora, seize ans, probablement prête à natter ses cheveux. L’oncle Edward, le frère de son papa, et la tante Madge, corpulents et se ressemblant presque comme deux gouttes d’eau, et leurs enfants. Tante Neain, qui se rendait immanquablement le matin sur la tombe de l’oncle Carlin, et la grand-tante Ealsin, qui ne s’était jamais mariée, avec son nez en pointe aiguë et son regard plus aigu encore pour découvrir ce que fricotait tout un chacun à des lieues à la ronde. Une fois devenu l’apprenti de Maître Luhhan, il ne les avait vus que les jours de fête ; la distance était trop grande pour des visites impromptues et il y avait toujours des travaux à exécuter. Si les Blancs Manteaux étaient à la recherche de membres de la famille Aybara, ils étaient faciles à trouver. C’étaient eux dont la responsabilité lui incombait, non pas ce Sanguinaire. Ses possibilités d’action avaient leurs limites. Protéger les siens et Faile. Voilà son premier devoir. Puis venaient le village, les loups et en dernier ce Sanguinaire. Un seul homme n’était pas en mesure de se charger de tout.

Le Bois de l’Ouest croissait sur un sol pierreux hérissé d’affleurements de roc couverts de ronces, une terre rude très boisée avec peu de fermes ou de sentiers. Il avait parcouru ces forêts denses dans sa prime jeunesse, seul ou avec Rand et Mat, chassant à l’arc ou à la fronde, posant des collets pour les lapins ou simplement allant de-ci de-là pour le plaisir de se promener. Les écureuils à la queue touffue babillant dans les arbres, les grives tachetées qui chantaient sur une branche, imitées par des moqueurs aux ailes noires, les cailles au dos bleu qui jaillissaient des buissons devant les voyageurs – tout évoquait son pays pour Perrin. L’odeur même de la terre que soulevaient les sabots des chevaux évoquait un souvenir familier.

Il aurait pu se diriger tout droit vers le Champ d’Emond mais, à la place, il obliqua plus au nord à travers la forêt, traversant finalement la large voie malaisée appelée la Route de la Carrière au moment où le soleil baissait vers la cime des arbres. Pourquoi « carrière », personne ne le savait dans les Deux Rivières, et elle ne ressemblait guère à une route, seulement à une trouée coupe-feu envahie par les herbes dont on ne remarquait même pas qu’elle était sans arbres jusqu’à ce que l’on voie les ornières envahies d’herbes créées par des générations de chariots et de charrettes. Quelquefois, des fragments de vieux pavés remontaient en surface. Peut-être avait-elle conduit à une carrière pour Manetheren.

La ferme que cherchait Perrin était située non loin de la route, derrière des rangées de pommiers et de poiriers où les fruits étaient formés. Il sentit la ferme avant de la voir. Une odeur de brûlé ; pas récente, cependant une année entière n’aurait pas atténué cette puanteur.

Il arrêta son cheval à la lisière des arbres et resta assis à regarder avant de se forcer à pénétrer dans ce qui avait été la ferme al’Thor, le cheval de somme traînant derrière son louvet. Seule demeurait debout la bergerie aux murs de pierre, sa porte à claire-voie ouverte et pendant par un seul gond. La cheminée noire de suie jetait une ombre oblique sur le tas carbonisé des poutres de la maison d’habitation. L’écurie et l’abri où séchait le tabac n’étaient plus que cendres. Les mauvaises herbes avaient envahi le champ de tabac et le potager, et le jardin avait l’air d’avoir été piétiné ; la plupart de ce qui n’était pas laîche ou chiendent gisait brisé et jauni.